2016 : des femmes sur la bonne voix (1)

Révélations ou confirmations, elles ont marqué l'année 2016 en redessinant les contours -immémorialement sexistes- de l'industrie musicale. Ou quand le girl-power se fait enfin entendre.
25/10/2016

 

L’année touche bientôt à sa fin et elle a été riche musicalement parlant. On a eu le droit tant à des retours attendus, comme inattendus, qu’à des nouveautés surprenantes. Et si on devait retenir une chose, c’est que la voix de la femme n’a rarement été aussi élevée et représentée dans le monde de la musique. Ce n’est pas une nouveauté en soit, la femme est depuis longtemps envisagée comme un produit d'appel, un atout commercial, dans le milieu artistique. Elle peut occuper des places diverses, allant de simple figurante à actrice principale, voire jouer les doublures. Mais, même lorsqu’elle est mise sur le devant de la scène, elle doit le plus souvent correspondre à un profil charnel type, un modèle pré-établi, afin de plaire au plus grand nombre et ainsi écouler un maximum d’albums. C’est pourquoi le physique joue si souvent un rôle important, parfois même plus que le talent dans certains cas.

Mais il semblerait bien que cette année 2016 marque enfin pour les artistes féminines un tournant au sein d’une industrie manifestement prête à embrasser l’évolution des mentalités. En effet, ces derniers temps, de plus en plus d’artistes féminines sont porteuses de messages et de combats et le talent prend le dessus sur le sex-appeal. L’adéquation de ces deux paramètres leur offrant tout naturellement une meilleur résonance. Tour d’horizon des plus belles incarnations de ce nouveau girl-power sonore.

 

 

Une pop inondée de nouvelles têtes féminines talentueuses

 

 

Après trois mixtapes - aujourd’hui disparues d’internet - dans lesquelles elle chantait ses propres chansons et reprenait un répertoire assez large allant de 50 Cent à Françoise Hardy en passant par les Arctic Monkeys, Whinnie Williams s’affirme cette année avec ses sorties officielles comme son single "Real Damn Bad" et des concerts chez elle, en Angleterre. Celle qui se présente comme le fruit de l’amour de Brigitte Bardot et Del Boy, avec un look à la Suzy Bishop, évolue à travers un style à la fois yéyé mais tout de même moderne et mêlé de teintes R&B. Elle cultive certains clichés mais en rit en même temps comme dans "B.F.F" où elle prône la fameuse « solidarité féminine ». Avec Whinnie Williams c’est la fin de la cry baby !

 

Dans un autre registre, Charlotte Cardin nous vient de Montréal et développe une sorte de nuage mélodieux lisse, smooth et saccadé qu’elle transcende d’une voix douce et parfaitement maîtrisée. Dans son premier EP "Big Boy", sorti cet été, la chanteuse s’approprie une pop à la XX aussi bien en anglais qu’en français. Charlotte Cardin prouve que les candidats de télé-crochets ne sont pas forcément voués à l’échec et peuvent même parfois réussir à garder leur identité musicale, puisque la jeune femme s’est faite connaître dans The Voice où elle a même fait un duo avec Garou (si).

 

 

Au premier abord Alexandra Savior est une version féminine d’Alex Turner qui chante "Humbug" en pleine période "Everything You’ve Come To Expect". Cette ambiance sombre et pesante d’un désert californien se marie à une légère brise d’une plage de Malibu. La comparaison a tout à fait lieu d'être puisqu’Alexandra Savior est justement produite par le leader des Arctic Monkeys et des Last Shadow Puppets. Après avoir composé le titre "Risk" pour la bande originale de la série True Detective en 2015, la californienne est découverte par le grand public cette année suite à sa collaboration avec les Last Shadow Puppets sur leur dernier album et sorti ses deux premiers singles "Shades" et "M.T.M.E". Un joli avenir attend cette chanteuse d’à peine 21 ans qui rode actuellement son album entre les Etats-Unis et l’Europe, avec un style affirmé et un jeu de scène timide et énigmatique.

 

 
Une scène Grime en explosion

 

 

La scène britannique connaît une émergence assez fulgurante et le flambeau de la Grime, le patrimoine national, est porté par des femmes. Nombreuses ont trouvé leur place dans une scène longtemps dominée par des têtes d’affiche masculines comme Dizzee Rascal ou encore Skepta. La plupart ont choisi d’être derrière les platines à l'image d'Alia Loren, Flava D, Madam X ou DJ Barely Legal qui allient la House et le UK Garage à la Grime. Ces londoniennes sont plus que jamais les DJs à suivre ! D’autres ont préféré faire de la grime leur dada mais sur l’hertzien cette fois-ci. On recense déjà plusieurs grands noms qui ont apporté une visibilité à la scène Grime, en Angleterre comme ailleurs, grâce à leurs émissions radio. Après avoir passé des années chez Rinse FM, Julie Adenuga s’impose cette année sur Beats 1 d’Apple Music, ce qui lui offre un auditoire nettement plus large. De la même manière, Rebecca Judd anime la GrimeSession sur la radio Westside, qui fait découvrir tant de nouveaux artistes naissant que de rappeurs connus, comme dernièrement Frisco de chez Boy Better Know. A.G, quant à elle, a voulu concilier les deux disciplines puisqu’elle est DJ résidente depuis cette année sur la radio NTS et anime une émission sur Rinse FM.

 

Au delà d’une scène spécifique, il est intéressant de se pencher sur la discipline elle-même. Qu’est-ce qu’être une DJ aujourd’hui ? Contrairement à la pop et ses dérivés, le DJing est moins ouvert aux femmes, du moins en apparence. Pour répondre à cette question, j’ai rencontré BÅX, jeune DJ et ingénieur du son qui a commencé (publiquement) la musique cette année en partageant à la fois ces morceaux sur son SoundCloud et en multipliant les scènes dans les clubs de la capitale. Le but était donc de savoir s’il était facile de se faire une place dans un milieu aussi testostéroné et connaître la vision des hommes sur leurs homologues féminins. A cela, elle répond : « « Je suis perçue comme une DJ comme les autres. Je ne pense pas que ça change quelque chose, bien que les gens soient parfois étonnés car je joue de la techno assez agressive et peu nombreuses sont les femmes qui en jouent. C'est clair qu’il y a plus de garçons autour de moi et qu'il m'arrive d'être souvent la seule fille au studio mais c’est pas dérangeant, moi j'aime bien ! (rires). Je suis toute la semaine entourée de mecs, ils sont cool et on a beaucoup en commun, c'est tout ce qui compte. Mais il m’arrive de douter, je me demande si parfois les jugements ne sont pas adoucis parce que je suis une fille. Par contre, en tant qu'ingénieur son, j'ai remarqué par le peu d'expérience que j'ai eu dans les gros studios, que les gens sont agréablement surpris de voir une femme derrière une Neve. J'avais un peu peur en commençant mais la j'ai qu'une hâte c'est de commencer à travailler. Mandy Parnell est ingénieur Mastering, c'est une femme, l'une des meilleures et elle a même gagné un Grammy. »

».

 

Les artistes pop et les DJ - on pourrait élargir cela à toutes les musiciennes en général - développent une dynamique entrepreneuriale nouvelle. Notre héritage égalitariste les pousse à s'auto-définir à travers leur musique et à prendre en main sa gestion tout autant que les hommes. Le modèle classique selon lequel une artiste est révélée par un producteur - qui aura au préalable travaillé l'image et le son - n'est plus la norme la plus diffuse car filles comme garçons sont très tôt confrontés à leur sensibilité artistique et continuent de la développer en grandissant. Ce dernier point prouve d'ailleurs que la vision dominante ne réduit plus la femme à la procréation en l'éloignant de la création, comme il était d'usage jusqu'à la moitié du XXe siècle.

 

(à suivre)

 

Par Noury Kamel, 20 ans, étudiant en droit et musicien

 

#pop #music #feminisme

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