Daniel Clowes : l'interview

Légende de la bande-dessinée indépendante américaine, Daniel Clowes scanne depuis 30 ans le mal être contemporain dans de fascinants univers graphiques pop et psychés. A l'occasion de son passage en France, Carmen Bramly a eu l'honneur de l’interviewer.
13/02/2017

 

Lundi 30 janvier 2017, 11h18.

 

Crise de tachycardie. Je n’ose même pas pousser la porte de la galerie Martel et survole une dernière fois mes questions, écrites avec de belles lettres rondes sur trois feuilles A4 arrachées à un cahier. Pour me donner du courage, j’envoie un texto au rédac chef de Twenty : « Panique, panique, panique… SOS », avant de mettre mon portable en mode avion. Ça lui apprendra à me pousser hors de ma zone de confort. Si j’ai des sudations et que je sens mes genoux flancher, c’est sa faute !

 

***

 

Revenons une semaine en arrière. Comme tous les mardis après-midi, je suis dans son bureau, alternant gorgées de Perrier et bouffées de cigarette. Placide, il fait défiler ses mails sur l’écran de son ordinateur. Soudain, il écarquille les yeux et un petit sourire s’esquisse sur son visage. Avec tout l’enthousiasme d’un fanboy, il m’intime d’aller interviewer Daniel Clowes, légende de la bande dessinée, à l’occasion de sa venue à Paris, pour une exposition à la galerie Martel. Je bug.

-Tu n’as jamais entendu parler de Daniel Clowes ?

-C’est mal ?

-Très.

-Du coup ?

-Je vais te filer trois BD et tu vas me topper cette interview.

-Topper ?

-Zou !

Docile, je repars avec les trois bandes dessinées sous le bras. Comment faire pour s’immerger dans l’univers d’un artiste en si peu de temps, et arriver à tirer des questions pertinentes ? A moi de me débrouiller.

 

***

 

 

Le monde des comics underground m’est étranger. En dehors de Robert Crumb et Art Spiegleman, je n’y connais rien. Avant de faire des recherches, je décide donc de commencer par lire les BD.

Le soir-même, je me lance dans Caricature, bien au chaud sous ma couette. A travers neuf histoires, Clowes dépeint une Amérique vacillante, en pleine crise identitaire, bâtie sur un marais de faux-semblants et d’idéaux morbides. Ses personnages sont des loosers, des freaks, les grands perdants d’un modèle social basé sur des conventions et des codes qui leur échappent. S’il fallait à tout prix faire une analogie, je dirais qu’il y a un peu de Phillip Roth, dans le ton, du Woody Allen des premières heures, pour le côté incursion psychique, le vernis en moins, et quelque chose des nouvelles de J.D. Salinger. Cependant, la comparaison n’est pas nécessaire. Crowes dépeint un univers qui lui est propre. Le trait a quelque chose de nostalgique, et la géométrie de l’espace semble interdire aux personnages de s’y fondre pleinement. Que ce soit en couleur ou en noir et blanc, les dessins renvoient à un monde passé, un peu brut, territoire visuel de fantasmes 80s. De vignette en vignette, je rencontre des personnages troubles et troublés, que je quitte trop vite, avec regret. Des apparitions au regard mélancolique, même lorsqu’ils sourient, ce qui ne leur arrive pas souvent. Le sommeil me trouve à la fin de la dernière planche de Caricature, et je m’endors, la tête sur les pages du livre.

 

Le lendemain soir, en rentrant du bureau, je me précipite donc sur la deuxième BD, Mister Wonderful. Mister Wonderful raconte une histoire d’amour aigre-douce, en format cinémascope. En deux mots, Marshall, célibataire vieillissant à tendance Xanax et doux looser émotif, rencontre Nathalie, tout aussi seule et esquintée que lui, grâce à un rendez-vous arrangé par un couple d’amis. De manière introspective, j’assiste aux prémisses de leur histoire, portée par des bulles à la fois tendres et drôles, parfois cyniques, emportée dans leur course affective d’une nuit. La dernière vignette les abandonne sur un banc, prêts à embrasser la perspective d’un bonheur à deux, qui s’offre enfin à eux. Comme quoi, personne n’est jamais irrécupérable, et si ces deux-là se sont trouvés, peut-être qu’un jour, quelqu’un saura éclater ma bulle de solitude. Mes yeux caressent cette dernière page, en allers et retours persuasifs.

 

 

Je m’accorde deux jours de pause avant d’ouvrir la troisième bande dessinée, Patience. Le livre est plus épais que les deux autres. C’est également le travail le plus récent de Clowes, publié octobre dernier après cinq ans d’abstinence du crayon. Quelque chose m’intimide, dans l’ouvrage, et il me faut pratiquer un petit rituel avant d’oser me plonger dedans. J’enfile un kimono, j’allume des bougies, je dépose un vinyle de Coltrane sur mon tourne-disque, et c’est parti, je peux enfin pénétrer l’ouvrage en substance, par delà sa couverture énigmatique. Patience donne à voir l’amour, le vrai, une force inconditionnelle, une raison de vivre. A travers un voyage dans le temps, à la première personne, Jack sacrifie sa vie pour empêcher l’assassinat de sa femme, Patience, enceinte de leur premier enfant. De lui, on ne sait pas grand-chose. Il n’est qu’un satellite gravitant autour d’elle, au point que toutes les femmes qu’il croise arborent la même coiffure qu’elle, se griment en elle, jusqu’à sa propre mère. A travers ses yeux, son obsession, on voit grandir la future morte, évoluer dans un labyrinthe temporel déstructuré, l’amour en guise de fil d’Ariane. Au delà de la dimension Eros et Thanatosienne évidente, d’une réflexion sur la nature et la puissance des sentiments humains, Clowes met en scène ce que nous avons de meilleur en nous, dans un univers envoûtant, white trash futuriste. Patience a quelque chose de douloureusement proche et d’éthérée, qui repêche mes émotions, chaque fois que je tente de les éloigner des images. Des yeux au cœur, ma lecture décante.

 

 

Le lendemain matin, je rassemble quelques questions dans ma tête, puis les soumets à mon rédac chef, dans un long mail un peu lèche-botte, dégoulinant de gratitude pour cette dernière découverte. Il m’envoie les siennes, peut-être trop sophistiquées et pointilleuses, à traduire en anglais.

 

 

***

 

La veille de la rencontre, impossible de dormir. Je décide donc de regarder toutes les interviews de Daniel Clowes, sur Youtube, pour compléter les informations prodiguées par sa page Wikipédia. Il est né le 14 avril 1961 à Chicago, a étudié au Pratt Institude, à Brooklyn. Depuis trente ans, son univers oscille entre auto-fiction et science-fiction, fantastique et intime. Son œuvre la plus culte, Ghost World, raconte l’amitié entre deux jeunes filles, Enid et Rebecca, trop sarcastiques pour s’adapter aux exigences du monde adulte. Terry Zwigoff en a tiré un joli film dont Clowes a écrit le scénario. Sinon, il méprise les pseudos artistes performeurs et s’adonne à une ironie débridée. Autre chose ? Sa physionomie épouse tout ce que l’on pourrait attendre d’un dessinateur de BD underground New-Yorkais : chemise blanche, barbe blanche, grosses lunettes et pas de cheveux. Un DILF arty et esthétique, en somme. Enfin, un dernier détail. Il a été plagié par Shia Labeouf, en décembre 2013, qui a utilisé pour réaliser un court-métrage l'une de ses œuvres, « Justin M Damiano ». Il a gagné le procès, mais se désole de voir le nom de l’acteur apparaître en premier quand on fait une recherche sur lui. C’est bon, je suis armée pour cette interview, de manière superficielle, du moins.

 

 

***

 

Les vitrines de la galerie sont recouvertes de papier kraft, le temps de tout installer pour le vernissage qui aura lieu le lendemain. J’entre, en hyperventilation, cramponnée à mes questions. Clowes est au centre de la pièce, et signe une pile de livres et d’affiches. Autour de lui, cinq personnes sont présentes. J’ai peur d’être de trop, wannabe journaliste mal dégrossie et sans diplôme. Feignant un air pénétré et singeant la démarche canardante et lascive des amateurs d’arts, je m’attarde devant les images exposées aux murs, une jambe toujours à la traîne.

Enfin, on m’invite à m’asseoir. Nous sommes trois, un ado attardé avec une caméra, et une jeune journaliste New-Yorkaise, dont l’aspect physique indique d’emblée qu’elle sera pointue mais complaisante. Nous disposons de vingt minutes en tout, pour l’interview. Dans ma tête joue l’oraison funèbre de toutes ces questions que je ne poserai pas, condamnées à demeurer sans réponse. D’ailleurs, dans la précipitation, je ne sais absolument pas par quoi commencer. Pas grave, la New-Yorkaise prend les devants, me permettant de gagner un peu de temps.

 

 

 

Elle : Comment avez-vous sélectionné les œuvres qui sont exposées ici ?

 

Daniel Clowes : J'ai très peu d'illustrations disponibles, à vendre. Je n'ai rien vendu depuis des années et tout mon travail se trouve dans des livres ou dans des institutions privées. Dans ce qu’il me reste, beaucoup sont des dessins dont je ne peux pas me séparer et que je veux garder. J’imagine qu’un jour, après ma mort, mon fils jettera tout ça dans une benne à ordure en se disant : « Pour quoi ai-je besoin de ce papier ? ». Bref. J’ai toute une pile d’illustrations que je n’ai jamais triées, et j’ai cherché dedans ce qui pourrait convenir pour l’exposition. J’ai essayé de trouver des images pouvant être vues et comprises de loin. La plupart de mes bandes-dessinées sont censées être lues de très près. Lorsque vous mettez tout sur un mur, il faut que ce soit harmonieux, que chaque pièce tienne ensemble. Ce processus de sélection est très intéressant.

 

Moi : Vous insistez beaucoup sur les hormones des femmes enceintes. Est-ce une fascination personnelle ? Est-ce une métaphore du processus créatif, en tant que processus organique et éprouvant, soumis à des aléas internes ? 

 

DC : C’est quelque chose que ma femme a traversé. Quand était enceinte, elle se plaignait toujours de ça. Elle répétait cette réplique que j’utilise tout le temps « Oh, mes hormones ! ». Pour ce qui concerne le processus créatif, pourquoi pas, oui. Ça sonne bien.

 

"Il me semble qu’aujourd’hui, on commence à considérer la BD comme un art en tant que tel." 
 
 

Lui : Que pensez-vous de la relation entre les BD et l’art contemporain ? Se rapprochent-ils ?

 

DC : Je pense que tous ceux qui faisaient des bandes dessinées, il y a des années, pensaient que leur travail n'était pas apprécié à sa juste valeur. Pour les gens, on pouvait se passer de la partie artistique de notre travail, elle était jetable, en un sens. Tout était dans des livres imprimés, pas dans des galeries et encore moins dans des musées. Chaque fois que je vois une œuvre d’art originale, en bande dessinée, une œuvre que j'aime et à laquelle je me sens connecté, c'est aussi magique que de voir une peinture de Johannes Vermeer. J’ai l’impression de ressentir la présence, l’aura de l'artiste. Il me semble qu’aujourd’hui, on commence à considérer la BD comme un art en tant que tel. Les collectionneurs d'art contemporain, ceux qui peuvent se permettre d'acheter une œuvre de Damien Hirst par exemple, sont aussi à la recherche d'autres choses, qui puisse avoir une véritable valeur artistique et à laquelle ils n’avaient pas pensé avant. En plus, des gens qui viennent d'un monde très différent peuvent acheter des choses, concernant la BD. La BD a permis de démocratiser, en somme, l’achat d’art. C’est plus abordable.

 

 

Lui : Pour enchaîner, avez-vous déjà pensé à peindre, à créer des œuvres d’art détachées de toute fonction narrative ?

 

DC : Non, je n'ai aucun intérêt à cela. Je suis seulement intéressé par la bande dessinée.

 

 

Elle : Les Français considèrent-ils votre travail différemment ? Avez-vous remarqué une différence, avec les Etats-Unis ?

 

DC : Pour ce qui est de mon travail, je ne sais pas, mais en terme de bandes dessinées, on sent bien que la France est en avance sur tout le monde. On a l’impression d’être dans un monde totalement différent. Ils ont partout des musées, des galeries d’art. Cependant, j’ai l’impression qu’en Amérique, on commence un peu à changer les choses, mais nous ne sommes pas encore arrivés au même stade. Les gens ne révèrent pas la bande dessinée de la même manière qu’ici. C'est toujours agréable d'être en France.

 

 

Elle : Que pensez-vous de la BD engagée, sur un plan politique ? Seriez-vous prêt à en faire ?

 

DC : Depuis les élections de novembre dernier, j'y réfléchis constamment. J’ai l’impression que nous vivons à une époque où cette réflexion est nécessaire et j'essaie de trouver un moyen de le faire. Je veux faire quelque chose qui dure et qui ait une résonance particulière. J'aimerais que les gens, dans un futur proche, puissent se promener, trouver mes BD et qu’ils se disent : « Oh, c'était comme ça »... C'est une chose difficile à traiter. Ce n'est pas mon mode habituel. Mais je peux affirmer que tout ce que je vais faire, pendant les quatre prochaines années, tournera autour de cette question. C’est tout ce que je peux dire.

 

"Pendant longtemps, c'était vraiment décourageant, et puis un jour, mon travail a échoué dans des mains qui le désirait."
 

Moi : La plupart de vos protagonistes pourraient s’assimiler à des alter-egos. Est-ce toujours le cas avec Patience ?

 

DC : Eh bien ... humm ... Je ne sais pas s’il leur est arrivé tout ce qui m’est arrivé, dans ma vie. Ils ne sont certainement pas la totalité de ce que je suis, mais ils font partie de moi. Il y a toujours chez eux une résonance émotionnelle avec le flux continu de mes pensées. Avec Patience, je pensais à un moi plus jeune, et, je me suis demandé comment j’étais devenu moi-même, l’homme que je suis aujourd’hui, à partir de ce jeune homme.

 

Lui : Vous faites partie d’une des premières générations, aux Etats-Unis, à réaliser des bandes dessinées en dehors de l’industrie des BD (BD indépendantes). Comment ont été reçues vos premières œuvres ?

 

DC : Quand j’ai commencé à écrire des bandes dessinées, ce genre avait atteint le degré le plus bas de son histoire. La BD était au bord de l’anéantissement. Les seules personnes qui en lisaient toujours étaient des types, dans leur vingtaine, qui vivaient encore chez leurs parents. Les enfants n’en lisaient plus. Le marché était minuscule, sur le déclin, et toutes les histoires ne parlaient que de supers héros. Il n’y avait que quelques artistes underground, comme Robert Crumb. Au début des années quatre-vingt, ils ont lancé Rub Magazine, avec tous mes artistes préférés de l’époque. J’avais alors dix-huit ans, et j’ai découvert tout ça, à ce moment là. Ces gars faisaient des choses que je n’avais jamais vues, jusqu’alors. Ils ont inventé un nouveau style, quelque chose de totalement novateur. Toutes mes premières bandes dessinées ont été haïes par les gens qui les ont achetés, parce qu'elles étaient vendues dans les magasins de BD classiques. Les gens essayaient de les lire et se disaient « Oh, c'est terrible »... Pendant longtemps, c'était vraiment décourageant, et puis un jour, mon travail a échoué dans des mains qui le désirait. C'était incroyablement gratifiant, quand cela s'est produit, parce que ça me semblait impossible auparavant. C’est à ce moment là que j’ai senti que les gens répondaient positivement à mes BD. C’était incroyable.

 

Elle : Question incompréhensible et inaudible, probablement à propos d’un passage de la BD au cinéma.

 

DC : Tout d'abord, j'ai commencé à faire des films, parce que je me sentais un peu isolé. Je passais mes journées à dessiner dans la même pièce. Je voulais voir ce que c'était que de collaborer avec d'autres personnes, mais je ne voulais pas le faire sur mes bandes dessinées, je ne voulais pas les polluer avec autre chose. Les films demandent un travail d’équipe. J'ai fini par faire ça. Sur Ghost World, j’ai trouvé ce travail très frustrant. Tout le processus créatif était très frustrant. Vous devez vous lever à 5 heures du matin et travailler toute la journée, prisonnier du même immeuble. Je ne pouvais pas être créatif du tout. Je ne prenais pas les meilleures décisions. Personne d’ailleurs... Et puis j’étais soumis à tant de pression... Après ça, j’ai refusé de reproduire cette expérience, alors je me suis retrouvé assis dans ma chambre, exactement comme je le faisais avec les bandes dessinées. Je me suis rendu compte que c'était mon truc, tout simplement. Je suis quelqu'un qui crée ses propres oeuvres, par lui-même. Le film, c’est une version de ce que j'écris, mais ça ne m’appartient pas, je n'en ai pas le contrôle et, d'une certaine façon, c'est amusant de voir comment j'ai dû divorcer de moi-même. Je ne pense pas que ce soit mon œuvre. J’ai donné un modèle et eux en ont fait un film. Pour moi, c’était très amusant à regarder. Au cinéma, je suis souvent le seul à rire et j'ai adoré être un spectateur. Cela m’a donné une autre perspective sur mon propre travail.

 

 

Elle : Est-ce que vous pouvez parler de l’adaptation de Wilson ? A quel point le film est-il proche de la bande dessinée ?

 

DC : Pour Wilson (avec Woody Harrelson dans le rôle titre) j'ai écrit le scénario, qui est très proche de la BD, mais j'étais beaucoup moins impliqué dans le processus. Pour autant, j'ai vraiment aimé le film. C'est beaucoup plus une comédie que peut l'être le livre, qui est plus sombre mais j’aime bien ça. Le livre a bien donné le ton, pour la construction, de part son rythme : une blague, une blague, une blague... Je l'ai écrit comme un squelette, avec le même personnage. Mais là, il ne se parle pas à lui-même comme il peut le faire dans le livre. J'ai dû lui trouver d’autres interlocuteurs. Le casting m’a beaucoup plu, mais je ne peux pas dire que c’est moi qui l’ai choisi.

 

 

Moi : Dans caricature, un de vos personnages déclare détester l’ironie. Est-ce votre cas ? Est-il possible de dessiner des bandes dessinées au premier degré ?

 

DC : Eh bien, j'adore l’ironie. Ce n'était pas moi qui parlais. Je suis un grand fan de l'ironie. Je pense que c'est presque le seul moyen d'exprimer la vérité. Vous savez, pour moi, la sincérité sonne toujours faux, d’une certaine manière. Avec l’ironie, vous pouvez être franc, vous pouvez danser à l’extrémité de la sincérité et d’un simulacre de sincérité. Plus vous vous rapprochez de ce bord et plus les choses deviennent intéressantes. Cependant, Patience est peut-être mon œuvre la moins ironique. C'est plus grave, plus sérieux, en un sens.

 

Elle : (Incompréhensible. Cette fille ne sait pas articuler)

 

DC : Je lis beaucoup de romans. Je reste souvent debout toute la nuit. La lecture est mon plaisir. J’ai toujours cinq livres à moitié ouvert sur mon bureau, que je finis après un an ou deux. Nous vivons dans une maison de lecteurs, ma femme et moi.

 

"J’ai hâte de pouvoir revenir à un monde où je peux détester Shia Labeouf."
 

 

Moi : Est-ce que vous aimé la sélection du festival d’Angoulême ?

 

DC : Je n'ai pas eu la chance de faire grand-chose. Je devais passer mes journées assis à signer des livres. J’ai quand même pu me promener un peu, et j’ai trouvé des BD qui n’existent pas aux Etats Unis. Le problème, c’est que je n’avais plus aucune place dans ma valise pour les prendre avec moi. Ma femme a dû tout prendre en photo. J'ai vu tant de livres que j'aurais aimé acheter, même si je suis incapable de comprendre le français. C’est juste pour les images. Mais je n'ai pas eu la chance de voir une seule exposition. Je signais des choses toute la journée. C'est drôle de venir dans un autre pays et de devoir s'asseoir une table, sans bouger.

 

 

Elle : Est-ce vous aimeriez collaborer avec une icône de la Pop culture ?

 

DC : Beyoncé. J’essaie de réfléchir à quelqu’un d’autre… J’ai eu tellement de projets, dans tous les sens. Je devrais arrêter un peu et me laisser la chance de respirer.

 

 

Moi : Une dernière question. Que pensez-vous du happening de Shia Labeouf contre Donald Trump ?

 

DC : Je ne l’ai pas vu, mais on m’en a parlé. Avec tout ce qui se passe en ce moment, avec Trump, nous devons rester unis et soudés, mais j’ai hâte de pouvoir revenir à un monde où je peux détester Shia Labeouf.

 

 

 

Sans dire un mot, en automate, je ramasse mes affaires et m’en vais, ma feuille à la main.

 

 

***

 

Bercée par le ronronnement mécanique du métro, sur mon strapontin, j’ai la bizarre sensation d’avoir été intégrée à une vignette de l’un de ses cartoons, d’être moi aussi une héroïne qui s’ignore, dans un décor mal ajusté à ses idéaux. Ce n’était finalement pas la grande interview que j’imaginais, la rencontre de l’année, le face à face épiphanique. J’aurais eu l’honneur de bredouiller mes questions devant lui, à mi-voix, de ne pas les écouter pour griffonner ses réponses à la va vite sur mon carnet, en pilote automatique. Qu’importe. Finalement, c’est ça, la vie, un consensus dénué de sens, comme il le disait si justement dans Mister Wonderful. Now deal with it.

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, romancière

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