Fashion weak : la face cachée du sac banane

Depuis quelques années, vous l’aurez tous constaté, le sac banane a fait son grand retour. Symptôme des dérèglements d’une société malade, Twenty s’est demandé ce qu’il disait de nous.
27/11/2017

 

 

Et oui, c’est un jour rêvé pour le sac banane (les fans de JD Salinger comprendront) ! Porté en bandoulière ou à la ceinture, monogrammé chez nos potes les dealers, il s’affiche aussi bien sur les podiums qu’en soirée. Ami des joggers, des teuffeurs et des modeux, il n’en reflète pas moins nos angoisses et nos fantasmes les plus enfouis. Pour votre plus grand bonheur, Twenty s’est amusé à les exposer au grand jour !

 

 

Complexe du Kangourou

La banane trahirait-elle un désir de maternité inavoué ? Dans un monde de plus en plus asphyxié par la question de la surpopulation, où des jeunes femmes se font ligaturer les trompes pour s’assurer de ne jamais procréer et où le discours malthusianistes freine les pulsions natalistes de certains, la banane s’apparente presque à un appendice ventrale externe. Seule nuance, à défaut de porter des enfants, nous portons des objets, comme s’ils étaient à présent la seule chose que nous laisserons derrière nous : une carte bleue, un téléphone portable et les clés d’un appartement en sous-loc. A materner ces attributs, synonymes de responsabilité et d’entrée dans l’âge adulte, nous ne faisons finalement que confirmer notre matérialisme crasse et notre peur de la dépossession matérielle.

 

 

 

"Disgracieuse mais toujours charmante, elle met à notre portée le strict minimum."
 

Puer Aeternus et arcadie perdue

Il y a quelque chose d’enfantin à se balader avec ces petites poches autour de nos tailles, nous permettant plus d’aisance et d’agilité dans nos mouvements. Objet transitoire par excellence, la banane est entre le sac et la poche, avec quelque chose de fondamentalement amusant voire jouissif. Pratique certes, elle est avant tout drôle, et on aime jouer avec, l’ouvrir, la refermer, faire tinter et s’entrechoquer son contenu à chaque pas. Elle nous rappelle l’époque bénie où nous jouions encore à la marchande - Ludocratie je crie ton nom ! Disgracieuse mais toujours charmante, elle met à notre portée le strict minimum, nous rappelant la simplicité de notre enfance. On pourrait d’ailleurs l’intégrer à une visée minimaliste (#DécroissanceStylistique), mâtinée de valeurs plus « funs ». La mode se met à la page de la gamification croissante du monde, le tout couronné d’une chappe de nostalgie. Associée au grand n’importe quoi fluo des 80s, elle nous rappelle cette époque bénie que nous aurions aimé connaître, avant que le monde ne perde son innocence. Avec une banane, rien n’est sérieux, et l’on a l’impression de vivre dans un clip. Une injonction à se vautrer dans un bonheur démonstratif et gratuit, comme pour lutter contre un contexte social morbide et réanchanter le réel, en se berçant de l’illusion qu’on ne grandira jamais.

 

 

 

 

Exhibitionnisme inconscient

Freud ne me contredira pas, je pense, si j’évoque à présent l’aspect phallique de l’objet. Projection d’un pénis réel ou fantasmé, la banane a quelque chose de transgressif. D’ailleurs, nous sommes en droit de nous demander si Louise Bourgeois n’en portait pas, elle qui rêvait d’accoucher de son propre pénis. Quoi qu’il en soit, les hommes l’affichent comme la projection de leur propre organe. Quant aux femmes, elles ont sans doute un rapport plus complexe à la chose, s’en servant pour détrôner le patriarcat, accessoirisant ce pénis virtuel sous la forme d’une « bite de carnaval ». Une manière comme une autre de dégrader un des totems de la domination masculine. Dans les deux cas, on l’expose, on la tripote en public, le tout traduisant une dimension hautement libidinale. Si les Twenty sont la première génération à moins faire l’amour que leurs parents, dans un climat de pute nation décomplexée biberonnée au porno, le sac banane traduit un paradoxe, celui d’une pulsion érotique en bandoulière qui débande et se donne dans toute son impuissance.  

 

 

 

 

 

"Ainsi, porter une banane, c’est prôner la politique du « chill », se débarrasser des contraintes d’un sac rigide, plus adulte et encombrant."
 

Sur-moi à la dérive et dictature du mou

 Molle, la banane l’est sans aucun doute. C’est peut-être sa qualité principale. Elle nous évoque un style de vie au ralenti, prenant le contre pied des injonctions de vitesse et de rendement de l’époque. C’est un peu le survêtement du sac, un objet bouffon, plus pratique qu’esthétique, annonçant une nouvelle ère, celle du « cocooning street » et de la « slow life ». Pas étonnant que la « génération chochotte », comme l’a surnommée l’écrivain américain Bret Easton Ellis, s’en soit emparée, la brandissant comme l’étendard d’une nouvelle « way of life », où le laisser-aller est roi. Boudée par les runners, elle est appréciée des adeptes de la marche rapide, sans doute le sport le plus fainéant de l’histoire. Ainsi, porter une banane, c’est prôner la politique du « chill », se débarrasser des contraintes d’un sac rigide, plus adulte et encombrant. Le néo-hippie, en 2017, est indissociable de cet accessoire, sans doute chiné dans une fripe, rappel de son semblant de conscience écolo, dans une tentative mollassonne de décroissance.

 

 

Pour conclure, nous avons laissé la parole à une poignée de Twenty afficionados de la banane, inconscients de participer à l’épanouissement de ces syndromes et bien décidés à vous convertir.  

 

 

Isaure, 22 ans :  « À la base j'en voulais une pour aller en boite et ne pas avoir à payer le vestiaire. Je n'ai pas souvent de poches, et s'est chiant de porter des clopes, sa CB, du cash, un téléphone et un briquet dans sa main, mais c'est aussi relou d'avoir un sac qui tape contre sa cuisse quand on danse. La banane est donc idéale pour sortir. Je comprends qu’elle fasse un peu « beauf », mais ça fait longtemps que c'est aussi un accessoire anti fashion (ce qui reste ultra fashion). Je pense que ça suit pas mal la mode du moche qui devient beau, dans la lignée des claquettes chaussettes, des manteaux de ski en veste de soirées, des bobs etc, type Lorenzo. En tous cas, nique les sacs à main relou, nique les poches qui craquent, nique le paquet de clope dans la poche arrière qui empêche de dessiner la fesse ferme ! Tous à la banane ! »

 

Paméla, 22 ans : « Je la porte surtout en festival. Je l'associais plus au pisto/raveur mais cette banane m’a été fortement conseillée pour un festival en Roumanie. Ce n’est pas cher (enfin ça dépend de la marque), c’est pratique et tu es sûre de rien perdre. En plus, c'est styleyyy lol ( j'ai pas d'actions dans une marque de banane mais ça ne saurait tarder) »

 

Juliette, 23 ans : « Je ne le porte que dans des aéroports ou à l'étranger, donc je l'associe au côté pratique et un peu 'yolo' du voyage. En plus, j'ai l'impression de rendre hommage au passé roots de mes parents ! Elle complète  bien le look sarouel pyjama de la meuf entre deux avions. En plus, je ne me suis jamais fait voler mes papiers et une banane en cuir ça passe avec tout. Désolée, ce n'est pas très hipster, je ne la porte pas pour aller au Berghain ».

 

Lucas, 23 ans : « J'adore porter une banane mais il y a clairement une connotation teuf dernière. Je n'ai jamais de banane quand je vais en cours ou au taf (juste impossible). La banane est tendance, genre street wear techno, et quand tu vas en festoche, la banane est reine. Cependant, je n’encourage personne à porter une banane dans un contexte autre que festif. Toutefois, en tant qu'organisateur d'events, j'invite toute la planète à s’y mettre, ça nous éviterait de recevoir mille messages du genre  "j'ai perdu mon porte monnaie, mon iPhone, etc "… ».

 

Lydia, 21 ans : « Pour moi, une banane c'est un accessoire comme un autre, je ne pense pas que ça me procure une sensation particulière. En revanche, quand je croise des personnes qui ne sont pas sensibles à la mode (souvent des vieux), j'ai parfois des regards insistants sur cet objet, preuve qu'il n'est pas totalement ancré dans les moeurs. Je la porte au quotidien : quand je voyage (très pratique), en allant chercher le pain, pour passer le code… Je pense que le retour du sac banane est un mix entre un ras-le-bol de la mode esthétique, et une énorme nostalgie des années 80/90, avec un soupçon de ploucster. Le sac banane : plus léger qu'une sacoche, plus pratique qu'un sac à dos, et plus esthétique que ça en à l'air ! L'essayer c'est l'adopter ! »

 

Mélodie, 16 ans : « Je la porte tout le temps, c’est super pratique et ça ajoute un petit truc à la tenue. J’évite de la porter en boîte, il y’a plus sexy quand même. Je ne pense pas que l’on puisse faire un rapprochement quelconque avec un syndrome societal. Je pense juste que les dernières générations s’approprient ce dont elles se sont moqués durant des années. Quand nos parents les portaient on riait et maintenant c’est notre tour. Faut adopter une banane, ça change la vie. C’est un must-have et pour les gens un peu chics optez pour le modèle à paillettes ».

 

Hanneli, 20 ans : « Je porte ma banane pour aller en soirée et parfois au boulot, quand j'ai une tenue qui s'y accorde. J’une banane depuis que je vais à des soirées « gabber » et le délire vient de là à mon avis. Je dirais que c'est le sac le plus pratique au monde. En plus, toutes les tailles, formes et couleurs sont permises ! »

 

Simon, 23 ans : "Les premières fois où je me risquais à sortir avec ma Banane, je n’étais pas très serein. Dans mon esprit me revenait comme des flashs ces images du père de ma correspondante allemande au collège. Il était la personnification ultime du beauf, sandale chaussette et portable à la ceinture et surtout, une jolie banane en daim marron cerclant sa bedaine gonflée à la bière. Si ces flashs ont perdurés quelques semaines, semant en moi le doute existentiel du fashion faux pas, très vite ceux-ci s’estompèrent rapidement face à l’aspect pratique de cette petite poche, accessible et maligne. Un retour en arrière était alors impossible, j’étais converti. Depuis, elle m’accompagne très régulièrement, sans aucun tabou, et dans des contextes bien différents. A mon avis, le retour de la banane révèle deux choses. « beauf is the new black ». La première étant le retour en masse de la mode et de l’esthétisme des années 80. Ce qui était considéré comme « beauf » il y a encore cinq ans, est maintenant devenu hype. Force est de constater qu’il est  compliqué de ne pas tomber sur un millenials en claquette chaussette, survêtement tachinni fluo et surtout une banane à l’épaule. La seconde chose est beaucoup plus pragmatique. Selon moi c’est surtout l’aspect « hyper » pratique de la banane qui lui a redonné ses lettres de ‘’noblesses’’. Sous pleins d’aspects la banane est nettement plus pratique qu’un sac à dos ou qu’une pochette, tout est à portée de main. Elle est très accessible et peut être portée de multiples manières (autour de la taille, en bandoulière …). « Pour avoir la banane, porte une banane » (oui, à force d’en porter une je deviens un peu beauf sorry)"

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain et banane addicte !

 

Rechercher

×