The Handmaid’s Tale : quand les féministes jouent à se faire peur

Et si la série, louée pour la teneur hautement féministe de son propos, n’était en réalité qu’un moyen de terroriser les féministes occidentales, en leur soumettant une fiction totale et bien éloignée de leur réalité ?
26/05/2018

 

 

« Une série gore pour féministe en quête de sensations fortes, ce n’est pas trop ma tasse de thé, désolée ».

 

Cette réponse, d’une amie à qui je venais de demander si elle avait vu le dernier épisode de la série The Handmaid’s Tale, m’a interloquée. Je n’y avais pas pensé. Et si, contrairement aux propos de l’actrice principale qui affirme que la série met en scène des évènements réels, The Handmaid’s Tale n’était là que pour nous faire frissonner, nous, féministes occidentales trop à l’aise dans nos petits mocassins à glands. Que ce soit intentionnel ou non (on n’imagine mal Bruce Miller, le créateur de la série, se frotter les mains en se disant qu’il s’est bien foutu de nos gueules), l’hypothèse n’est pas délirante, compte tenu l’horreur des images de la deuxième saison. Entre les scènes de torture  psychologique et physique, la violence semble être montée d’un cran en 2018. J’avoue d’ailleurs m’être caché les yeux plusieurs fois, incapable de regarder certaines scènes, atteignant des sommets d’horreur, souvent peu nécessaires (j’aurais tendance à préférer la violence suggérée à la violence exposée, surtout lorsque c’est d’une manière aussi frontale et radicale).

 

 

 

 

Make Gilead Great Again

 

Pour resituer un peu le contexte de la série, The Handmaid’s tale, adaptation du best-seller de Margaret Artwood, La Servante Ecarlate, campe un univers futuriste dystopique, où les Etats-Unis seraient devenus une théocratie sanglante et totalitaire, la République de Gilead, et le Canada, la terre promise. Dans ce futur proche, pollutions environnementales et maladies sexuellement transmissibles ont entraîné une baisse dramatique de la fécondité, devenue rare donc sacralisée. En parallèle, les « Fils de Jacob », une secte politico-religieuse protestante de type « restaurationniste », en a profité pour prendre le pouvoir et instaurer la Terreur sur Gilead. Un ordre social nouveau a vu le jour, dont les femmes semblent être les grandes perdantes. En haut de l’échelle on trouve les « Epouses », mariées aux dirigeants, infertiles et frustrées, qui ne sont là que pour élever les enfants que leur prodigueront les « Servantes », femmes fertiles sensée s’accoupler avec les dirigeants afin de porter leurs enfants à la place de leurs moitiés (sans doute pourrait-on y voir là une dénonciation souterraine de la PMA). Entre les « Epouses » et les « Servantes », il y a les « Tantes », responsables sadiques du maintien de l’ordre et les « Martha », les bonnes à tout faire. Enfin, les intouchables locales sont les femmes, jugées impures ou délinquantes, envoyées aux colonies pour y ramasser des déchets radioactifs jusqu’à en mourir. On pourrait d’ailleurs reprocher à la série un aspect trop fémino-centré, les personnages masculins, pourtant intéressants, se voyant toujours relayés au second plan (et ça c’est moche, on aurait aimé savoir comment les hommes supportent un tel régime, eux aussi, ce qu'ils ressentent en voyant leurs mères, femmes et filles ainsi traitées). Au milieu de toutes ces atrocités, l’héroïne de la série, June aka Offred, incarnée par Elisabeth Moss (que son physique peu commun semble avoir abonnée aux rôles féministes, comme celui de Peggy Olsen dans Mad Men), oscille entre instincts de survie rebelles et instincts de survie dociles, quitte à s’aliéner volontairement pour supporter son sort.

 

 

 

 

Une esthétisation de l’horreur

 

Cette série, c’est un peu le porno chic du film d’horreur. Avec ses plans ultra travaillés, ses jeux de flous, de ralentis, ses bird’s eye shots démentiels, ses couleurs mats, sa symétrie et son graphisme totalitaire, sublimés par un éclairage entre de La Tour et Hamilton, l’écriture visuelle de The Handmaid’s Tale crée un spectacle millimétré et virtuose sur fond de peinture flamande. Une horreur trop esthétique, trop architecturée, qui force le processus de distanciation et de déterritorialisation, et dont l’aspect arty vient satisfaire la demande d’un public féminin éduqué, sophistiqué et abonné aux films d’auteur. L’image est pensée pour créer des érections clitoridiennes aux lectrices de Burke (aka le théoricien du sublime). La scène d’ouverture de l’épisode 1 de la saison 2 l’illustre parfaitement. On assiste à la mise en scène d’une mise en scène de pendaison collective. Une mise en abyme qui rappelle l’ambition première du show : produire un spectacle, un divertissement horrifique, et non décrire une quelconque réalité.

 

 

 

 

Catharsis et importation d’une Terreur étrangère

 

Dans un but purement cathartique, on pourrait soupçonner la série d’avoir importé des réalités, des luttes étrangères, de les avoir dénaturés, pour les resservir, dans une version plus « bourgeoise-compatible » à une audience féministe en mal de combats.  Par exemple, l’excision, le mariage forcé des petites filles, l'endoctrinement, le viol institutionalisé de manière étatique, les châtiments corporels imposés aux femmes, la chasse aux lesbiennes, l'esclavage féminin concernent, malheureusement et aujourd’hui encore, beaucoup de femmes dans le monde. Seulement, ici, les voilà instrumentalisés par une fiction gore, dans le seul but de chatouiller l’imaginaire de femmes qui n’ont plus rien à craindre (quand on lutte pour un truc aussi con que le « man-spreading » c’est quand même qu’on est arrivé à saturation de toute revendication sensée). Ainsi, la série porte atteinte à son propos supposé, pour la seule raison qu’elle n’est qu’une série, un divertissement. Un argument très Mac Luhanien, certes, mais qui prouve que les femmes qui se font peur avec la série ne sont là que pour se faire peur et en aucun cas pour réfléchir à leur condition de femmes, aucunement reflétée par la série. Se gaver d’images dérangeantes ne fera jamais de vous une activiste, soyez-en certaines !

 

 

 

 

Bref, cela dit, moi aussi je regarde la série, avec plus ou moins de plaisir, mais au moins, j’en connais les raisons : j’aime jouer avec les limites du regardable, absorber une violence que je n’ai pas crée, que je n’ai pas vécue, étrangère donc parfaitement indolore ! Vivement l’épisode 7… Qui va souffrir ? Qui sera torturée ? Qui sera humiliée ? Qui va-t-on enchaîner ou laisser mourir dans ses excréments ? #PraiseBe #UnderHisEye

 

  

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain, qui s'était déjà demandé si la première saison était vraiment féministe (http://www.twentymagazine.fr/articles/live/over-pop/handmaids-tale-est-e...)

 

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