The Handmaid's Tale est-elle une série féministe ?

The Handmaid’s Tale serait-elle une série féministe ? C’est en tous cas ce que laissent entendre les nombreux posts et critiques que l’on trouve sur Facebook. Pourtant, ce n’est pas exactement la lecture qu'une de nos Twenty en a eue…
11/05/2017

 

 

Sans interruption, j’ai enchaîné les quatre premiers épisodes de la série, crée par Bruce Miller et adaptée du roman éponyme, écrit par Margaret Atwood en 1985, non sans verser quelques larmes. Un excès de sensiblerie que je vous prierai de me pardonner. Il faut tout de même admettre que ce n’est pas un monde très tendre que celui qui y est dépeint.

 

 

Imaginez une théocratie totalitaire, installée dans un avenir proche, au cœur d’une Amérique amputée de ses étoiles, où les femmes sont divisées en quatre catégories.

D’un côté, en haut de l’échelle sociale, il y a les Epouses, toutes stériles, qui agissent en véritables despotes du logis. De l’autre, on a les Marthas, reléguées au rang de femmes de ménages et de cuisinière. Les Servantes, quant à elles, sont les dernières femmes fertiles du cru, les obligeant ainsi à accueillir dans leur ventre les futurs enfants des Epouses et de leurs maris. Chaque mois, au cours de la « Cérémonie », les Servantes sont engrossées par le maître de maison, tout en étant maintenues fermement par les Epouses, tandis que les maris se déchargent en elles de leur semence. Enfin, les Tantes chaperonnent le tout et veillent au respect de l’ordre. Les outsiders, dissidents, lesbiennes et autres intellectuels, sont, pour leur part, envoyées dans les « colonies », genre de goulag futuriste, pour ramasser les déchets nucléaires, les condamnant ainsi à une mort aussi douloureuse que fulgurante. De manière plus graphique, leur peau se détache petit à petit, jusqu’à ce que la mort les trouve.

 

 

Un parallèle serait sans doute à faire avec le roman satirique, The Stepford Wives, également adapté en film, même si le propos de l’ouvrage semble plus engagé sur le terrain du féminisme que la série. L’action a lieu dans une petite ville du Connecticut, où les femmes ont été changées en zombie sexy, dociles et décérébrés, par un club masculin.  Toutes ont laissé tomber leur carrière et leurs idéaux féministes, pour servir, de manière robotique, leurs conjoints. Le point commun principal réside tout de même dans l’aliénation d’un groupe par un autre et l’opposition entre les sexes, bien qu’elle soit moins nette dans The Handmaid’s Tale. On retrouve également le topos de la conversion, où un personnage tente de lutter pour ne pas devenir l’arme de l’oppresseur, pour garder ses esprits et ne pas céder à la folie. Mais fermons la parenthèse, pour nous concentrer véritablement sur la série et son féminisme, à relativiser. 

 

A partir de ce simple pitch, bien sûr, on pourrait argumenter que la série ouvre une réflexion sur le rôle de la femme dans la société, sur la stérilité et la grossesse, et dénonce la réduction des femmes à un simple corps ainsi que leur soumission quasi totale à la gente masculine. Ce serait cependant faire un raccourci.

 

 

Ce que la série met en scène, c’est avant tout un matriarcat régit par un système de castes, où tous les personnages sont condamnés à être malheureux, quelque soit leur sexe.

Les Epouses, frustrées dans leurs désirs de maternité, vidangent leur ire sur les Servantes, qui sont méprisées par les Marthas et martyrisées par les Tantes. Finalement, dans la série, les femmes sont plus cruelles que les hommes envers elles-mêmes.

L’héroïne, une Servante, souffre plus des Tantes et de l’Epouse de la maison à laquelle elle a été assignée, que des hommes. Le maître de maison, par exemple, l’invite à jouer au scrabble et prend sa défense, un mécanicien fait preuve d’humanité à son égard et un médecin lui propose son aide. À l’inverse, quand l’Epouse se rend compte qu’elle n’est pas enceinte, elle l’enferme un mois dans sa chambre. Les Tantes, de leur côté, pratiquent toutes sortes de sévices corporels et mutilations sur les filles placées sous leur tutelle, allant de leur fouetter la plante des pieds avec un martinet à leur arracher un œil ou les priver de leur clitoris. Bon ap’.

 

 

Si la série devait dénoncer quoi que ce soit, ce serait plutôt la stratification des luttes féminines et l’impossibilité d’une intersectionnalité. En effet, il n’existe aucune forme de solidarité féminine entre les différentes castes. Les Epouses restent entre elles et il ne leur viendrait pas à l’idée de se rebeller au nom des Servantes par exemple, qu’elles considèrent comme des filles de mauvaise vie, à peine bonnes à mettre au monde leurs futurs enfants. La seule possible intersectionnalité féministe pourrait se trouver dans une scène où la protagoniste explique à une Tante qu’elle n’a pas dénoncée une jeune Servante lesbienne parce qu’elle était « son amie ». Un culot soldé par une bonne décharge de taser dans le cou, et qui s’explique avant tout par une solidarité de classe. Qu’elle soit Queer, finalement importe peu. Si la jeune femme avait été une Martha ou une Epouse, notre héroïne n’aurait sans doute pas pris sa défense.

 

 

Autre point intéressant, la série semble rappeler à la bourgeoise blanche et féministe que la plupart des combats ont été menés et qu’elle ferait mieux d’apprécier ce qui est dans son assiette, avant que cela ne disparaisse. C’est, en mon sens, ce que laissent entendre les nombreux flashbacks, où l’on voit l’héroïne vivre sa « vie d’avant », commander un Uber ou partir en vacances avec sa fille et son mari. Un Et In Arcadia Ego, où le paradis serait le présent, à chérir et savourer. Ces scènes font figure de vanité, avant que les choses ne dérapent, de manière brutale et sans raison apparente. Il y a du Sisyphe dans cette série, et ce Sisyphe là, on ne peut pas l’imaginer heureux. Un avenir archaïque, voyant ressurgir une violence que l'on pensait enterrée depuis des lustres.  A travers les différentes analepses, nous assistons au remaniement de l’ordre social, dans une logique légèrement kafkaïenne. D’abord, les femmes ne peuvent plus travailler, ensuite, on leur interdit de posséder un compte en banque, de sortir seules dans la rue ou d’être en couple avec une autre fille.

 

 

Ça ne vous rappelle rien ? Relisez le Persepolis de Marjane Satrapi, et vous risquerez de retrouver quelques similitudes.

En extrapolant un peu, il semblerait que le réalisateur de la série ait cherché à susciter chez les jeunes femmes occidentales un sentiment d’empathie pour leurs semblables, victimes de régimes théocratiques, d’un bout à l’autre du globe. Le processus d’identification est renforcé par un récit introspectif et une narration en voix off, permettant de se mettre à la place, de manière implicite, d’une jeune Iranienne, dont la vie aurait basculé après la chute du Shah, dans les années 80.

 

 

Evidemment, la série pousse les choses encore plus loin, car, outre la théocratie et l’obscurantisme religieux (qui n’ont jamais été très woman-friendly), ce qui est montré, c’est une dictature de la fertilité. Dans une société menacée d’obsolescence où les enfants se font rare, l’avenir de l’humanité est compromis et la procréation se change en obsession malsaine. Le but d’une espèce, c’est la survie, relisez Darwin.  Une idée qu’un film comme Les Fils de L’Homme avait, dans un autre genre, tenté de mettre en scène. Si les femmes monopolisent l’écran, c’est que finalement, ce sont elles, les premières intéressées. La souffrance de ne pas avoir d’enfant, celle d’en avoir eu et d’avoir été arrachée à eux, est le véritable ciment de la narration. Une réflexion féminine plus que féministe. Et oui, ce n’est pas parce que quelque chose attrait à la féminité qu’il est nécessairement activiste. Quant au corps féminin, si la série engage une véritable réflexion sur sa fonction, ce qu'elle montre, ce n'est pas l'aliénation du corps de la femme par l'homme, mais plutôt un corps rendu fonctionnel et privé d'individualité, pour le sois-disant bien de la société. Un genre de kolkhoisation du corps, si vous préférez. La femme est dépossédé de son corps, mais l'homme également, tout autant privé de désirs et de plaisir. Pour le coup, la souffrance respecte la parité, dans The Handmaid's Tale.

 

Ainsi, plus qu’un point de vue féministe, ce que la série donne à voir, c’est l’intimité des individus, pris dans un système totalitaire. Défiance, terreur, sévices moraux et physiques sont de mise, dans cette ville où les individus sont soumis à une surveillance permanente, les conduisant à s’épier entre eux et se haïr. Mais plus que tout, ce qui est raconté, c’est l’histoire d’une volonté individuelle, celle d’une femme, déterminée à survivre et à retrouver sa fille, dans les dédalles de cette vaste absurdité inhumaine qu’est devenue son existence.

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain.

 

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