Harcèlement de rue : 28 jours, 28 femmes, 150 témoignages

Prune, étudiante à la Sorbonne, a demandé à 28 femmes entre 19 et 27 ans de tenir pendant 28 jours un journal pour évoquer le harcèlement urbain qu'elles vivent parfois au quotidien. Une enquête édifiante.
17/04/2017

 

Le 8 mars, la journée internationale de lutte des femmes pour l’égalité des droits, je me dispute avec un ami après lui avoir expliqué que je venais de me faire lourdement interpeller par deux hommes dans un camion, ce à quoi j’ai répliqué par une insulte. Il m’a alors rétorqué «on dirait que ça arrive tous les deux jours, je pense plutôt que t’es parano, t’es la seule personne que je connaisse à qui ça arrive si fréquemment. »

 

Il a estimé que je n’avais pas à réagir de cette manière et qu’ils étaient en droit de me dire bonjour. Puis, je me suis aperçue qu’il n’était pas le seul à banaliser ce genre de comportements. J’étais pourtant habituée à beaucoup débattre sur la représentation des femmes dans notre société. Mais, j’en ai eu assez de ne pas être entendue et je voulais montrer que je n’étais pas seule, car j’avais conscience que le phénomène touchait toutes les femmes sans exception.

 

De plus, le harcèlement sexuel dans les lieux publics est un sujet très courant, mais qu’en est-il de la fréquence de ce phénomène dans la vie d’une femme ?

 

J’ai donc demandé à 28 femmes, entre 19 ans et 27 ans, de tenir un journal sur une durée de 4 semaines. La consigne était claire : écrire dès le moment où l’approche était ressentie comme malsaine et dérangeante. J’ai ainsi récupéré 150 témoignages en agglomération parisienne de 28 femmes sur une période de 28 jours. Il en ressort sur cet échantillon que près de 1 femme sur 5 est victime de harcèlement sexuel chaque jour. Pourtant, 12 d’entres elles avouent avoir négligé certains comportements par oubli. De ce fait, j’ai eu envie d’en discuter avec certains hommes. Je voulais savoir s’ils avaient conscience de ce phénomène, et heureusement la majorité n’était pas surprise par l’importance du nombre à l’instar d’Oumar «Les chiffres sont énormes, c’est surprenant.»

 

 

Interpellations, mépris et insultes

 

Beaucoup me racontent, les sifflements, les interpellations par klaxon, dans la rue et dans le métro, elles évoquent de nombreux regards insistants, les forçant ainsi à parfois changer de rame ou encore à se déplacer. Comme Léa M, lundi 20 mars à 20h « J’étais dans la rue glacière à Paris, 2 hommes d’environ 50 ans sont assis sur un banc en face de moi. Ils me regardent avec insistance et je les entends dire ‘super on va pouvoir mater son cul’ ». Je me suis aperçue du nombre d’insultes directes que ces femmes ont reçu en croisant certains hommes. Leila évoque son trajet dans le métro quand deux hommes la regardent et l’un deux chuchote « Regarde moi celle-là ». Léa L me raconte qu’elle marchait dans la rue et qu’un homme lui a dit « Suce ma bite petite pute » après l’avoir sifflé. Ou encore Charlotte qui descendait au métro Poissonnière quand un homme lui a chuchoté à l’oreille « j’ai envie de te sucer la chatte ».

 

 

Remarques et regards sur les tenues vestimentaires

 

Lorsque j’ai demandé aux 28 femmes de tenir leur journal, j’ai insisté sur le fait qu’elles devaient me décrire leurs tenues afin qu’elles-mêmes soient attentives au changement de comportement de certains hommes face aux aléas climatiques. Par exemple Juliette, le mercredi 15 mars à 8h06 sur le quai de Nanterre Université me raconte « J’étais en train de remonter le quai quand un homme regarde avec insistance ma combishort et me dit ‘oh c’est joli ça’ ». Fatma me raconte qu’un homme a fixé ses jambes dans un tabac lorsqu’elle portait une robe. Quant à Emma, le dimanche 9 avril 12h11 évoque : « J’étais dans le train ligne J avec une amie, on portait des jupes. 3 mecs passent et disent ‘ah il y a de la meuf, c’est l’été les filles vous avez raison’ ». De plus, 23 femmes font attention à leur tenue vestimentaire lorsqu’elles sortent le soir ou qu’elles prennent les transports. Juliana raconte « Quand je prends les transports, je ne mets jamais de talons, je prends toujours des baskets et si je mets une robe ou une jupe j’essaye d’éviter de rentrer seule ».

 

« T’en as une belle paire toi, faudrait les montrer un peu plus »
 
 

Normalisation des comportements

 

De nombreux hommes ont l’air d’être étonnés lorsqu’une femme refuse de répondre à leurs avances ou à leurs réflexions. Comme Estelle, lundi 13 mars à Austerlitz en compagnie de 5 amies. Deux hommes les ont sifflées et l’une d’entre elles a demandé à ce qu’on les laisse tranquilles, alors un des deux hommes a rétorqué ‘Pourquoi ? C’est notre droit’ ». Quant à Anaëlle, en allant acheter des bières, le caissier lui dit « c’est pas beau de boire pour une fille et belle comme vous c’est encore plus dommage ». Elle lui répond de se mêler de ses affaires et ce dernier s’est alors défendu « je dis ça pour toi c’est encore moins beau une meuf hystérique ». L’exemple typique du coupable qui rabaisse sa victime à une folle… Léa M raconte que lorsque deux hommes l’ont interpellée et qu’elle les ignore, l’un d’eux dit « Oh la pute, elle ne répond même pas lorsqu’on lui dit qu’elle est belle ».

 

 

Commentaires et intimidation

 

Nombre d’entres elles ont relevé certaines réflexions dérangeantes, des onomatopées et des bruitages comme Yasmine ou encore Mounia qui évoquent des « wow » « popopo magnifique ». Léa L, raconte qu’un homme l’a interpellée en lui disant « t’en as une belle paire toi, faudrait les montrer un peu plus ». Certains témoignages étaient des phénomènes à caractère intimidant comme le cas de Marine et de sa soeur Clémence, le 26 mars à 21h dans le train de la Ligne J : «Quand nous rentrons dans le train, un homme alcoolisé nous regarde et passe entre les rangées. Une femme vient alors vers nous et précise que l’homme en question a un comportement étrange. Je vois dans le reflet de la vitre, l’homme en train de déboutonner son pantalon et se cacher à l’aide de son manteau. Je ne suis pas certaine de ce que j’ai vu, mais ma soeur et la femme ont cru voir la même chose. »

 

« Un homme passe à côté de moi, il me met une main au cul, s’en va en courant.»
 

Approches physiques

 

La moitié de ces témoignages sont des propositions et des agressions sexuelles. Lucie relate qu’en sortant des urgences, un homme l’interpelle en lui disant « Do you want sex ? ». Elle m’explique qu’« il avait un regard de chien, limite la bave coulait sur son T-shirt ». Léa L  raconte : « J’étais dans la rue, et un homme me dit ‘ T’es bonne meuf, t’es vraiment bonne, tu veux pas venir nous détendre un peu’ ». Anaëlle se trouve face à des jeunes dans un escalier de Gare du Nord l’un d’eux commence à se coller à elle, un autre lui propose de le suivre car il connait un hôtel sympa. Lola, jeudi 6 avril à 30 minutes d’intervalle en fin d’après midi a manqué de chance. A 17h30 « J’étais en bas de mon immeuble, un homme s’approche beaucoup de moi. Il puait l’alcool et la cigarette, il me demande mon numéro. Je refuse. Il me dit que je suis belle en s’approchant encore, il insiste et me propose de passer la nuit avec lui. Je m’en vais, il m’attrape le bras et tente de m’embrasser. Je lui dis de dégager, je l’insulte et il s’en va. ». A 18 heures « Un homme passe à côté de moi, il me met une main au cul, s’en va en courant, je l’ai insulté, il s’est retourné en rigolant et est parti ». Les mains baladeuses, frottements et gestes tendancieux sont aussi très récurrents Eglantine et Léa L ont dû remettre les mains de deux hommes à leur place car ces dernier avait les mains baladeuses.

 

 

Un phénomène devenu quotidien

 

De nombreuses femmes avouent s’être rendues compte de la fréquence de ces comportements en tenant un journal, expliquant que c’était souvent volontaire de ne pas s’en préoccuper. Pourtant, elles reconnaissent et s’indignent d’êtres représentées comme des bouts de viande, des objets de consommation et d’êtres éternellement sexualisées. Certaines sont en colère, d’autres gênées et apeurées, pourtant la plupart les ignorent par peur d’une altercation. Quant aux hommes, comme Imran, Robin et Soufiane, ces derniers ont surtout pris connaissance de ce phénomène le plus souvent indirectement grâce à leurs petites amies. Il est à noter que la plupart des victimes sont seules pendant la situation. Effectivement, 107 actes sur 150 ont eu lieu lorsqu’une femme était seule, et 3 étaient en présence d’hommes. Lucas raconte alors : « Une fois en raccompagnant une amie avec un copain, elle nous propose de rester quelques mètres derrière afin de constater ce qui se passe quand elle est seule. Conclusion : florilège de remarques et de regards malsains. » Ainsi, ces hommes se permettent rarement d’agir en présence d’un autre homme afin d’éviter toute confrontation ignorant leur lien avec ces dernières.

 

 

Ce journal permet aux femmes d’êtres entendues et reconnues à travers un sujet souvent passé sous silence ou du moins seulement effleuré. Il sert aussi à rendre compte aux hommes et aux femmes que le harcèlement sexuel est banalisé alors qu’il n’a ni d’heure ni de frontière.

 

« Le sentiment que j'ai face à ce genre de comportements est l'impuissance, face à la connerie humaine et dans ce cas, masculine, qui je pense, et c'est triste, mettra du temps à s'arrêter. Il suffit de traîner avec beaucoup de mecs de tous milieux sociaux différents, pour remarquer que l’homme est très souvent hiérarchisé "plus puissant" que la femme. Parfois même des hommes bons sous tous rapports, totalement respectueux des femmes lorsque celles-ci sont présentes, deviennent totalement misogynes lorsqu'ils se retrouvent entre couilles. ». Clément

 

Un grand merci à tous les participant-e-s de cette enquête !

 

Prune Bonan étudiante en 3ème année de licence d’histoire à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 

 

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