Il n’y a pas d’amour (heureux)

Juliette, l’âme damnée de la rédaction, s’est assagie. Fini l’alcool, la drogue et le sexe à outrance, aujourd’hui ses illusions donnent sur l’amour. Manque de chance, il semble lui faire défaut.
02/07/2017

 

 

« Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force/ Ni sa faiblesse ni son cœur/ Et quand il croit/ Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix/ Et quand il croit serrer son bonheur il le broie/ Sa vie est un étrange et douloureux divorce/ Il n’y a pas d’amour heureux ».

 

ARAGON

 

La dernière scène de la série LOVE, crée par Judd Apatow, m’a ouvert un horizon d’espoirs. Quand Micky, aussi jolie que fucked up, abonnée aux AA et aux ratages, a déclaré sa flemme à Gus, le bon garçon, un peu geek et un peu gentil, je me suis dit que mon tour viendrait sans doute un jour. Après tout, pourquoi pas moi ? Bien sûr, il aura fallu deux saisons, un trip sous Ambien, plusieurs scandales, des tromperies, des larmes, des crises de jalousie et pas mal de chantage pour que ça marche. Mais bon, à la fin de la série, Micky renonce aux entourloupes et aux coups fourrés, et officialise son couple avec Gus.

Pourtant, de mon côté, les choses semblent toujours aussi embrumées. Sur mon petit radeau de solitude, impossible d’apercevoir la côte de l’amour.

 

Quelqu’un m’a dit, un jour, que le plus difficile avec l’amour, ce n’est pas de construire un potentiel avenir à deux, mais d’épouser le passé de l’autre. Il faut être en mesure d’accueillir les souvenirs, les rencontres, les déconvenues, les failles, les névroses, les traumatismes, les rêves, les limites, les angoisses de celui qui chaque jour partage notre lit. Les gens ne sont pas vierges de vies, quand on les rencontre. Ce serait trop simple, sinon, similaire à la rencontre entre deux amnésiques, qui n’auraient que le présent pour exister et que l’autre, pour se mettre en récit. Mais non, les gens dont on tombe amoureux ont bel et bien vécu avant que nous ne les rencontrions. Ils sont faits d’une constellation d’histoires qui nous sont interdites. C’est comme un cadavre exquis : on peut en écrire la suite, mais il est impossible de modifier le début de la narration. Voilà pourquoi les gens se séparent, m’a-t il assuré, tôt ou tard, ils se rendent compte que la personne qu’ils aiment n’a pas été modelée par eux, qu’elle leur échappe, alors ils ne l’aiment plus.

 

 

Si cette personne est manifestement un control freak à tendance paranoïaque et un possible pervers narcissique, je l’ai longtemps cru. Hormis quelques amours de vacances, lorsque j’avais douze et quatorze ans, je ne suis jamais tombée véritablement amoureuse. Ainsi, je ne dispose d’aucune expérience pouvant attester la véracité de ses propos. Peu importe. Qu’il ait raison ou tort, sa maxime m’a toujours servie à justifier mon incapacité à vivre une relation durable avec un homme.

 

 

Prenez l’exemple de Fiona Gallagher, héroïne de la série Shameless. Quoi qu’elle fasse, sa famille déjantée et son passé d’enfant abandonnée l’empêchent d’avoir une relation stable avec un homme. Il y a toujours un moment où elle envoie valser son bonheur, rattrapée par ses pulsions auto destructrices et un manque affectif abyssale. Quand enfin elle avait trouvé, en la personne d’un vendeur de gobelets en plastique, l’homme idéal, elle n’a pas pu s’empêcher de coucher avec son frère, un peu plus badboy, un peu plus flamboyant. Comme si, à force d’avoir été mal traitée, elle ne pouvait concevoir qu’on l’aime. Une pathologie de l’échec affectif qui semble la condamner aux non lieux amoureux. Bon, et puis, la demoiselle a un autre souci. On ne peut pas dire qu’elle ait des goûts très recommandables, en matière d’hommes. Entre un mythomane et un ex héroïnomane, elle n’est pas gâtée.

Et bien, dans une moindre mesure, je comprends Fiona. Qui voudrait vivre avec mes fantômes, quand moi-même je n'y parviens pas ? Les gens n'ont pas envie qu'on les sorte de leur bulle de confort. Quand ils demandent « à quoi tu jouais quand tu avais six ans ? », la réponse qu’ils attendent n’est en aucun cas : « à castrer mes Playmobils et prostituer mes barbies », même s’il s’agit de la vérité. Mieux vaut se taire ou s'inventer une autre vie, plus lisse donc plus acceptable, et garder ses tourments pour le divan. Oubliez les histoires familiales de viol, d'inceste, d'immolation par le feu, d'alcoolisme, de drogue ou d'addiction au jeu, laissez-les à Zola. Les Rougons Macards, en général, on préfère les lire que les épouser. Je me dévoile trop, comme si je prenais plaisir à déstabiliser mon interlocuteur, à toujours le ramener au chaos romancé de mon passé. C’est vrai que je pourrais éviter de sortir des phrases comme « ça me fait penser à l’enterrement d’un ami » ou « c’est un peu comme quand ma meilleure amie a voulu se jeter par la fenêtre de ma salle de main ». Sans pour autant aseptiser mon discours ou tout dissimuler, je devrais trouver un compromis et adoucir mes paroles. Et puis, ce passé a eu un impact sur le présent, qui n’est pas des plus séduisant. Mes absences, mes silences, mes enthousiasmes démesurés, mes sautes d’humeur, les soirées que je préfère passer seule chez moi à fumer des joints ou travailler, les fêtes que j’ai désertées… bref, des petits désagréments qui me placent d’office dans la case « fille à problème » ou Courtney Love en puissance. Pourtant, je pense qu’il existe encore d’autres explications à l’échec sentimental de mon existence, dans la mesure où par le passé, j’ai pu me montrer ultra sociable et moins enferrée dans les misères fictives et exagérées que je me suis toujours infligé.

 

 

"Kim Kardashian aurait déclaré « je suis amoureuse de l’amour », une possible citation (involontaire ?) de Saint Augustin."
 

Si Kim semble s’en sortir plutôt bien, avec son rappeur de mari, Kanye West, mon désir de trouver l’amour m’interdit de le vivre, et l’annihile, à chaque opportunité qui se présente. Je fais partie de ces gens qui se font une trop haute opinion de l’amour, le cherchent trop pour le trouver, et, en bon néophites frétillants, s’attendent à une sublime explosion dont ils ne reviendront jamais. Mais est-ce bien là la nature de l’amour ? Je commence à en douter. Si seulement j’avais compris plus tôt les sens des vers de Shakespeare, dans le sonnet 116. Si l’amour est « un phare au regard immuable, fixé sur la tempête et jamais ébranlé », c’est que l’amour n’est pas la tempête ni le cyclone ou le cataclysme qui ébranlera ma vie, au contraire, il est le repère, la stabilité, le calme même.  On est loin de l’image véhiculée par des films comme Natural Born Killers ou encore Bonnie and Clyde, dans lesquels l’amour est un moteur rugissant, une alchimie meurtrière. Finalement, j’en attends trop, et mal, me condamnant irrévocablement à enchaîner les désillusions (bisous Madame Bovary). L’amour, ce n’est pas violent, ce n’est pas l’accouplement de deux rages, ce n’est pas un maelstrom de heurts et de cris. De la même manière, à l’aube de ma vie sexuelle, j’étais persuadée n’avoir jamais eu d’orgasme, m’attendant toujours à plus, plus de nirvana, plus d’abandon, jusqu’à me rendre compte que j’en avais eu, et de nombreux. J’étais simplement passé à côté, parce qu’ils ne correspondaient pas à mes attentes. Ainsi, l’amour, je ne le vis jamais, pas au présent, mais plutôt en tant que potentiel rétrospectif.

J’ai un peu le syndrôme « rom-com ». J’inscris chaque rencontre dans un scénario bien précis, comme si le réel fonctionnait à l’instar de la fiction et que tout devait avoir un sens. Un garçon que j’ai rencontré à une fête, par hasard, ne peut qu’être mon Sailor, et moi, sa Lula. Manque de bol, ça ne marche pas comme ça, dans la vie.

 

Dans la série Girls, après sa rupture avec Adam (qui l’a trompée avec sa meilleure amie), Hannah est incapable de retrouver l’amour. A la fin de How I Met Your Mother, Barney n’arrive pas à se remettre de son divorce avec Robin, enchaîne les coups d’un soir, jusqu’à mettre une femme enceinte et devenir un papa involontaire. Un problème résumée par la chanteuse Vitaa, dans sa chanson A fleur de toi, « J’essaie de t’oublier avec un autre »… « je ne l’aime pas comme toi ».

 

 

"Finalement, l’amour, je ne le vis qu’à sens unique et en puissance, jamais en acte, jamais à deux."
 

Et bien moi aussi, je suis prisonnière d’amours passés, à la seule différence qu’ils auraient pu être et n’ont jamais été. Sans véritablement en comprendre les raisons, il y a deux hommes, dans ma vie, que j’ai investi de ce potentiel amoureux. Des relations perdues dans la contingence des choses. Le premier aura été un long chassé croisé, deux ans durant. Le second, un courant d’air, entre deux portes qui claquent. Ainsi, tout homme croisant ma route se trouve irrévocablement comparé aux espoirs que j’avais avec ces deux-là, à nos souvenirs avortés. Toutes les conversations que nous n’avons pas eues, les balades en forêt, les vacances à Majorque, les siestes et les soirées qui n’ont jamais été, viennent parasiter mes relations présentes, les réduisant à néant.

 

La mise en abîme amoureuse n’a jamais été aussi bien décrite que par Hitchcock, dans son chef d’œuvre Vertigo. Obsédé par le suicide de Madeleine, Scotty rencontre son sosie, qu’il grime en elle, comme pour la garder éternellement auprès de lui. Spoiler alert, la fin est tragique.

 

C’est un autre problème, celui de l’injonction faite à l’autre. Quand je rencontre quelqu’un, aussitôt, je l’investi, de désirs, de souvenirs à venir, étouffants et anxiogènes. En un sens, je nie son existence, au profit d’une fiction à deux. Sans le consulter, je lui impose quelque chose dont il ne veut pas, qu’il n’a pas demandé. Si l’autre n’existe pas, que je lui interdis d’exister, comment pourra-t-il m’aimer ? Je tente toujours de subtiliser l’autre à sa réalité et le remplacer par un miroir déformant. Une fois que j’aurais exécuté toutes les scènes qui ont germé dans mon imagination, que j’aurais dansé sous la pluie, volé une bouteille dans une superette de province, écouté des vinyles de blues, couru déguisée toute une nuit, fumé sur les toits, fait un tour en barque, plongé dans le canal Saint Martin, cuisiné des écrevisses et fait des pola, que me restera-t-il ? Une enfilade de saynètes, soufflées par des influences littéraires et cinématographiques douteuses. Une bonne raison supplémentaire de m’éviter. Ce n’est pas ça un couple. Finalement, l’amour, je ne le vis qu’à sens unique et en puissance, jamais en acte, jamais à deux. Peut-être devrais-je m’épouser, qui sait, nous pourrions être heureux, moi et moi ? Stromae ne s’en est pas privé, lui, dans son dernier clip… et il ne semble pas si malheureux.

 

 

Mais ce n’est pas tout. J’ai d’autres défauts avec lesquels composer, et qui empêchent les hommes de se projeter, dans une histoire, avec moi. Outre le besoin dévorant d’être aimée, la négation égoïste de l’existence de l’autre, l’angoisse de l’abandon, l’impossibilité de faire confiance à qui que ce soit et un manque d’estime handicapant pour ma propre personne, qui n’est jamais très séduisant, j’ai d’autres défauts avec lesquels palier.

J’ai tendance à beaucoup parler de cul, parce que c’est drôle et parce que j’aime ça, sans doute influencée par Lena Dunham ou Slutever. En 2017, le sexe est partout, et surtout, il est LOL. Je ne le fais jamais dans une optique de séduction, mais plus parce que je considère que c’est un vrai sujet, et une manière de replacer des anecdotes croustillantes que je me suis donné un mal fou à vivre et fabriquer. Que j’ai baisé un mec sous LSD, dans un parking, quand j’avais dix-huit ans, que j’ai déjà tordu la bite d’un mec, par inadvertance, ou que j’ai fait un plan à trois avec un vieux fou et une mythomane, pour le nouvel an, sont des histoires amusantes et que j’aime partager. Après tout, si mes petites histoires auraient leur place dans n’importe quelle série girly sur HBO, pourquoi ne pas les raconter ? En soi, ce n’est pas désagréable à entendre, c’est souvent divertissant, mais ça me donne l’image d’une fille frivole et désabusée, le genre qu’on baise et qu’on friendzone. Je suis rarement plus qu’un plan cul. Un problème qu’une série comme Fleabag décrit très bien, à sa manière. Le personnage, une jeune fille un peu perdue et franchement portée sur le cul, enchaîne les coups d’un soir qui ne transforment jamais l’essai. Pendant longtemps, je m’en suis contentée, mais aujourd’hui, j’en attends plus. Pourtant, il semblerait que je ne sois seulement capable de construire des châteaux en Espagne, à la sueur de mes reins. Après une ou plusieurs nuits d’amours, je deviens la copine, la meilleure amie, la confidente, l’infirmière, celle qui espère, sans le dire, qu’on finisse par l’aimer. L’Antiochus éternel, celui qui « demeure longtemps errant dans Césarée », pour rester auprès d’une Bérénice jamais acquise.

 

Sofia, l’héroïne de Girlboss, sort avec le zicos du bar du coin. Problème, la jeune femme a les dents longues, et fait passer l’amour après le boulot. Elle préfère acheter des fringues vintage et les revendre, plus cher, sur Ebay. Résultat, son mec part en tournée et finit par la tromper. Et oui, être une working girl accomplie demande souvent quelques sacrifices, ou une meilleure gestion de son emploi du temps.

 

 

De mon côté, j’angoisse un jour de me retrouver dans la peau d’Anne Hathaway, dans The Intern, qui voit son mariage lui filer entre les doigts, par manque de temps. Un personnage obsessionnel qui rentabilise chaque seconde de sa vie, partagée entre sa vie de jeune maman et celle de CEO d’un site de mode en vogue. C’est sans doute une mauvaise raison, mais devant jongler entre plusieurs jobs, je ne peux pas rencontrer de nouvelles personnes, réduisant ainsi mes perspectives à une rencontre 2.0 sur Tinder. Fiona Gallagher, encore elle, dans la dernière saison de Shameless, découvre les joies du sexe à la demande, séduite par l’aspect pratique, jetable et sans attache de l’application. Le problème, c’est qu’un mec que l’on rencontre sur Tinder ne cherche pas forcément à se mettre en couple. En général, il est là pour satisfaire un besoin pressant, sans s’encombrer du fardeau d’une relation dite « sérieuse ». Une sexualité Macdo, où même si l’on est rempli, on se sent vide. Pas étonnant que ma vie sentimentale reste un chantier nocturne, une friche alanguie. Je n’ai même pas trois nuits par semaine (sa peau, contre ma peau…)…

 

"J’ai du mal à admirer les garçons de mon âge, qui me semblent encore plus perdus que moi."
 

Célibataire mode d’emploi met en scène différentes manières d’aborder le célibat, chez les Twenty-something New Yorkais. Le personnage du barman beau-gosse, qui s’envoie en l’air à tout va et coupe l’eau pour pousser les filles hors de chez lui une fois son affaire finie, se rend compte, à la fin du film, qu’il est amoureux de sa meilleure amie. Problème ? Comment l’élue de son cœur pourrait-elle se projeter sur un garçon dont elle connaît tous les défauts, les techniques de drague foireuses et les fêlures ?

Je ne sais pas m’y prendre, j’envoie les mauvais signaux. Je ne fais jamais ce qu’il faut, pour que ça marche, et je manque cruellement de confiance en moi. Par exemple, l’été dernier, j’ai vécu mon premier coup de foudre. Un type a surgi devant moi, pendant une soirée, et nous avons sympathisé. J’étais subjuguée. Ces quelques minutes restent encore empreintes, dans mon esprit, d’un sentiment d’élation et de sérénité absolue. J’ai enchaîné les faux pas, ensuite, et les deux ou trois fois où je l’ai recroisé, je n’ai pas été capable d’affronter sa présence plus de cinq minutes. Incapable de retrouver la complicité naturelle de notre rencontre. Pas étonnant qu’il ne m’ait jamais répondu, quand je lui ai proposé de boire un café, et pas étonnant non plus qu’il m’ignore, les deux ou trois fois où je tente de l’aborder, par messages, à base de question rhétoriques n’appelant aucune réponse.

 

 

De Whatever works au Dernier Tango à Paris en passant par Profession Reporter ou encore Manhattan, les relations entre un homme plus vieux et une fille trop jeune semblent vouées à l’échec.

 

L’ultime obstacle qui fait barrage à mes lubies romantiques, c’est l’âge de mes partenaires. J’ai du mal à admirer les garçons de mon âge, qui me semblent encore plus perdus que moi, et les hommes plus vieux, je peux leur plaire, mais pas pour les raisons que j’aurais souhaitées. Boudées par les jeunes, avec lesquels je m’enferre dans une friendzone sans exit, et aimée, mal, par des vieux qui me considèrent comme une denrée périssable ou un joujou recyclable, difficile de trouver chaussure à mon pied, ou d’être chaussée (tout dépend du point de vue adopté).

 

De ce constat, plusieurs choses. Je peux me désespérer, me dire que je connaitrai pas l’amour avant trente ans et vivre sur les cendres tièdes d’une enfilade d’histoires terminées en pet foireux. Ou bien je peux garder espoir. Après tout, je me vois évoluer, et je sais le potentiel que j’ai : « I’m some fucking girlfriend material, bitches ». J’ai en moi, enfoui, le pouvoir de rendre un homme heureux, ou plutôt, je l’espère. Je souhaite seulement que le prochain qui se présentera ne sera pas victime du même schéma de détresse, à chaque fois répété : rencontre, sexe, espoirs, désillusions, haine, amitié, jalousie, désinvestissement. « Wish me luck ! ».

 

 

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