Kanye West, ce gourou incompris

Kanye West vient d'être interné en psychiatrie après des interventions embarrassantes et l'annulation de sa tournée. Alors, faut-il sauver le soldat Yeezy ? Quatre fois oui répond Amandine Nana pour qui le rappeur est avant tout un vrai coach de vie.
22/11/2016

Kanye West suscite les opinions les plus extrêmes, entre ceux qui ne semblent jurer que par lui et ceux pour qui sa personnalité jugée narcissique et son arrogance le rende exécrable.  

Longtemps, j'ai fait partie de ceux qui détestaient Kanye West. Les préjugés que j'avais m'empêchaient d'écouter sa musique à sa juste valeur. Puis, il y a un an,  j'ai décidé de lui redonner une chance, j'ai écouté pour la première fois My Beautiful Dark Twisted Fantasy entièrement et non pas de manière disparate et ce fut la révélation.

Au-delà du fait que musicalement parlant Kanye soit "le premier vrai génie de la génération iphone, le Mozart de la musique contemporaine américaine"* pour reprendre les mots de l'essayiste David Samuels, il m'a aussi appris énormément.

Analyse des 4 leçons de vie que Kanye West m'a transmises : 

"Ce que Kanye ne cesse de prêcher c'est qu'il faut vouloir s'aimer pour apprendre à s'accepter tel qu'on est"
 

1. Apprendre à s'aimer est un travail sur soi.

L'œuvre musicale de Kanye est une méditation continue sur l'estime de soi. A tort on juge cette dernière dans son cas trop excessive au point qu'il serait au final juste mégalo et des titres comme I am a god en serait la preuve. Je pense que pour comprendre ce qu'il cherche à dire quand il déclare être un dieu, il faut avoir en tête son titre Self Conscious. Kanye West, encore à ses débuts, y traite du manque d'estime de soi et de la manière dont la société cherche à l'entretenir chez les gens. Puis il révèle être lui-même terriblement complexé avant d'avouer avec autodérision (oui oui M. West a en réalité beaucoup d'humour) qu'exhiber à son poignet plusieurs montres de luxe en est le reflet ( Man I promise, I'm so self-conscious/ that's why you always see me with at least one of my watches).

Le recours aux accessoires bling bling serait donc la manifestation encore maladroite d'une première étape de ce long processus qu'est apprendre à s'aimer. Comme l'a expliqué dans une série de tweet la journaliste Ayesha A.Siddiqi suite à l'affaire de la parodie jugée raciste de Kanye West dans l'émission de Jimmy Kimmel en 2013 : « Si vous aviez déjà écouté Kanye West vous sauriez qu'il n'est pas égocentrique mais qu'il lutte contre la haine de soi comme nous autres ».

En clair, ce que Kanye ne cesse de prêcher c'est qu'il faut vouloir s'aimer pour apprendre à s'accepter tel qu'on est car cela demande un travail sur soi constant. Ainsi être ambitieux, c'est-à-dire, vouloir transcender sa condition d'origine, c'est apprendre à s'aimer. C'est se lever le matin en ayant pour mantra "Je suis un dieu" plutôt que de se répéter jour après jour « Je ne vaux rien ». Lorsque Kanye le met en musique il parle de lui mais tutoie aussi l'universel en nous donnant le sentiment de pouvoir nous-même réaliser tous nos rêves.

 

"Sa carrière de rappeur a pu prendre son essor parce qu’il a refusé de se conformer à ce qu'on attendait de lui."
 

2. Apprendre à ne pas se conformer à ce qu'on attend de toi.

Kanye est avant tout un rappeur, mais il s'est d'abord fait connaître dans l'industrie musicale en tant que producteur. Derrière le tournant stylistique qu'a constitué The Blueprint dans la carrière de Jay-z en 2001 avec un retour à la pratique du sample de sons soul vintage, c'est sa patte qu'on retrouve ! Dans le milieu du hip hop, personne ne prend alors au sérieux ses ambitions de rappeur. Nous sommes en octobre 2002, Kanye suite à un accident de voiture se retrouve avec la mâchoire brisée, la période de convalescence est l'occasion d'une remise en question. Il écrit et enregistre alors son premier single Through the Wire où il résume la morale de cet épisode traumatisant par : « But I'm champion, so I turned tragedy to triumph / Make music that's fire, spit my soul through fire ». Sa carrière de rappeur a pu prendre son essor parce qu’il a refusé de se conformer à ce qu'on attendait de lui, ce qui deviendra une de ses spécialités. Son talent de producteur lui a permis de créer des instrus qui ont explorées les limites du hip-hop tout en traçant de nouveaux horizons musicaux, comme sur Stronger où il sample par exemple du Daft Punk. Son caractère éclectique est ce qui m'inspire le plus chez lui, c'est ce qui lui a permis durant donc toute sa carrière de se jouer du stéréotype du rappeur noir gangsta dans lequel la société et l'industrie ont toujours voulu l'enfermer.

Le Kanye que j'aime c'est celui qui décide d'écrire un rap sur son amour pour Jésus alors même que tout le monde lui répète qu'on ne peut pas rapper sur un tel sujet. L'artiste Johanna Tordjman avec qui j'ai discuté de son choix de peindre dans le cadre d'une série nommée "Fragmented" le tableau de Kanye West qui illustre cet article, résume bien ce qui suscite l'admiration pour Kanye « cette manière qu'il a de toujours prendre des risques tout en sachant qu'il sera critiqué. L'Art c'est essayer, pas se cantonner dans ce que l'on sait faire. Kanye sait tout faire mais il n'a pas peur de se mettre en danger » .

 

 
"Il s'oppose ainsi à une conception méprisante des cultures populaires qui ne seraient pas assez raffinées pour élever intellectuellement l'individu."

 

3. Apprendre à casser la distinction entre culture populaire et culture classique.

Kanye West n'a jamais eu honte de se définir comme un artiste populaire, même lors de son discours de réception du doctorat honoraire de l'Art Institute où il déclare, pragmatique, « I am a pop artist. So my medium is public opinion. And the world is my canvas ». Il s'oppose ainsi à une conception méprisante des cultures populaires qui ne seraient pas assez raffinées pour élever intellectuellement l'individu.

Aussi bien inspiré par un cinéaste comme Jodorwski ou un architecte comme Le Corbusier que par Puff Daddy ou Q-tip, Kanye brouille les frontières de ces deux conceptions du savoir, prouvant que celles-ci sont pourtant bien moins antagonistes qu'on ne le croit.

Quand Yeezy s'intéresse à quelque chose, soit il l'inclut dans son art, soit il cherche à en faire partie. Dans le premier cas cela donne naissance par exemple au clip/court-métrage de Runaway où il confie la réalisation à l'artiste contemporaine Vanessa Beecroft. L'esthétique poético-hallucinatoire pétrie de références gréco-romaines s'harmonise alors de manière inattendue avec les lyrics qui reprennent pourtant les topos du rap ; pouvoir, sexe, argent.

Le deuxième cas s'illustre par l'aventure de Kanye dans la mode, où malgré à ses débuts les obstacles et les regards condescendants du milieu, il est maintenant acclamé ; ses Yeezy seasons étant devenues l’un des événements de la fashion week à ne pas manquer.

Si le streetwear envahit le monde de la mode, c'est grâce à Kanye. Et si les marques font dorénavant appel à des rappeurs comme égérie ou pour des collaborations, c'est aussi grâce à lui. Kanye ne s'est pas contenté d'injecter de la culture classique dans la culture populaire, il a également poussé ces deux milieux à s'ouvrir l'un à l'autre. Mais le plus important c'est la manière dont « Kanye nous apprend à ne pas avoir peur d'aller vers ce qui nous est inconnu, il a prouvé qu'on pouvait gagner une place dans un milieu où on n’a pas d'enracinement » pour reprendre les mots de Johanna Tordjman.

 

 
"Kanye c'est ce mec extrêmement maladroit qui agit de manière spontanée en ne pensant pas aux conséquences et aux regards des autres."

 

4. Apprendre à ne pas toujours contenir ses émotions.

Ce qui a longtemps gêné les médias et les gens, en règle générale, chez Kanye West (et qui pourtant me touche énormément dans sa personnalité) c'est son impulsivité. Si l'on voulait résumer : Kanye c'est ce mec extrêmement maladroit qui agit de manière spontanée en ne pensant pas aux conséquences et aux regards des autres.

Je veux bien reconnaître que dans certains cas cela peut être vraiment déplacé. Comme lors des VMA en 2009. Mais ce trait de caractère peut être aussi utile quand il s'agit de soulever l'hypocrisie des discours dominants. Par exemple en 2005, juste après l'ouragan Katrina en Nouvelle-Orléans, Kanye est invité à la télévision sur NBC pour commenter la catastrophe, sauf qu'il ne va pas respecter ce qu'il est censé dire et décide d'utiliser ce moment grand public pour pointer le fait que c'est principalement la communauté afro-américaine qui a été touchée et que personne n’en parle. Il finit par déclarer alors qu'on pensait qu'il n'allait plus reprendre la parole : « Bush doesn't care about black people ». Comme l'explique le sociologue David J.Leonard* le commentaire de Kanye « représentait l'interruption du silence, l'insertion de la voix de la colère dans un effort de ré-imaginer Katrina comme une tragédie nationale qui avait touché de manière disproportionnée les africains-américains ». Soit encore aujourd'hui sa meilleure punchline. 

Ce besoin de dire les choses honnêtement, de les dire fort et sans faux semblants, c'est ce que j'adore dans sa musique. Dans un titre tel que Black Skinhead, entre les cris stridents et le rap à bout de souffle, Kanye réussit à réveiller nos propres colères, contrariétés, en nous permettant en quelque sorte de les purger. Écouter du Yeezy est une expérience cathartique.

En conclusion, Merci Yeezy.

 

Par Amandine Nana, 18 ans, étudiante en sciences sociales

Crédits :

Jonathan Mannion, Kanye West, 2002

Vanessa Beecroft x Kanye West.

* Samuels David, « The American Mozart », The Atlantic, 2011

* https://storify.com/pushinghoops/why-kanye-is-right-and-kimmel-emblematic

* LEONARD J.DAVID, « You got Kanyed: Seen but not heard », The Cultural Impact of Kanye West

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