L’« election porn » est-il le nouveau « #JeSuis… » ?

Que celui n’a pas posté son petit selfie élection se dénonce ! Dimanche, nos feeds ont été envahi par une ribambelle de duck faces, carte électorale en main… L’election porn serait-il le nouveau #Jesuis ?
24/04/2017

 

 

L’« election porn », c’est cette avalanche de posts, selfie et images plus ou moins floues, dont les réseaux sociaux ont été inondés, en cette journée électorale. Impossible d’y échapper. Que ce soit sur Facebook, Twitter, Instagram ou même Snapchat, nos concitoyens ont cru bon d’afficher leur participation à la grande ronde républicaine, remplaçant les habituelles photos de brunchs. Si j’emploie le terme « porn », qui pourrait sembler quelque peu extrême, c’est en conscience de cause. Dans cet étalage généralisé d’un « être démocratique », ne peut-on pas déceler une certaine obscénité, à la fois égotique et visuelle ? Pourquoi avons-nous besoin de rappeler à tout le monde que nous avons bel et bien glissé notre bulletin dans la petite fente des urnes, geste relativement tendancieux, si vous me permettez ?

 

Avant d’y répondre, analysons d’abord les différentes tendances qui dominent sur les réseaux.

 

Tout d’abord, il y a la très sobre image d’une carte électorale tamponnée (encore un geste sexuel… non, je ne vois pas le mal partout), surmontant parfois quelques bulletins de vote. En général sublimée par un filtre un peu coloré et une surexposition lumineuse, pour la rendre plus « Instagramable », cette image s’inscrit comme une redite du cérémoniel « a voté ». Une manière de se réapproprier et de diffuser cette fameuse phrase, servant avant tout à adouber le citoyen au cours du rite démocratique.

 

 

Ensuite, on retrouve la photo « isoloir ». Une plongée dans l’intimité du vote, pour le moins transgressive, dans la mesure où l’on révèle ce qui en théorie devrait rester secret. On soulève le rideau pour se dévoiler, vulnérable, dans un moment d’indécision. Une mise en scène ambivalente, servant avant tout à se présenter comme un individu complexe, car privé de certitudes.

 

Mais il y a aussi le selfie vote, très féminin, dont le but semble de prouver à la terre entière que l’on est baisable et concernée, de manière à susciter le désir de la communauté toute entière. Un appel à la partouze digitale, sous forme de pouces bleu fièrement dressés, ces mini fists virtuels à l’inspiration très schtroumpfesque. No comment.

 

 

Dans la même veine, on a le selfie « smart family », où finalement, on a la vague impression que le vote n’est qu’un prétexte pour afficher un lifestyle « carte enfant plus » décomplexé. Quel intérêt ces jeunes parents trouvent-ils à mettre en scène leurs enfants en bas âge, dans un décors electoral friendly ? Sans doute cherchent-ils à nous rappeler à quel point leurs marmots les comblent d’un excès de satisfaction… mais alors, quel est le rapport avec les présidentielles ? Allez comprendre…

 

 

Le post militant fait figure de tare supplémentaire. Les bureaux de votes viennent à peine d’ouvrir leurs portes, que déjà, nous voilà bombardés de petits messages réaffirmant la nécessité de voter pour tel ou tel candidat. Ces mêmes individus n’hésitent pas à adapter leurs publications aux différents réseaux, passant d’un éloge en 140 caractères à une image boomrang devant l’affiche de campagne de leur poulain.

 

 

 

N’oublions pas le post humoristique, souvent prisé par les faciès compliqués, plus réticents à afficher leurs bobines sur les réseaux, tout en refusant de se taire, pour la simple raison qu’ils n’obéissent pas aux canons de beauté du social. Fétichistes de la blague ou du MEME, ils visent avant tout à dédramatiser l’enjeux soi-disant historique de ces élections. Nota Bene, ces potaches du dimanche ont repris en masse le « rends l’argent » de Fillon, faisant de l’obscurité aux jeux de mots et autres gaudrioles iconographiques que l’on pouvait retrouver ailleurs.

 

 

Mais quel besoin avons-nous d’afficher ainsi notre implication citoyenne ?

 

 

Tout d’abord, les individus cherchent la validation de leur propre existence, et en l’occurrence, de leur « être » citoyen, en se répandant dans cette vaste partouze connectée. Dans la mesure où l’image atteste la véracité d’une chose, elle la rend réelle. Poster une image, c’est dire « j’y étais », preuve indéniable que l’on appartient bien à la grande tribu des votants. En d’autres termes, on pourrait parler de l’exaltation d’un moi conscient, responsable et engagé, qui se placerait en opposition à la tribu des mécréants, les abstentionnistes… D’ailleurs, eux aussi ont trouvé le moyen de s’exprimer sur les réseaux sociaux, jaloux sans doute de cette émulation électorale, à travers des publications en apparence anodines, mais légendées de manière plus frontale. Depuis qu’on leur a dit que l’abstention était hypothétiquement un geste porteur de sens et militant, ils ne se privent pas de nous rappeler le courage qui est le leur, à ne pas s’être déplacé. Mais outre la réaffirmation du sentiment égotique et le désir de se sentir appartenir à la grande famille des votants (#JeSuisVotant), en faisant fi des différences de l’offre politique, il y a un aspect hautement émotionnel à ne pas dénigrer. Dans certains cas, surtout à l’annonce des résultats, beaucoup se vautrent dans le pathos politique. Un manque de retenu notable, poussant certains à dénigrer la patrie et d’autres à annoncer un départ imminent, le tout certifié par un label à haute valeur dramatique, sous forme de smiley triste.

 

 

Ainsi, à l’instar d’un « #Jesuis », fédérateur dans la tourmente, « l’election porn » est la nouvelle bienséance du net, en période électorale. S’y refuser serait un outrage à la république, dans sa traduction digitale, risquant de vous faire passer pour un petit être écervelé, frivole et déconnecté des priorités du moments. Autant accepter la chose, dès aujourd’hui, et vous livrer corps et âme à cette nouvelle pratique, désormais totémique.

 

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain et electrice pudique

 

 

 

 

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