L'art n'est-il qu'un business ?

Dans un climat morose, la 43ème édition de la Fiac aurait fait (économiquement) "retrouver le sourire" à Paris. Mais la création est-elle réellement un marché comme les autres ?
25/10/2016

 

Quand on parle de la Foire Internationale d'Art Contemporain, aka FIAC, aux personnes qui ne sont ni galeristes, ni artistes, le retour le plus fréquent est « c'est hyper commercial ». Et ce n'est pas faux. Après tout, c'est une foire, où les galeristes les plus côtés paient une fortune leur stand en vue de réaliser les plus grosses ventes de l'année. C'est la Fashion Week de l'Art contemporain, où l'on vient acheter et chroniquer sur la nouvelle vague printemps-été. A côté de cela persiste, tant bien que mal, le mythe de l'artiste torturé et pauvre, qui ne connaîtra gloire et succès que post-mortem. Dur dur d'être artiste. Car il ne faut pas être naïf. S'il y a des super-star et des pauvres, c'est que l'Art a forcément un prix variable et estimable. Alors la question n'est peut-être pas de savoir si l'Art a un prix, mais plutôt quel prix peut-on donner à l'art.

 

Car ce n'est pas si facile d'estimer une peinture, une sculpture, une photographie, un film ou une composition musicale. Et ça, c'était déjà un problème en 1692 pour un certain Abraham du Pradel qui disait à propos des commandes d’œuvres d'art qu'il était « difficile de mettre les prix justes aux ouvrages de Sculpture et Peinture, particulièrement aux Tableaux et Statue ; c'est suivant les Maîtres qui y sont employés que le prix doit être réglé, parce que c'est la beauté qui en règle la valeur." (1) C'est là toute la spécificité du marché de l'art. On l'évalue par la chose la plus subjective possible, la beauté. Mais étant donné que les artistes étaient des artisans qu'il fallait rémunérer pour leur travail, on a bien fini par trouver une solution, plus ou moins adéquate : « beauté » = goût du moment. Prix = goût du moment + réputation de l'artiste. Et cette équation est toujours valable aujourd'hui, même si on ajoute des termes philosophiques pour rendre cela un peu plus joli.

 

"Longtemps, les artistes ont plutôt été considérés comme des artisans."
 

Comme la FIAC, il a existé d'autres « foires », de grands événements durant plusieurs mois consacrés exclusivement à la peinture et la sculpture. C'est le cas des « Expositions » ou par la suite des « Salons », qui ont eu lieu entre 1673 et 1871. Ils rassemblaient, à l'image de la FIAC, les échelons élevés de la société, afin d'y exposer la mode du moment. C'était le lieu où il fallait être vu, où le placement était crucial, que l'on soit une peinture ou un potentiel acheteur. C'était là aussi que les artistes réalisaient leur chiffre d'affaires de l'année, et faisaient le plein de commandes.

 

Car pendant longtemps, les artistes ont plutôt été considérés comme des artisans, et comme eux, ils étaient avant tout des chefs d'entreprises. Ils géraient des employés peintres, des apprentis et des compagnons qui les aidaient à réaliser leurs peintures d'histoire de 6 mètres par 9. Et il fallait bien payer tout ce petit monde. Donc, ils allaient chercher des clients, et espéraient avec les Salons récupérer beaucoup d'argent. Par la suite, le peintre ou le sculpteur a pu devenir uniquement artiste, avec l'apparition d'intermédiaires, les marchands d'art ou galeristes (que l'on voit encore aujourd'hui dans les foires d'Art contemporain), souvent eux-mêmes acheteurs et passionnés. Parce que oui, même si ce sont des commerciaux, il faut être drôlement passionnés pour saisir la différence entre un carré blanc, et un autre carré blanc ou pour ne pas se faire refiler des copies.

 

 

Finalement, l'Art a toujours été une transaction, soit entre deux particuliers avec des contrats réglés au millimètre (2) soit par l'intermédiaire d'un galeriste ou d'un événement, tel qu'une foire ou une vente aux enchères. Donc l'Art a toujours pu être estimé, et acheté au prix auquel il correspond à un instant T. Après tout, même les musées achètent des œuvres d'art dans les ventes aux enchères. Et comme le dit Antoine Schnapper, un historien de l'art : « Un tableau n'est pas seulement [...] « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », c'est aussi un objet fabriqué au sein d'une organisation professionnelle particulière, et commercialisé dans un marché qui a ses lois ou ses usages. » (3)

 

"Pour beaucoup de gens, l'Art ne peut pas être estimé à sa juste valeur."
 

Oui mais voilà, se serait trop simple de dire que l'Art est juste un business. En France, particulièrement depuis l'édit de Moulins de Charles IX qui empêche la vente des domaines appartenant à la Couronne, l'Art est aussi synonyme de patrimoine national, devant être protégé de la vénalité pour être transmis aux générations futures. Une fois achetée par un musée public, l’œuvre entre dans le cercle très fermé des « monuments nationaux ». Elle devient inaliénable. C'est le terme employé pour désigner le patrimoine appartenant à la Nation, au peuple français, et ne pouvant donc être revendu. A ce moment-ci, l’œuvre devient inestimable, et n'a donc plus de prix. Donc, pour obtenir de nouvelles œuvres sans vendre les anciennes, les musées peuvent faire des donations, des prêts, ou des échanges temporaires. Ce type de loi n'existe pas partout. Aux Etats-Unis par exemple, les musées, généralement des fondations ou des institutions privées, ont tout à fait le droit de revendre leurs œuvres pour faire de nouvelles acquisitions.

 

Néanmoins, il ne faut pas oublier que, pour beaucoup de gens, l'Art ne peut pas être estimé à sa juste valeur. Il a un prix pour ceux qui spéculent dessus, comme des actions à la bourse. Mais, pour d'autres, il est parfaitement inestimable. Et l'artiste ne se demande certainement pas combien vaudra l’œuvre qu'il est en train de créer. Personne ne devient artiste pour l'argent. Ce serait le pire plan de carrière possible ! On décide d'être artiste, parce qu'au plus profond de nous, on ne peut pas faire autrement qu'être artiste, que ce soit le soir en rentrant du travail, ou à plein temps en étant sous contrat avec une galerie. Certains l'oublient, c'est sûr, mais quand on peint, sculpte, compose, filme ou photographie, pendant le processus même de création, on ne réfléchit pas à la valeur marchande de notre Art. On le vit simplement, on expose à la vue de tous ce qu'on a dans le ventre, nos sentiments les plus intimes, on ouvre le champs des possibilités, et on rend visible l'invisible et l'indicible de la réalité, de notre réalité, qui parle finalement à pleins d'autres personnes, et là, c'est clair, ça n'a aucun prix.

 

1. DU PRADEL A., Le Livre commode contenant les adresses de la ville de Paris, 1692, éd.1878, t.II, p.148.

2NASSIEU MAUPAS A., « Les corporations artistiques à Paris (xve-xviie siècles) », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 140 | 2009, mis en ligne le 19 octobre 2009, consulté le 29 septembre 2016. URL : http://ashp.revues.org/738.

3. SCHNAPPER A., Le métier de peintre au Grand siècle, Paris, Gallimard, p.9.

 

Par Marie-Angelique Rakoto, 23 ans

#arts #paris

© Photos : ALFREDO JAAR Culture = Capital
2010, Néon 15 x 122 cm Edition 2/7 Inv n°AJ21

© Alfredo Jaar

Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

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