Mean streets : le harcèlement de rue

Eileen s'attaque à la psychose du harcèlement de rue et prend un peu de hauteur, par rapport au phénomène, à travers une petite mise en perspective historique.
25/02/2017

 

Le harcèlement de rue nous touche toutes, je devrais même dire tous. 

 

Aujourd’hui, quand je rentre seule tard le soir ou quand je passe dans certains quartiers, je ne peux pas m’empêcher d’accélérer le pas, d’avoir plus ou moins peur, voire même de dresser mon majeur au moindre inconnu qui me regarderait d’un peu trop près.

C’est triste à dire mais on s’y habitue et on s’adapte. On a toute nos petits moyens de dissuasion allant du simple casque sur les oreilles annonçant un clair « laisse-moi tranquille je ne veux pas parler » à la petit bombe lacrymo cachée dans nos sacs à main. Certaines d’entre nous s’interdisent même parfois de porter jupes et robes pour éviter d’être ennuyées. Mais là n’est pas le sujet de cet article.

 

La rue n'est plus un lieu de rencontres. 

Si l’on remonte ne serait-ce qu’à l’époque de nos parents, on se rend compte qu’aller parler à une inconnue dans la rue et l’inviter à prendre un café était beaucoup moins compliqué. La peur de l’autre étant bien moins présente. Alors bien sûr, je serais mauvaise langue si je disais que tout était beau et rose il y a quelques années, non bien sûr que les lourdauds, les obsédés et autres énergumènes sévissaient déjà. Mais, quelque part, je me demande à quel moment l’éducation a vrillé pour en arriver à entendre une réflexion telle que « je vais demander le 06 de toutes les filles que je croise dans la rue de manière flippante et si elle refuse je vais l’agresser ».

 

Le phénomène semble s’amplifier. On s’est surtout mises à en parler (générant peut être paradoxalement par imitation une amplification du phénomène).

Ainsi ce qui apparait depuis 2011 comme un nouveau phénomène social pour les médias et les politiques n’est pas si nouveau que ça.

 

Au Moyen-Age, déjà, il était nécessaire pour les femmes de créer une sorte de rempart afin de pouvoir vaquer à leurs occupations sans être malmenées. Christine de Pisan imaginait d’ailleurs en 1405 dans son œuvre « Cité des femmes » une ville peuplée uniquement de femmes qui serait un refuge leur permettant de se « défendre des attaques » de leurs ennemis (triste de devoir assimiler ces messieurs à des ennemis).

 

A partir de la moitié du 19ème siècle, les femmes américaines commencent à s’intégrer au marché du travail et à la vie politique mais se retrouvent confronté au mashing. De temps en temps une femme fait la une pour s’être défendue mais plus souvent les journaux caricaturent et minimisent l’impact du phénomène.

C’est notamment à la suite du documentaire War Zone (1998) que la question du harcèlement de rue prend de la valeur. L’étudiante Maggie Hadleigh-West s'est filmée demandant à des hommes qui la sifflaient ou l'interpellaient dans la rue pourquoi ils le faisaient, afin d'enregistrer leurs réactions (excuses, colère, discussion...).

 

Petit à petit, des associations se manifestent afin de créer un réseau de solidarité entre les victimes de harcèlement de rue. Hollaback ! est un de ces réseaux, il regroupe des militants répartis dans 79 villes et 26 pays. Le but étant de donner des astuces de désamorçage du harcèlement dans les lieux publics en s’inspirant du travail de la consultante américaine Holly Kearl, auteure de « Making Public Places Safe and Welcoming for Women » (« rendre les lieux publics sûrs et accueillants pour les femmes »), paru aux États-Unis en 2010.

 

Pourtant malgré les mobilisations, les sensibilisations et autres campagnes, le harcèlement continue à sévir. Pour prendre un cas personnel, dernièrement, en rentrant de soirée, un jeune homme m’a abordée de manière plutôt courtoise avant de devenir agressif et de chercher à me retenir en me tenant le bras face à mon refus. Comment vous dire que devant cette situation des plus banales malheureusement, la psychose prend forcément le dessus quand elle se répète jour après jour.

Filles et femmes se retrouvent enchainées à une crainte permanente du sexe opposé. Si je devais représenter ma vision de la rue schématiquement je dessinerais probablement un ensemble de bulles personnelles cohabitant tant bien que mal, avec comme frontière, la peur de l’autre. Si bien que quand deux bulles se rencontrent, l’une des parties se retrouve quasi automatiquement en position de défense.

Un milliard de questions se posent alors : Qui est-il ? Que me-veut-il ? C’est normal la manière dont il me regarde ? Bien souvent, on choisit la fuite, provoquant des réactions plus ou moins violentes.

 

Un ami me confiait récemment que depuis qu’une fille lui avait balancé un jet de bombe poivre à la figure alors qu’il cherchait à l’inviter boire un café (ça arrive même aux plus gentils et oui) il avait peur d’aborder les filles dans la rue. Aujourd’hui, la méfiance est tellement de mise qu’il est compliqué de parler à une inconnue sans se faire coller une étiquette de lourd voir même d’écoper d’un geste brusque si celle-ci ne supporte plus qu’on l’aborde par peur. Finalement, le harcèlement de rue touche aussi les « gentils garçons » qui subissent le comportement des autres.

 

Je me mets à la place de tous ces gars qui n’ont jamais voulu de mal à qui que ce soit. Ils se retrouvent à devoir s’empêcher de parler à une inconnue sous prétexte que d’autres lui on fait peur par le passé. On se retrouve à accélérer le pas devant un homme qui nous regarde un peu trop fixement ou qui cherche à entrer en interactions. On augmente le son de nos écouteurs dans les couloirs du métro quand il se fait tard en baissant la tête pour ne pas attirer l’attention. On répond de manière sèche et pressée dès qu’un homme nous adresse la parole inventant souvent un grand frère ou un petit ami qui arriverait.

Pourtant certains de ces hommes n’ont pas forcément l’air agressif ou louche, certains sont peut-être même des touristes perdus dans les dédales parisiens… mais il y a toujours ce ras le bol, cette psychose permanente ou « le dixième de trop » comme on l’appelle souvent si bien que par habitude cela devient un non catégorique avant même qu’une conversation soit entamée.

 

L’inconnu devrait nous rendre curieux plutôt que de nous faire peur, mais étant en permanence sur le qui-vive, on oublie cette dimension humaine que pouvait avoir la rue.

J’ai conscience d’être très utopiste et un peu fleur bleue, c’est certain. La méfiance restera reine dans la rue tant que mentalement une partie de population masculine n’évoluera pas. Je suis en colère de devoir avoir peur pour me protéger, de devoir me fermer aux autres à cause de quelques imbéciles qui aujourd’hui deviennent des spectres se posant sur n’importe lequel des hommes se promenant dans la rue.  

Je n’ai pas de solution au problème, me dire que je dois être avenante avec tout le monde serait me mettre en danger et pourtant… j’aurais envie que les relations humaines soient moins compliquées, de me sortir de mon safe space mental et de me dire que je ne peux faire que de belles rencontres.

 

 

Par Eileen Dautry, 19 ans, étudiante. 

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