Petite histoire du droit à l'avortement en Irlande

À 2h30 de Paris, Ailbhe Smyth se bat pour que les irlandaises puissent (enfin) avorter dans leur pays. Retour sur quarante ans de lutte, pour obtenir ce droit qui nous semble pourtant fondamental.
02/09/2017

 

 

En Irlande, les femmes se voient encore refuser un droit déjà largement adopté en Europe : celui d’avorter. Mais en juin dernier, une Assemblée de citoyens consultative dédiée au sujet a rendu un avis plus que favorable à une législation progressiste sur le sujet. Ailbhe Smyth - féministe et ancienne universitaire à la tête de la plus grande coalition pro-choice du pays Repeal the Eight, souhaite voir dans cette prise de position un véritable tournant. Rencontre avec elle, à Dublin.  

 

 

En Irlande, la religion catholique a longtemps été brandie comme porte drapeau dans la quête d’indépendance face à l’Angleterre. Mais aujourd’hui, elle pèse encore de tout son poids sur la société irlandaise. Les droits des femmes et des minorités sexuelles sont ainsi régulièrement mis à mal par ces valeurs cléricales encore profondément ancrées. Le débat autour du droit à l’avortement en est symptomatique. Et pour cause, en 2017, une irlandaise n’est autorisée à mettre fin à sa grossesse que lorsque sa vie est “menacée”. Pour tout autre motif (viol, ressources financières insuffisantes, couple instable, violences conjugales…) l’avortement n’est pas recevable. Seule solution alors, partir à l’étranger.  

 

Dans ce contexte, c’est sa vie toute entière que Ailbhe Smyth a dédiée aux droits des femmes et des minorités, dans un climat souvent délétère, même au sein du monde universitaire où elle exerça jusque dans les années 2000. Elle revient pour nous sur ses 40 années de lutte qu’ elle espère bientôt voir s’achever.  

 

 

Le 8e amendement  

 

Le droit à l’avortement fut interdit dès la naissance de la République d’Irlande en 1922. Mais en 1983, ce “droit à la vie” (comme aiment à l’appeler les pro-life) se retrouve inscrit dans la Constitution irlandaise après un référendum : “Nous venions de vivre une crise économique, c’était alors très difficile pour les irlandais. Il y a eu, je pense, un regain de conservatisme” explique Ailbhe. Le 8e amendement est donc créé, et c’est un tournant pour elle : “Ce référendum a été un vrai coup dur pour le féminisme. C’est à ce moment là que j’ai vraiment commencé à me battre pour développer le programme des women studies dans le monde universitaire irlandais”. Car Ailbhe Smyth l’avait déjà compris à l’époque : pour qu’un jour le droit de choisir soit accordé aux irlandaises, elle doit sensibiliser les mondes intellectuel et politique aux discriminations faites à l’encontre des femmes, et plus largement, à l’encontre des minorités. “Nous avons fini par réussir à monter notre programme de women studies en 1990.”  

Deux ans plus tard en 1992, une des plus célèbres affaires éclate : le X case. Une jeune fille enceinte après avoir été violée a développé des tendances suicidaires. Ses parents ont alors pris la décision de l’accompagner à l’étranger pour qu’elle puisse y avorter. À son retour, le procureur général émet une injonction contre la jeune fille, avant que celle-ci ne soit finalement levée par la Cour suprême.  

 

Une victoire après l’autre  

 

Le climat est alors tendu et le cas débattu sur la scène nationale. Un nouveau référendum a donc lieu, et bien-sûr Ailbhe en est : “Je pense que notre campagne a été victorieuse en ce qu’elle a convaincu les électeurs de ne pas rendre la loi encore plus stricte et sévère qu’elle ne l’était déjà. Surtout, nous les avons convaincus de la nécessité du droit à l’information et du droit de voyager pour pouvoir avorter à l’étranger”. Maigre consolation donc : les femmes auront le droit d’être informées et d’aller avorter dans un autre pays : “C’est ridicule pour une démocratie et très hypocrite. 3 500 femmes se rendent au Royaume Uni chaque année pour avorter, nous ne faisons qu’exporter le problème. Sans compter le nombre de femmes qui prennent des médicaments pour avorter seules, ce qui est extrêmement dangereux pour elles. La plupart ont d’ailleurs peur de se rendre à l'hôpital le plus proche en cas de problème, puisque la majorité sont gérés par l’Église catholique”. La victoire n’est donc pas celle espérée : “Nous souhaitions ce référendum, mais malheureusement, la question posée aux irlandais ne nous a pas permis d’aller plus loin cette fois là”.  

 

Repeal the Eight  

 

Les années 90 arrivent, et Ailbhe continue sa lutte pour les droits des femmes et des minorités. Elle lance notamment une conférence annuelle “Lesbian lives” et poursuit ses travaux de women studies. Puis une décennie plus tard, en 2008, suite à la crise (et gardant sûrement en mémoire les conséquences du climat de crispation économique des années 70), Ailbhe lance un forum féministe : “Nous voulions donner plus de visibilité à ce mouvement.” Deux ans après, elle commence avec ses compagnons à réfléchir à lancer une (nouvelle) campagne pour le droit à l’avortement. Et au même moment, deux affaires vont remettre le sujet sur le devant de la scène nationale.  

D’abord le jugement rendu en 2010 par la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui condamne l’Irlande pour avoir refusé l’avortement à une malade du cancer. Puis, en 2012, la triste histoire de Savita Halappanavar éclate. 

 

Enceinte de 17 semaines et souffrant de fortes douleurs, cette jeune femme s’était rendue à l’hôpital. Elle fut informée qu’elle faisait une fausse couche, et demanda à ce qu’on interrompt sa grossesse. Le corps médical le lui refusa. Motif : le rythme cardiaque du foetus empêche toute intervention, la loi l’interdit. Quand deux jours plus tard, le coeur du foetus s’arrêta, il était déjà trop tard. Savita est décédée en soins intensifs. Ailbhe se souvient :  “À ce moment là, il est clair que nous entamons un nouveau combat. Et nous avions besoin d’une large tribune pour prendre la parole” Elle démarche donc plusieurs associations : “Douze associations ont répondu à l’appel pour former une coalition pour abroger le 8e amendement. Nous avons décidé de l’appeler très logiquement Repeal the eight.” Aujourd’hui, 90 groupes / associations sont rassemblés au sein de ce mouvement. 

 

 

De tous les combats  

 

En Irlande, les communautés LGBT et féministes ont souvent oeuvré main dans la main pour faire avancer leurs droits respectifs. Alors quand la communauté LGBT a réussi à mettre à l’agenda politique le mariage gay, Ailbhe Smyth a bien évidemment rejoint la lutte : “De fin 2013 à 2015, beaucoup d’entre nous étions engagés dans le référendum pour le mariage gay. J’étais - nous étions très occupés, la gauche également… On ne pouvait tout simplement pas se battre sur tous les fronts au même moment” Le droit à l’avortement devra donc patienter. La campagne est gagnée, le mariage homosexuel autorisé en 2015. Mais Ailbhe ne perd pas son objectif de vue : “C’était une victoire fantastique ! Mais le lendemain de la victoire, je me souviens être passée dans les rangs au bureau de vote. J’avais un petit papier que j’avais fait moi-même disant aux gens : “Vous savez ce qui nous attend” et les gens me répondaient : “Oui nous savons” Et nous nous sommes vraiment tous rassemblés autour de cette objectif : le droit à l’avortement”. Repeal the Eight, les associations pro-choice, LGBT et de défense des droits de l’Homme sont donc aujourd’hui tous unis. Du côté des politiques le son de cloche est évidemment différent : “Beaucoup de politiques disent que les différences entre la gauche et la droite sont mortes, y compris votre président Macron rit-elle. Mais il y a une vraie différence sur ce sujet, explique-t-elle. La droite ne veut toujours pas en entendre parler. Du centre gauche à la gauche, s’ils ne sont pas tous favorables à la suppression du 8e amendement, ils sont au moins d’accord sur le fait qu’il est nécessaire d’assouplir la législation. Ils ont conscience qu’avoir le choix est important.”  

Surtout, si les partis de gauche sont plus à l’écoute, c’est souvent au regard de la double discrimination qui pèse aujourd’hui sur certaines femmes : “Cette loi est doublement discriminatoire pour les femmes qui n’ont pas les moyens de voyager pour avorter”.  

 

Une assemblée citoyenne qui relance le débat 

 

À force de persévérance, Repeal the Eight a réussi à remettre le sujet à l’agenda. Fin 2016, le Gouvernement a décidé de constituer une assemblée citoyenne pour réfléchir au futur du 8e amendement : “Ils ne souhaitaient tout simplement pas prendre de décisions eux-mêmes” résume Ailbhe. Cette Assemblée constituée de citoyens - qui n’a aucun pouvoir législatif ou exécutif, a pendant plusieurs mois écouté toutes les parties prenantes : membres du corps médical, partisans pro-choice, partisans pro-life, politiques... Et le résultat fut surprenant pour Ailbhe : “Je pense que nous avons tous été surpris de voir à quel point les recommandations de cette Assemblé étaient progressistes. Le Gouvernement a dû l’être aussi ! (rires)”. Parmi les recommandations faites, le droit pour toute femme (quelque soit sa condition) d’avorter durant les 12 premières semaines de grossesse : “Ce n’est pas autant que ce que certaines organisations espèrent, mais c’est un grand pas en avant” concède-t-elle. Ces recommandations ont fait grand bruit, et ont été de suite adressées à l’Oireachtas - un comité parlementaire qui fera à son tour ses recommandations, mais cette fois-ci, directement au Parlement irlandais. Mais d’abord, l’Oireachtas va débattre lors d’une série de réunions publiques qui débuteront dès la rentrée, le 15 septembre prochain. Deux questions principales seront alors étudiées par l’Oireachtas : l’éventualité d’un nouveau référendum sur le sujet (et donc de la question adressée), et celle d’une nouvelle loi accordant (ou pas) plus de souplesse dans l’accès à l’avortement.  

 

 

Un tournant à l'horizon 2018 ?  

 

Ailbhe reste toutefois réaliste, malgré un espoir qui ne la quitte pas : “Est-ce que l'Oireachtas fera des recommandations aussi libérales que celles de l’Assemblée citoyenne ? Je ne pense pas. Car il s’agira pour eux de trouver un équilibre entre l’aile gauche et l’aile droite qui l’attendent au Parlement. Je pense donc qu’il y aura un compromis”. Ces années de lutte ont surtout confirmé à Ailbhe que sur ce sujet, le combat ne se résume pas seulement aux droits des femmes, mais touche au plus profond de la relation que la société irlandaise entretient encore aujourd’hui avec la religion catholique : “Nous continuerons d’éduquer les gens, d’informer nos politiques. La majorité de nos écoles sont la propriété de l’Église catholique. Nous nous battons aussi pour qu’il y ait une vraie séparation entre l’éducation et l’Église. La majorité des irlandais ont été dans des écoles catholiques où on leur a répété durant toute leur éducation : “Tuer un foetus, c’est comme tuer un bébé”. Et ce travail doit être aussi mené auprès de nos hôpitaux, car beaucoup d’entre eux sont dirigés par l’ordre religieux.” Mais Ailbhe, malgré plus de 40 ans de combat derrière elle, est plus que jamais optimiste : “Est-ce que je pense que nous réussirons à supprimer le 8e amendement ? Oui bien-sûr ! Quand ? Nous espérons d’ici mi-2018.”  

 

 

Les dates clés de l’avortement en Irlande  

 

1973 : La contraception est autorisée pour les couples mariés 

1981 : Naissance du mouvement anti-avortement Pro-Life Amendment Campaign (PLAC) qui milite pour que l’interdiction à l’avortement soit inscrit dans la Constitution  

1983 : Le 8e amendement de la Constitution est voté par référendum : “L’État reconnaît le droit à la vie des non-nés - tout comme celui de la mère -  et garantit respecter, dans le cadre de ses lois, dans toute la mesure du possible, par ses lois, la défense et l’exercice de ce droit”.   

1992 : X case  

Novembre 1992 : Les femmes sont désormais autorisées à se rendre à l’étranger pour avorter, et à être informées sur ce sujet dans leur pays.  

1993 : Décriminalisation de l’homosexualité  

1995 : Légalisation du divorce  

2010 : La Cour Européenne des Droits de l’Homme condamne l’Irlande pour avoir refusé l’avortement à une malade du cancer 

2012 : Savita Halappanavar décède à l’hôpital suite à une fausse couche. Les médecins lui ont refusé l’avortement.  

2012 : Création de la coalition Repeal the Eight, menée par Ailbhe Smyth 

Juillet 2013 : Enda Kenny le Premier Ministre (Fine Gael, parti conservateur) réussit à faire passer une loi n’autorisant l’avortement que lorsque la vie d'une femme est “suicidaire” ou “menacée par sa grossesse”. 

2015 : Légalisation du mariage homosexuel  

2015 : Plus de 240 artistes irlandais appellent à l’abrogation du 8e amendement. Parmi eux, l’acteur Cillian Murphy et le réalisateur Neil Jordan. 

Août 2016 : Deux jeunes irlandaises tweetent leur voyage pour avorter au Royaume-Uni  

Octobre 2016 : Constitution d’une Assemblée de citoyens “The Eighth Amendment of the Constitution” dédiée au sujet de l’avortement  

Juin 2017 : Leo Varadkar (Fine Gael, parti conservateur) est élu Premier Ministre. Il a rendu son homosexualité publique en 2015. À date, il ne s’est pas prononcé en faveur du droit à l’avortement.  

Juin 2017 : L’Assemblée de citoyens “The Eighth Amendment of the Constitution” rend ses conclusions. Elle a recommandé au Parlement de légiférer afin d’ouvrir un droit à l’IVG. 

Septembre 2017 : L’Oireachtas entamera ses audiences publiques pour étudier les recommandations de l’Assemblée de citoyens “The Eighth Amendment of the Constitution”. Conclusions attendues à la mi-décembre.  

 

 

 

Par Alicia Guratti, 25 ans. 

 

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