Rencontre avec les réalisateurs du film La Vie de Château

A l'occasion de la sortie du film La Vie de Château, sur les frasques d'un sapeur repenti devenu Prince des rabatteurs de son quartier, Twenty a rencontré les deux réalisateurs du film, dans le sous-sol d'un salon de coiffure de Château d'Eau. Rencontre.
19/08/2017

 

 

 Juillet 2017.Il y a plu des cordes la veille et Paris s’est temporairement retrouvée inondée laissant entrevoir à certains des envies de vacances et à d’autres des impressions de fin du monde diluvienne. C’est donc en ce début de semaine quasi-biblique que j’ai rendez-vous avec les réalisateurs Modi Barry & Cédric Ido à l’occasion d’une projection exceptionnelle de leur film la Vie de Château. Film dynamique, tonique et pressé, narrant les aventures de Charles, sapeur repenti et Prince des rabatteurs du quartier, qui se rêve en propriétaire d’un salon de coiffure. La séance est organisée dans le salon de coiffure Emmy Joy au cœur de Château d’Eau, salon ayant servi de décor à nos deux réalisateurs. La séance est à destination des habitants du quartier qui ont été les témoins l’été dernier du tournage express (un mois), habitants qui, me l’apprendra un comédien, n’ont pas su distinguer la réalité de la fiction et ont allègrement participés à quelques mémorables scènes de disputes en pleine rue. Le genre d’anecdote qui fait tout le charme du quartier. Je me retrouve donc à la sortie de métro, k-way sous le bras, calepin dans une main et enregistreur dans l’autre. Devant le salon ce sont déjà attroupés pas mal d’habitants et de journalistes, qui profitent de la disponibilité des réalisateurs et de l’ambiance décontractée qui flotte dans l’air. Après quelques ajustements de dernière minute, l’interview se fera dans le sous-sol du salon de coiffure, là où a lieu la projection, afin d’éviter d’être dérangés par les bavardages des coiffeuses, toujours affairées à leurs tresses, même jusque tard dans la soirée. Comme le reste de Paris, ce sous-sol a connu les inondations de la veille. Aucun problème, tout a été arrangé pour que la projection se passe sans accroche, malgré quelques problèmes rencontrés dans la journée, me glisse Cédric Ido, soulagé et le sourire aux lèvres. On s’installe alors au sous-sol, entre bac à shampooing et tabourets de coiffure. 

 

 

 

 

Twenty : Pourquoi avoir décidé de planter votre décor à Château d’Eau pour votre premier long-métrage ?

Barry : C’est un producteur Australien qui avait découvert le quartier qui nous a demandé pourquoi on ne tournait pas à Château D’Eau. A partir de là on s’est demandé quel genre d’histoire on pouvait raconter dans ce quartier. A la base, on venait avec des idées et des envies  de polars, mais on s’est dit que ce n’était pas trop adapté. On devait créer l'histoire à partir du quartier et du personnage principal.

Ido : Ce n’est pas un quartier d’enfance mais on le connait très bien.

Barry : Pour nous le quartier n’avait rien d’exotique, mais tu t’imagines pour un Australien…

Ido : Le côté emblématique du quartier aussi, puisque ce même producteur nous disait qu’on connaissait Harlem à New York, on connait Brixton à Londres, alors que Château d’Eau qui est un sorte d’équivalent français on en parle jamais comme ça.

 

T : C’est comment de réaliser un film à deux ? Comment avez-vous décidé de le faire ensemble ?

Barry : Ce n’est pas compliqué de réaliser à deux du moment qu’on écrit à deux.

Ido : Ce projet est né d’une énergie commune, sans Modi ça n’aurait pas été possible.

Barry : Le fait que ce soit un producteur qui ait eu l’idée du film, qu’on ait cherché à deux, ça nous a laissé le temps de nous concerter et de corriger. Le tournage, c’est l’ultime étape de ce travail collectif.

 

T : Le personnage de Charles est-il inspiré d’une personne réelle ? Ou est-ce une combinaison de plusieurs influences ?

Ido : Charles, c’est une combinaison de toutes les figures charismatiques qu’on a pu croiser dans le quartier.

Barry : On a cherché dans toutes les figures emblématiques du quartier pour faire une synthèse du rabatteur.

Ido : L’idée de faire jouer mon frère (Jacky Ido, NDLR) le rôle de Charles s’est fait assez naturellement.

Barry : On a pensé à lui dès la phase d’écriture. On a eu quelques soucis d’emplois de temps car le film a été repoussé plusieurs fois et lui n’était plus forcément disponible mais à la fin on a réussi à avoir les bonnes dates. Les emplois du temps ont fini par concorder même si on a fait un tournage précipité qui n’a duré qu’un mois.

 

T : Votre film est plutôt stylisé dans les intentions de montage, quelles sont vos influences ?

Barry : On aime le même réalisateur Kinji Fukasaku qui faisait beaucoup de films dans les années soixante-dix. C’est la plus grosse influence du film, sauf qu’on s’est rendu compte rapidement qu’on n’avait ni les moyens ni le talent de faire comme lui. On a gardé cette influence, même si elle ne voulait plus dire grand-chose pendant le tournage.

Ido : Forcément à l’image il y a des tics de réalisation qui restent.

 

T : Vos personnages de par leur statut de rabatteur sont parfois très outranciers et théâtraux. Etait-ce votre intention ? Pourquoi ?

Barry : Il y a un côté très théâtre dans cette rue, qui se trouve accolée aux théâtres de boulevard. C’est une idée qu’on a voulu garder, cette idée de vaudeville où les gens jouent le théâtre dans la rue.

 

T : Votre casting est à l’image du quartier : hétéroclite. C’est important pour vous ?

Barry : C’est important mais c’est le quartier lui-même qui a imposé ce choix. La condition pour faire le film dans ce quartier, c’était de le montrer tel qu’il était.

Ido : Il n’y a pas de sous-texte volontaire de la part du film, montrer cette mixité c’était montrer la vérité.

Barry : Même si on adhère totalement à ce sous-texte, ça nous arrange qu’on nous en parle alors qu’il n’y avait pas de message politique dans ce film.

 

T : Qu’est-ce qui vous a attiré dans ces personnages de rabatteurs et de sapeurs ?

Barry : Leur style, leur manières d’aborder dans la rue, comme un côté héroïque….

Ido : Je suis admiratif du mec qui se prend des vents toute la journée de la part des passantes et qui continue quand même. Je n’en serais pas capable.

 

T : Votre film montre la France et surtout « la vie parisienne » comme une sorte d’Eldorado. Pensez-vous que cette idée est toujours d’actualité ?

Barry : Je pense que c’est une idée toujours actuelle et pas seulement vu d’Afrique. Paris a toujours cette image de ville de la mode, une ville avec une certaine légèreté…

Ido : Une ville d’amour…

Barry : C’est toujours une ville d’inspiration, avec cette image idéalisée de celui qui vient pour la première fois. Pour Charles le fait de ne pas vouloir revenir en banlieue c’est allégorique, c’est une manière d’affirmer qu’il a des ambitions…

Ido : C’est une façon de ne pas revoir ses rêves à la baisse.

Barry : Ce sentiment de ville lumière qui attrape les provinciaux, ce n’est pas nouveau, on trouve déjà ça dans Le Père Goriot.

 

T : La jeunesse que vous montrez par les personnages de Yu et Julius semble volontaire et travailleuse mais désœuvrée. Qu’en pensez-vous ?

Ido : Il y a un petit peu de fierté car chacun a ses propres soucis et ses propres ambitions. Julius a des rêves de musique mais en même temps il doit vendre ses CD à la sauvette dans la rue, et ne vit pas de sa musique. La volonté est plus forte chez lui. 

Barry : C’est parce qu’on est vieux que tu nous demande ça ? Je pense que c’est un constat de vieux, on a l’impression que vous galérez plus. En fait c’est une question d’âge à partir d’un certain moment on pense tous avoir vécu l’Age d’Or et que tout était mieux avant. On imagine toujours que ce sont les jeunes qui font plus de bruit que les autres mais c’est un rapport d’âge et de point de vue. Quand tu es jeune tu as l’impression que les autres sont en dégénérescence.

 

T : Qu’est-ce qu’avoir vingt ans en 2017 signifie pour vous ?

Ido : J’ai toujours vingt ans moi…

Barry :  Et moi vingt-cinq. Non sérieusement vous avez cette grande période qui s’ouvre à vous et vous permet de vous construire. Ne vous laissez pas corrompre par les discours de crise et de fin du monde qui sont à la mode depuis un certain temps. De toute façon vous ne pourrez pas vous en sortir plus mal que nous.

Ido : On vous souhaite le meilleur !

 

 

Par Lisa Durand, 23 ans, étudiante 

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