Robert Mapplethorpe : l’art d’être artiste

La méthode Mapplethorpe, pour devenir artiste ou le rester, qu’est-ce que c’est ?
23/12/2016

Le 21 décembre 2016 est sorti un documentaire sur la vie du photographe, Robert Mapplethorpe : Look at the pictures, signé Fenton Bailey et Randy Barbato. Ses amis, ses amants, sa famille, prennent la parole pour la première fois, dressant le portrait d’un artiste aussi touchant et gracieux que licencieux. L’occasion rêvée pour revenir un peu sur ses vingt ans et la manière dont il s’est constitué artiste. Avant d’être célèbre, puis de mourir du SIDA en 1989, Mapplethorpe était un Twenty, comme nous.  

Pour ceux qui n’auraient jamais entendu son nom, ni même vu une seule de ses photographies, Mapplethorpe est un photographe américain, né en 1946. Il fait partie de ceux qui ont élevé la photographie au rang d’art, à une époque où elle n’était pas encore considérée comme tel. Son œuvre tourne autour de la représentation du corps masculin et des fleurs, en tension avec une constante recherche de perfection esthétique. Prenez cette photo, en noir et blanc, où l’on voit un poing pénétrer un anus, par exemple. Si l’on se penche sur les formes, le grain, la force qui se dégage de l’œuvre, on approche du sublime. Et oui, chez lui, le fist est art avant tout. Le géométrique prend le dessus sur l’organique.  

Il a beau avoir fait scandale à tout point de vue, autant par son travail que dans sa vie, ce n’est pas ce qui nous intéresse ici. Mapplethorpe, c’est surtout un garçon qui a décidé qu’il serait artiste, qu’il serait reconnu et qu’il parviendrait à imposer sa vision. C’est une volonté redoutable et une profonde conscience de travail.  

La première question qu’il pose, c’est celle de l’essence de l’artiste. Est-ce qu’un artiste doit se dire artiste ou bien attendre d’être adoubé par le monde de l’art, la critique, le public ? Et surtout, qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce qui le définit ? Une identité qui transcende le temps, les frontières, le genre et la classe ? Au contraire, une construction sociale ? Une certaine transversalité imbriquée entre œuvre et vie ? Un état de lutte ou de révolte ? S’investir soi-même d’une mission, celle de créer, quitte à faire des sacrifices ?  Un regard hors champ, déviant ? Bref, si Mappelthorpe n’est qu’un exemple, défini par une époque et une subjectivité toute particulière, il apporte certains éléments de réponse.  

Robert a grandi dans une famille catholique anglo-irlandaise, dont il est le troisième des six enfants. Rejeton de la middle class bienpensante et conservatrice des banlieues, on a du mal à comprendre comment il a pu se retrouver au Chelsea Hotel, avec sa copine Patti Smith, à faire des collages et prendre du LSD, ni comment il a pu devenir une icône Queer.  

Tuer le père ou déterminisme paradoxal ? Tuer le père, ce n’est pas si sûr. Le papa de Robert aimait prendre des photos, à la seule différence que les siennes n’étaient pas des autoportraits le représentant avec un fouet planté dans le postérieur, queue de lézard provocatrice. Et puis, son père voyait la photographie comme un loisir, et non comme un art, un gagne-pain, une manière d’exister. En un sens, on pourrait penser que Mapplethorpe s’inscrit dans une continuité, tout en s’affranchissant de la figure du père, changeant en art ce qui n’était pour son géniteur qu’un vulgaire hobby, et renonçant à la carrière que ce dernier souhaitait pour son fils, le dessin publicitaire.   

Et qu’en est-il de la prédestination ? Nait-on artiste ou bien le décrète-on ? Dès l’enfance, d’après sa famille, Robert avait un goût prononcé pour le coloriage. Seulement, l’intérêt de l’exercice, pour lui, résidait dans le choix des couleurs. Sa sœur raconte qu’il aimait peindre les cheveux en bleu et les visages en vert… Etre artiste serait donc une vocation de naissance ? Un don à cultiver ? Beaucoup d’enfants colorient en faisant fi des codes esthétiques imposés par leurs profs de dessin, et ce n’est pas pour cette raison qu’ils échoueront dans les backrooms du Lower East Side (sans doute devenus des magasins bios à l’heure qu’il est) ni que leur travail sera un jour exposé au MOMA. Mapplethorpe illustre donc l’idée selon laquelle sans travail et sans technique, un don ne serait qu’une sale manie, menacée de déclin. Le garçon travaillait, sans relâche, se cherchait, expérimentait, afin de donner vie à sa vision. Quand il étudiait au Pratt Institute, à Brooklyn, il est passé par la sculpture, la peinture et le dessin. Petit à petit, il s’est pris de passion pour le collage, influencé par les travaux de Duchamp et Joseph Cornell.  

Ce n’est qu’en 1970 que Mapplethorpe s’est tourné vers la photographie. N’ayant pas reçu de véritable enseignement en la matière, toute sa vie, il sera complexé par un manque d’académisme et de technicité. Ses premières photos, il les capture avec un vieux pola prêté par une copine. C’est justement ce manque, dont il se plaignait souvent, qui l’a poussé à toujours plus de précision. Sa technique, il l’a peaufinée au fil des ans. Souvent, le statut d’autodidacte implique un besoin de toujours réaffirmer sa légitimité. C’est quand on se sent illégitime (inconsciemment, j’entends), qu’on se montre le plus audacieux dans sa création, et le plus rigoureux dans son travail. Ainsi, si vous voulez devenir artiste, cultivez ce sentiment, chérissez-le, et faites-en un élément moteur pour votre art. Par ailleurs, s’il était convaincu de son talent, Mapplethorpe n’a véritablement connu le succès et la fortune qu’à la fin de sa vie. Pour la petite anecdote, mon père et son ex-femme lui avaient un jour acheté deux photos, à cent dollars l’une, suppliés par Sam Wagstaff, collectionneur et amant de toujours du photographe. Au lieu de déprimer, Robert a persévéré, sans relâche, persuadé que ses efforts finiraient par payer.   

Mais Mapplethorpe, c’était aussi un homme prêt à tout pour parvenir à ses fins, sur un plan artistique. Il était manipulateur, savait quoi faire, pour que ses modèles se plient à sa volonté, acceptent d’être photographiés tel qu’il le voulait. On lui a d’ailleurs reproché une certaine perversité, couplé à un jeu de domination, d’où sans doute cet autoportrait avec des cornes de diable, comme pour se moquer de sa propre image, et soutenir un récit identitaire façonné par le regard extérieur. Etre artiste, ce serait donc se soumettre à son art, et y soumettre les autres, par la même occasion.  

Avec Robert, on apprend qu’il faut avoir un sujet, auquel dédier sa vie. Pour lui, c’était le corps masculin. Avant lui, on ne montrait pas la nudité masculine, pas de la sorte. Dans son objectif, l’homme dévoile une virilité à la fois précaire et féroce, géométrique et libérée. On constate cependant une évolution dans ses choix artistiques. S’il a commencé avec des modèles essentiellement blancs, souvent ses petits amis, il a petit à petit favorisé des modèles noirs, toujours piochés parmi ses boyfriends. Le mieux, quand on se dédie à une thématique bien particulière, c’est d’en montrer le plus de facettes possibles (évidence pourtant bonne à rappeler). Quand il photographiait des fleurs, il traitait son sujet de la même manière. Les corolles, pourtant féminines, approchent  quelque chose d’assez masculin. Il les rend mâles. Trouver son prisme, son domaine, et en explorer tous les possibles, c’est aussi ça, être artiste.  

Enfin, être artiste, c’est vivre la vie d’artiste et s’entourer d’autres artistes. L’amitié légendaire entre Mapplethorpe et Patti Smith, à laquelle le livre Just Kids, publié par la chanteuse en 2010, rend hommage, en est un exemple.

 Mapplethorpe fréquentait le Lower East Side, à l’époque où ce quartier craignos n’était pas encore devenu le squat de prédilection des hipsters. Il vivait mal, a même fait le tapin quelques semaines pour survivre, et a renoncé à tout confort bourgeois, pour embrasser son identité d’artiste. Il a fait ce que faisaient tous ses congénères, a fréquenté les clubs Max’s Kansas City et le CBGB, il a eu faim, il a eu froid… jusqu’à sa rencontre avec Sam Wagstaff. La méthode Mapplethorpe consiste également à trouver un mécène, et si possible en faire son amant éternel. Retenez bien ce conseil.  

Pour conclure, ce que Mapplethorpe nous apprend, pourrait se résumer à cela : être artiste, c’est une identité. C’est la communion entre son œuvre et sa vie, c’est quelque chose que l’on décrète et à laquelle on se soumet. C’est beaucoup de travail, saupoudré d’une dose de luxure, toujours prétexte à produire plus. En s’autorisant une dose d’humour noir, on pourrait ajouter qu’être à l’article de la mort, comme Mapplethorpe atteint du SIDA, peut également permettre d’exploser sur le marché de l’art, et de ramener du monde à votre dernière expo.  

Par Carmen Bramly, 21 ans, écrivain. 

(images empruntées à la Robert Mapplethorpe Foundation) 

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