Twenty X Ecole W #6 : Vers un monde post-genres ?

Trans, queer, pansexuel ou encore intersex, les identités de genre se sont multipliées ces dernières années via la démocratisation des gender-studies, La vraie révolution sexuelle ?
17/06/2018

*En partenariat avec les élèves de première année de W, l'école de journalisme des médias de demain, Twenty va publier durant plusieurs semaines une série d'articles autour de diverses thématiques - mode, travail, éducation, santé, consommation, sexualité - explorées dans un versant prospectiviste.

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(L – lesbian; G – gay; B – bisexual; T – transgender; Q – queer; Q – questioning; I – intersex; A – asexual; A – agender; A – ally; C – curious; P – pansexual; P – polysexual; F – friends and family; 2 – two-spirit; K – Kink)- et l’acronyme fleurit et s’accroît sans cesse. Dans les années 90, les individus qui se pensaient normaux, se sont découverts hétérosexuels. Et ceux dont les sexualités étaient considérées comme déviantes ou inférieures se sont battus, et se battent encore, pour se faire accepter. Outre la démocratisation toujours balbutiante de l’homosexualité et de la transexualité, ces dernières années ont ainsi vu éclore près de 50 options de genre sur Facebook et une myriade de nouvelles catégories sexuelles. La révolution sexuelle se place en parallèle de la révolution numérique.

 

Assistons-nous à la lente ouverture d’esprit de notre société ? Ou tout cela tend-il plutôt vers un communautarisme exacerbé?

 

« Ils sont acceptés maintenant, qu’ils arrêtent de se mettre en avant. » Que chaque personne ayant déjà prononcé cette phrase se retienne d’exprimer à nouveau autant de mauvaise foi.

 

Aujourd’hui, 74 États condamnent les individus LGBT+ et dans 13 pays, l’homosexualité est passible de la peine de mort. Sans même aborder l’existence des camps pour homosexuels en Tchétchénie, le droit de conduire interdit aux travesti(e) et aux transexuel(le)s en Russie ou l’odieuse « brigade anti-trav » qui a sévit à Paris récemment.

 

Les Marches des fiertés (gay pride), perçues parfois comme une revendication vaine, sont nécessaires. D’autant que les premières étaient en réalité des émeutes. En 1969, suite à une descente des forces de police au Stonewall Inn, un bar gay de New York, les individus présents se sont rassemblés pour lutter contre une société particulièrement homophobe. Désormais, les Marches de fierté célèbrent l’amour mais leur enthousiasme englobe une revendication d’égalité. On y croise aujourd’hui des familles (hétéros et homoparentales) et des individus prônant la cause LGBT+ sans être directement concerné.

 

Marche des fiertés, Paris, 2017 (@reubenattia)

 

Si l’acceptation de l’homosexualité croît, les combats des LGBT+ ont eu également pour conséquence la mise en lumière d’une myriade de sexualités.
 

Le 15 mars 2018 dernier, le sociologue Daniel WELZER-LANG publiait Les nouvelles hétérosexualités (Ed Erès). Le pluriel du titre est intriguant et juste : la normalité est devenue plurielle. Selon lui : « on a vu se redéfinir nos systèmes de pensée et notre manière de s’aimer ». L’adjectif « nouvelles » est ainsi révélateur. Daniel WELZER-LANG rend compte et explicite les concepts et identités socio-sexuelles ayant émergé ces dernières années, comme l’asexualité, le polyamour, la pansexualité, le candaulisme et les concepts de genre (cisgenre, bigenre, non-genre, genre fluide, travesti, hétéroqueer…). « Si je peux demander un numéro de sécu qui commence par le 0 ou par le 3, quel avenir pour la domination masculine ? » interroge Daniel WELZER-LANG

 

Du binaire au ternaire, voire à la pluralité. Un récent sondage effectué par 20 Minutes mené auprès des Français et Françaises de 18 à 30 ans, montre que 13% des sondé·es ne s’identifient pas comme homme ni comme femme. « Certains s’identifient comme no-gender » (8%), d’autres préfèrent le terme de gender-fluid (11%) […] Mais le concept non binaire semble le plus adéquat : il convient à 36% de notre panel. » Les nouvelles générations réfutent le système binaire classique, opposant l’homme et la femme et ce soulèvement est justifiable.

 

Le travail de Daniel WELZER-LANG fait ainsi écho à toutes les études ayant été menées depuis une vingtaine d’années sur le sujet. Une des plus connues est celle réalisé par la scientifique Anne FAUSTO-STERLING en 1993. Elle publie alors dans la revue The Sciences un article intitulé The Fives Sexes, Why Male and Female Are Not Enough. Elle démontre, en décortiquant des analyses précises, l’existence de 5 sexes et les limites d'une binarité, se révélant être plus une norme sociale qu’un fait physique.

 

Daniel WELZER-LANG et elles s’accordent ainsi pour affirmer que ce qui sous-tend l’opposition homme-femme dans notre société est, encore et toujours, la domination masculine.

 

Mais quel avenir pour cette hiérarchisation lorsque les normes ordonnant nos identités sont bousculées ? « Aujourd’hui, il est possible de changer de sexe devant le tribunal de grande instance sur déclaration sans certificat de psy » rappelle Daniel WELZER-LANG. On a ainsi vu se remettre en cause le couple exclusif « et la dernière catégorie interrogée, ce sont les hétérosexuels ». Ce qui est logique « car la catégorie dominante se remet en cause lorsqu'elle n’a plus le choix. » La domination masculine dans le cadre d’une société hétéronormée (où l’hétérosexualité est la seule sexualité acceptée) est alors forcément mise en péril.

 

Marche des fiertés, San Francisco, 2017 (Josh Edelson)

 

« La révolution du genre est parallèle à la révolution numérique » souligne Daniel WELZER-LANG. Depuis l’avènement d’Internet, des réseaux sociaux, de l’accès pour tous à la connaissance, les individus qui se pensaient condamnés dans leur marginalité ont pu se regrouper.

 

En effet, la révolution numérique a permis aux gens de s’exprimer et leur a montré « qu’ils n’étaient pas seuls »selon le sociologue. « Le numérique a lutté contre la solitude » affirme-t-il. Ce nouvel éventail de sexualités n’est pas le résultat de caprices mais résulte d’un besoin, paradoxal de catégorisation. Les individus se pensant seuls à ne pas pouvoir appartenir à leur société ont ressenti le besoin, une fois les communautés formées, de faire valoir leur désir. Et LGBT est devenu LGBTQQIAAACPPF2K.

 

Pour l’instant.

 

Certes, il s’agit d’une émancipation des sexualités brimées. Mais c’est aussi « un moyen de s’opposer à l’ancienne génération » pour Daniel WELZER-LANG qui perçoit cette révolution du genre et donc ce  dépassement  des  systèmes préexistants, comme un moyen pour les nouvelles générations de se distinguer des précédentes

 

Les chiffres sont parlants et montrent plus qu’un mouvement isolé mais un véritable affranchissement. Mais si les hétérosexuels interrogent désormais leur soi-disante normalité, « On ne revient pas sur plusieurs siècles de domination masculine en 50 ans ! » rappelle le sociologue. La société androgyne rêvée par certains serait une utopie. Mais la fluidité du genre dans laquelle nous baignons ne s’arrêtera pas évidemment pas. Et cela peut s’expliquer par la presence grandissante des personnes transgenres dans les médias. Lavern Cox (actrice dans Orange is the New Black) est devenue en 2014 la première personne ouvertement transgenre à être nommée aux Emmy Awards. Et le coming out trans de Caitlyn Jenner a été très majoritairement accepté. « Ça a été plus simple pour moi de faire mon coming-out en tant que transgenre que mon coming-out en tant que républicaine. » avait-elle annoncé.

 

Il semble, qu’enfin, on approche d’une époque où l’hétéro-normativité, ou la pression sociale faisant de l’hétérosexualité la seule orientation sexuelle acceptée, est en passe d’être jetée aux oubliettes. Où la liberté d’être se déploie.

 

Reuben Attia

 

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