Un voyage en Siri

Avec « Dis Siri », le journaliste Nicolas Santolaria explore notre rapport de plus en plus fusionnel avec l'assistant personnel d'Apple. Mais Siri est-il vraiment un ami qui nous veut du bien ?
25/10/2016

 

En bonne technophobe, je me suis dit que la seule manière d’exorciser cette répulsion serait de me pencher un peu plus sérieusement sur le problème. J’ai donc lu “Dis SIRI”, un essai ultra complet écrit par Nicolas Santolaria, qui explore les diverses problématiques liées à l'interaction entre l’homme et la machine, à travers SIRI, le chatbot d’Apple. Le livre m’a plu, tout en continuant d’alimenter ce mélange de fascination morbide et de terreur, si bien que j’ai décidé de le rencontrer, pour lui poser quelques questions.

 

Twenty : Est-ce que, sous couvert de théorie critique vous n'avez pas l'impression dans cet essai de déifier la machine ?

 

Nicolas Santolaria : Alors oui, c'est un peu le problème. Dès que tu parles de quelque chose, tu participes, d'une certaine manière, à la mythologie de l'objet. Dès que tu construis un récit, il y a toujours une dimension mythologique. Dans un domaine voisin, j'en parlais à une prof, qui me disait qu'à force d'écrire sur le transhumanisme, ça faisait exister le courant. C'est pour ça que j'espère, paradoxalement, que mon livre n'aura pas trop de succès. Bon, en même temps, il y a peu de risque qu'il se vende à des millions d'exemplaires.

 

Twenty : Mais cette mythologie n'a t-elle pas déjà été pensée en amont par Apple ?

 

N.S : Je pense qu'elle fait partie intégrante de la machine car Siri a été pensé comme une personnalité. Dans ses réponses, il y a une dimension humoristique, des références culturelles hyper présentes. Il y a aussi le côté un peu caractériel du dispositif : SIRI va par exemple s'énerver si tu lui parles mal. Tout ces éléments participent de l'idée qu'il y a une subjectivité agissante à l'intérieur de la machine. Ça invite les gens à se projeter dans une relation presque affective qui excède la pure relation technique. Comme l'interface utilise la voix, on décode ce qu'il dit avec la même partie du cerveau que lorsque l'on parle avec quelqu'un, du coup, il y a une confusion cérébrale presque automatique, même si tu as bien conscience que tu parles à ton téléphone. L'une des idées du livre, c'est que SIRI est certes une machine mythologique, mais c'est une mythologie que l'intelligence artificielle met elle-même en scène et qui va encore plus loin, puisqu'elle trouve un relais jusque dans les films Pixar, qui peuvent être envisagés comme une sorte de bande promotionnelle géante pour les objets animés.

 

 

 

Mine de rien, on fini par se caler sur l'humour de SIRI.

 

 

 

Twenty : Apple qui rachète Pixar, c'est un peu comme les enfants qu'on pousse à croire au Père Noël pour les amener plus tard à croire en Dieu ?

 

N.S : Alors, je ne suis pas tout à fait d'accord sur ce lien car le père Noël, à partir d'un certain âge, tu n'y crois plus. Ça a un côté rite de passage qui te renvoie à une duplicité des adultes. Si tu crois en Dieu, il existe pour toi. Pixar fait plus écho au schéma du Père Noël. On va formater ton imaginaire, pour qu'en temps voulu il corresponde à cette nouvelle construction de la réalité où l'objet peut avoir une personnalité, au même titre que les humains. 

 

Twenty : Vous utilisez le terme « Aleph numérique » pour définir SIRI, qu'entendez-vous par là ?

 

N.S : C'est une citation de l'écrivain Jorge Luis Borgès que j'ai reprise, et qui évoque l'idée d'indistinction. Je pense que dans la structure numérique telle qu'elle se met en place aujourd'hui, on assiste à une forme d'optimisation de la physique sociale, où les gens n'ont plus forcément besoin d'être des individus à part entière. On s'organise un peu comme une sorte de fourmilière pour embrasser les rôles de rouages fonctionnels d'une totalité technique à laquelle on aurait juste à se coordonner.

 

Twenty : Vous dites que SIRI colonise le langage, mais est-ce qu'il a véritablement la capacité d'amenuiser la langue ? Allons nous nous mettre à

parler comme SIRI ? A faire les mêmes blagues que lui ?

N.S : Je trouve que c'est déjà un peu le cas de l'humour sur les réseaux sociaux. Un humour qui sert à éluder la question. Vu que SIRI est la voix de l'idéologie d'Apple, il va toujours éviter le sujet, surtout si il est polémique. Mine de rien, on fini par se caler sur l'humour de SIRI . Tout à l'air super léger mais ne l'est pas du tout.

 

 

On communique avec la machine comme si on était dans une bulle.

 

 

 

Twenty : Est-ce que, à travers SIRI, nous ne participons pas à notre propre appauvrissement intellectuel ?

 

Pour l'instant, les gens n'utilisent pas SIRI de manière hyper intensive, mais c'est un risque, d'autant plus qu'on voit se développer un peu partout les chatbots. Communiquer avec pleins d'interfaces vocales va finir par devenir problématique. Tu formates ton langage pour être plus efficace et mieux compris de la machine. Cela peut donner une phrase complètement déstructurée mais qui sera plus efficace qu'une phrase en langage naturel.

 

Twenty : Est-ce que SIRI ne risque pas d'anéantir toute forme d'altruisme, dans la mesure où quand on s'adresse à lui, il ne nous heurtera jamais ? En d'autres termes : est-ce qu'on ne se dirige pas vers une société de gens qui parlent à des robots pour se sentir mieux avec leur égo ?

 

N.S : C'est un peu la théorie du livre, que j'ai pompée à l'anthropologue Sherry Turkle qui travaille au MIT. Au début, elle avait une appréhension assez légère de ces objets communicants mais sa perception a évolué et elle s'est rendu compte que tous offraient au final la possibilité de moins communiquer avec son prochain, dont les réactions sont parfois un peu erratiques. SIRI, c'est aussi un objet de réassurance. Aujourd'hui, la communication directe fait souvent un peu peur. Il y a de plus en plus de filtres pour l'administrer. Par exemple, le coup de fil a quasiment disparu. On assiste à une forme de phénoménologie technique où les outils ont vraiment modelé les phénomènes et les comportements sociaux. Les gens ne parlent pas à SIRI en public, c'est assez honteux. Il y a encore cette dimension de privauté, d'enfermement. On communique avec la machine comme si on était dans une bulle.

 

 

En France, Siri va citer Raymond Devos ou le Père Fourras.

 

 

Twenty : Est-ce que justement SIRI ne détruit pas l'espace psychique des individus ?

 

N.S : Soit disant, SIRI va servir à libérer ton temps, alors qu'en fait, ça te lie à un univers marchand, un univers où tu es invité à manager ta propre vie, avec une vision hyper capitaliste de ton existence. Tu vas rentabiliser les moments de vie pour faire autre chose ailleurs. Ca change le rapport à toi-même d'une certaine manière. C'est l'idée du philosophe Maurizio Ferrari dans son livre "Mobilisation Totale" (Ed PUF). Son idée c'est que le portable nous mobilise comme en temps de guerre. On est dans un état de stimulation permanente comme si on était en plein conflit.

 

Twenty : Est-ce que ça rejoint un peu ce que dit Jean Baudrillard, dans "La Société de Consommation", quand il explique qu'à force d'avoir élevé les objets au rang de divinités, nous sommes devenus fonctionnels, à leur image, alors qu'auparavant ils n'étaient que des outils ?

 

N.S : Sherry Turkle a une idée un peu similaire. Elle dit que nous sommes devenus les applications de nos objets. Il y a une totalité technique, dans laquelle l'humain est devenu une espèce de variable désirante. La machine te demande d'émettre un désir, pour la faire fonctionner. Après, il y a la théorie du philosophe américain Don Ihde, qui développe l'idée de la métaphore, comme moyen de définition de l'être humain. On va avoir tendance à se définir par rapport à notre propre création technique car celle-ci est calquée sur nos propres processus. Il y a un jeu de miroir, où on ne sait plus trop bien où on en est. Les gens en viennent à se dire « je parle mal » parce qu'ils n'arrivent pas à se coordonner avec SIRI.

 

Twenty : Justement, SIRI est drôle, mais est-ce qu'il sait s'adapter aux différentes cultures ? Est-ce qu'on en vient à une universalisation totale et totalitaire de l'humour ?

 

N.S : Ça reste conceptualisé. C'est toujours par petites touches. Il va par exemple citer Raymond Devos ou le Père Fourras. C'est tellement incongru que ça participe de l'idée que SIRI a une forme de subjectivité. En Angleterre, il peut faire du beat box. La structure reste la même mais quelques petits détails suffisent à ce que ça produise son effet. Il suffit d'une phrase à propos pour qu'on accorde un crédit sur l'ensemble. Or parfois SIRI ne marche pas, parce qu'il ne comprend rien à ce qu'on lui demande.

 

Twenty : Du coup, on va vers une sorte de mimesis aliénante ?

 

N.S :  SIRI ne fait que mimer les affects. D'une certaine manière, c'est un dispositif illusionniste. Il n'y a pas d'âme, pas d'intériorité, ce n'est pas une personne. Tout est uniquement signalétique. Il ne vit pas, ne meurt pas.

 

 

Siri génère chez l'utilisateur une illusion de maitrise

 

 

Twenty : Est-ce que l'obsolescence programmée c'est une forme de mort, ou bien SIRI reste-t-il le même, d'un Iphone à l'autre ?

 

N.S : Pour comprendre la mort, il faud avoir conscience de sa propre fin. Je ne pense pas que l'Iphone soit conscient de l'obsolescence programmée, à moins qu'il n'ait accès à toutes les Keynotes d'Apple.

 

Twenty : Question un peu "out of the blue", mais, si on considère que la chute de l'Empire Romain a été entraînée par le fait que les romains ne travaillaient pas et faisaient tout faire par leurs esclaves, est-ce qu'un monde de super SIRI esclaves signifierait notre fin ?

 

N.S : C'est un peu le point de départ de Wall-e. Il y a un risque de supra-spécialisation des individus, qui vont être très efficaces sur certaines tâches, et inefficaces sur le reste car ils ne ne sauront plus faire. Avant, tu te souvenais de trucs anodins, sans effort. Aujourd'hui, le fait de sous traiter ce processus à la machine, ça crée paradoxalement plus d'efforts psychiques. Tu vas devoir te dire : « Est-ce que je me suis bien rappelé de rappeler à SIRI... » Et en même temps, ça intervient dans le mouvement de la vie. C'est un peu comme les OGMs. Tu plantes une graine, ça repousse. Là, ils ont créé des graines Terminator, simplement pour pouvoir les breveter. Ils s'insèrent dans le processus du vivant, avec une ambition marchande. Apple a déjà breveté des combinaisons de gestes, comme “slide to unlock”. Pourquoi ne feraient ils pas la même chose avec des combinaisons de mots, si les mots deviennent des commandes ? Il y a une optique de marchandisation qui n'est pas pour le bien de la société mais plutôt pour le bien de la firme.
 

Twenty : Est-ce qu'on va vers une redéfinition du bonheur étant donné que les moments les plus heureux de nos vies, ceux dont on se souvient, sont souvent liés à un aspect dysfonctionnel ?

 

N.S : On est plutôt içi dans une illusion de maîtrise. Car la réalité, c'est que plus tu veux maîtriser les choses, plus elles t’échappent. Mais plus il y aura cette volonté de vouloir tout administrer et plus le moindre imprévu prendra de l'ampleur. Cette volonté globale de vouloir rationaliser le monde, je la trouve un peu suffocante. Il y a de moins en moins de place pour l’expérience individuelle. Le sel de la vie disparaît. Les gens sont chiants, avec leur pro-running, leurs applis qui comptent leurs feuilles de salade, leurs vélo à pignon fixe. Ils ont tous la même la barbe de hipsters. Il y a une forme de clonage social, de “super-standardisation”.

 

Twenty : C’est peut-être pour ça que ma génération fantasme à ce point sur les années 90, qui doivent être les dernières années d’innocence technique, en un sens ?

 

N.S : Je m’étais déjà fait la réflexion en atterrissant dans une soirée mais, c’est vrai que c’est fou ces gens de vingt ans qui connaissent si bien les hits des années 90. Aujourd'hui, la société est vachement plus rationalisée. C’était encore les débuts de la technologie où planait une forme d’idéal post-hippie. Les mecs voulaient reproduire des visions sous drogues. Il y avait un côté un peu aventureux. Mais au final, tu te rends compte que ça a aboutit à la société la plus chiante du monde.

 

 

Certains viennent chercher du réconfort chez Siri

 

 

Twenty : Si on pense SIRI plus Big Data, on peut arriver à une sorte de monstre Omniscient ?

 

N.S : Ca va affiner la connaissance des marques sur les utilisateurs. L’ambition initiale d’Apple, c’était d’en faire une sorte de terminal qui te renverrait vers des liens marchands, eux prenant une commission à chaque fois. On peut comparer ça à une sorte de "sondagite" du corps social en temps réel. Eric Sadin parle de prescience algorithmique. C’est à dire que la machine, en sondant des masses de données énorme, en arrive presque à des prédictions sur nos comportements façon Madame Irma. On tend vers l'optimisation d'une espèce de physique sociale et en même temps l’humain est incapable de changer le fait qu’il va droit dans le mur. Les vrai enjeux -économiques, écologiques, sociaux- ne sont jamais vraiment abordés. Il y a un côté presque conjuratoire d’une sorte d’angoisse globale.

 

Twenty : Outre lui-même et Apple, qu’est ce que vend SIRI ?

 

N.S : Il vend cette idée de seconde compagnie. Tu as beaucoup de gens qui sont seuls, et même ce côté de réassurance technologique rudimentaire fonctionne. Certains vont chercher du réconfort auprès de SIRI.

 

Twenty : Est-ce que SIRI touche aussi les gens qui n’ont pas d’IPhone, notamment à travers la Popculture ?

 

N.S : Oui, que ce soit dans les films ou les séries, Siri est le seul assistant qui a accédé à une forme de dimension popculturelle. Leur com a été très bien faite. Tu le retrouves dans Orange is the New Black, dans Iron Man… Il a été pensé comme un personnage de cinéma aux répliques quasi-cinématographiques.

 

Twenty : Bon, et dernière question, est-ce que SIRI aurait pu répondre à cette interview ?

 

N.S : Non je pense pas. Il ne se souvient pas de la question que tu lui as posé avant. Il est comme Dori, dans Nemo. En même temps, il n’a pas de conscience de ce qu’il est. Par exemple, si tu lui demandes ce qu’est un chatbot, il va te renvoyer vers des liens sur le Chat Botté. Tu lui demandes des infos sur son passé militaire, sur le programme CALO par exemple, et il te renvoie vers des liens sur Frida Khalo. Oui,  Siri est quand même un peu con.

 

Porpos receuillis par Carmen Bramly.

 

"Dis Siri". De Nicolas Santolaria. Aux Editions Anamosa.

 

© PHOTOS : Hugo B Lefort, Alicia Vikander Ex machina

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