Êtes-vous atteint du syndrome "Harry Potter" ?

En 1997 sortait le premier tome des aventures de Harry Potter, saga qui a influencé des générations de jeunes lecteurs. Mais en quoi, au juste ?
11/10/2019

 

L’autre jour, en faisant un test en ligne pour savoir quelle était ma "Maison" Harry Potter (dont la réponse, Serdaigle, ne m’a d’ailleurs pas entièrement convaincue, dans la mesure où il est évident que je suis une Griffondor… mais passons) j’ai soudain pris conscience de l’influence qu’a eue la saga sur plusieurs générations de jeunes lecteurs. Et si les aventures de l’apprenti sorcier nous avaient conditionnés à voir le monde d’une certaine manière ?

 

1. UN MONDE SKYZO

 

 

Harry Potter nous a appris à envisager le monde de manière double et duelle, à considérer deux réalités superposées, l’une visible et l’autre occulte, nous forçant par là-même à renouer avec une forme de pensée magique légèrement schizophrène. En effet, dans la saga, le monde des sorciers coexiste avec celui des « moldus ». En surimpression d’un univers banal se dessine un autre, fait de sortilèges, de créatures fantastiques et de courses en balais volants. En nous faisant croire à l’existence de deux univers entremêlés, l’un magique et l’autre non, nous en sommes venus à espérer l’enchantement et à le chercher… en vain. C’est ce que nous appellerons « le syndrome de la voie 9 ¾ », cette voie menant au train de Poudlard, accessible aux seuls sorciers. Cela pourrait expliquer notre quête inlassable de « créativité », à travers l’exaltation d’imaginaire puérils et binaires, ou encore notre besoin de faire intervenir plus de « magie » dans nos existences… que ce soit en consommant des psychotropes, en faisant brûler de l’encens ou en disposant des pierres sacrées près de nos lits pour évacuer les ondes négatives, nous sommes tous plus ou moins touchés par ce phénomène aux accents hallucinatoires et post-new-age. Une sacralisation aliénante d’hypothétiques forces ésotériques, nous poussant sans cesse à chercher des réponses de l’autre côté du miroir… quitte à tomber dans des délires conspirationnistes. Selon une récente enquête de l’IFOP, les moins de 35 ans (comprenez, les lecteurs d’Harry Potter) sont deux fois plus nombreux que leurs aînés à adhérer à au moins sept théories du complot (21% contre 11%) - (L'IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et l'observatoire Conspiracy Watch, 7 janvier 2018). Bienvenue dans une ère complètement skyzo !

 

2. TAKE A WALK ON THE DARK SIDE

 

 

Une ligue du mal aux airs de mannequins Rick Owens, une forêt maudite où l’on ne serait pas contre ouvrir un Centerparks pour familles dysfonctionnelles, des personnages relativement conventionnels rendus sexy par de sombres secrets, un prisonnier tordu changé en DILF ultime, un loup garou plus que sympathique… Harry Potter n’hésite pas à « glamouriser » les ténèbres, et par là-même, accentuer notre attrait presque naturel pour ces dernières. Si le sex appeal de la pénombre n’est pas très nouveau, Harry Potter propose une vision cosmétique du « dark », permettant d’enrichir nos storytellings personnels. La série nous a appris à chercher au plus profond de nous-même, à nous disséquer, pour capitaliser sur la moindre zone d’ombre. Aujourd’hui, assumer voire revendiquer ses traumatismes est considéré comme noble, le summum du chic existentiel. Dites adieu au « never complain, never explain » qui a longtemps fait la grandeur du peuple britannique, et apprenez à changer vos cicatrices en super-pouvoirs. Une dépression ? Une addiction ? Un deuil ? Un amour impossible ? Des kilos en trop ? Votre statut de victime ténébreuse porte les ferments de votre héroïsation à venir…

 

3. LE RÈGNE DE L’EDUTAINMENT

 

 

Qui n’a pas rêvé intégrer un jour la prestigieuse institution de Poudlard ? Outre les beaux-gosses en uniformes, la vie de château, les tableaux qui parlent et les escaliers capricieux, l’enseignement proposé a de quoi faire rêver (du moins dans les premiers tomes). Si une rigueur et une rigidité toutes protestantes sont de mises, comme dans n’importe quel pensionnat anglais, beaucoup des cours proposés n’en mêlent pas moins divertissement et enseignement. C’est ce que nous appellerons, de manière bâtarde, l’« edutainment ». De Gilderoy Lockhart, professeur de défense contre les forces du mal et son approche excessivement théâtrale de l’enseignement (de quoi faire pâlir Robin Williams et son navrant cercle des poètes disparus) à la folle hirsute docteur ès marc de café, à Poudlard, on apprend vraiment en s’amusant. Cours de potion, de divination, de sortilèges, de botanique… tous mélangent à merveille la théorie et la pratique, parfois au dépens des étudiants (combattre ses pires démons, devant toute sa classe, peut, il est vrai, manquer de fun...) Cela expliquerait-il notre besoin de festiviser sans cesse l’éducation ? Là où autrefois nos parents se contentaient d’apprendre docilement des pages et des pages de leurs précieux Lagarde et Michard, nous avons désormais besoin d’autre chose, d’un « supplément de vie et d’âme », pour enregistrer le moindre savoir. Un accès infantilisant à la connaissance. Les musées misent sur des installations ludiques, les masterclass interactives ont le vent en poupe, les applications didactiques se multiplient, comme si nous n’étions plus capables d’apprendre dans la douleur, ce qui, en mon sens, reste le meilleur apprentissage qui soit. Mais bon, si vous n’êtes pas d’accord, vous pouvez toujours vous inscrire à la Grey School, une école online basée sur le modèle de Poudlard, proposant des formations en sept ans. Un rêve d'enfant devenu réalité ? 

 

4. DE LA DESOBEISSANCE CIVILE

 

 

Dans le monde merveilleux d’Harry Potter, les dissidents sont souvent récompensés. Et oui, enfreindre les règles est même encouragé. Que Dumbledore offre à Harry la cape d’invisibilité, à Hermione un collier pour remonter le temps, ou bien qu’Harry fasse usage de la magie en présence de moldus et soit finalement pardonné en sont autant de preuves. Quant à la carte du maraudeur, sa simple existence figure un défis à l’autorité et une glorification de la désobéissance facétieuse. En même temps, les institutions et l’autorité, davantage dans les derniers tomes, sont souvent présentés de manière grotesque et dictatoriale. Le ministère de la magie, Poudlard ou encore la famille (les Dursley), exercent une pression toxique sur les individus, faisant de la rébellion et de la résistance les choix moraux possibles. Appliqué à notre monde, cela signifie que nous avons grandi dans la défiance des institutions et la célébration de groupuscules anti-establishment. Harry Potter a fait de nous des zadistes en puissance, des révoltés, nos smartphones pour baguettes magiques. Un tweet indigné vaut bien un Ava Kadavra ou deux, non ?

 

5. LE SYNDROME DE L’ELU

 

 

Que celui qui n’a pas attendu, vainement, sa lettre d’admission à Poudlard le jour de son onzième anniversaire se dénonce. Personnellement, je l’attends toujours. Comme les jeunes sorciers de la saga, nous vivons dans l’espoir d’être choisis, d'être remarqués pour nos talents, nos capacités, notre singularité ou simplement pour notre appartenance à une lignée s’étant distinguée par le passé (team Serpentard). Persuadés de nos mérites individuels, nous attendons un mentor pour révéler en acte ce qui sommeille en nous en puissance. Au lieu de nous construire seuls, nous courrons après la chimère d’une âme bienveillante, disposée à nous mettre à l’épreuve afin que puisse s’épanouir notre « moi augmenté », notre petit sorcier intérieur. Et puis, nous ne sommes pas non plus insensibles à la notion de prophétie, très présente dans les romans. Pensant approcher un point de non retours civilisationnel, face à la convergence des crises climatiques, écologiques, économiques, sociales, migratoires et autres, nous nous vivons en sauveurs, prêts à relever l’humanité de son effondrement nécessaire à coups de permaculture et de croquettes vegan. Nous serions les chantres d’un nouveau monde, guidés par une Hermione Grangers suédoise, en la personne de Greta Thunberg, figure messianique prête à se sacrifier pour le bien de l’humanité. Chaque jeune est sommé de se vivre en sauveur, de renoncer à l'utopie d'un consumérisme effréné pour adopter celle, plus noble, de la décroissance. C'est notre destin ! 

 

Par Carmen Bramly

 

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