Anatomie du conspirationnisme 

Twenty s’est entretenu avec Raphaël Josset, docteur en sociologie et spécialiste de la question, pour mettre à nu ce phénomène contemporain.
19/11/2018

 

 

TWENTY : Dans la mesure où un article conspirationniste en cache souvent un autre, les articles que l'on trouve en ligne se citant les uns les autres, comment faire pour ne pas tomber dans un cercle vicieux ?

Raphaël Josset : Le « cercle vicieux » que vous évoquez renvoie aux fameuses « bulles cognitives », « bulles informationnelles » ou « bulles de filtres » dont on a beaucoup parlé ces derniers années, particulièrement au moment des campagnes présidentielles, américaines et françaises. Globalement, nous avons tous naturellement et très largement tendance à aller chercher des « informations » ou des « analyses » là où les interprétations et autres « points de vue » sur le monde nous intéressent et nous semblent particulièrement pertinents. Nous avons donc tendance à aller chercher des informations qui confirment et renforcent nos représentations, font écho à nos « croyances » ou même à nos hypothèses tout en occultant, plus ou moins consciemment, ce qui les infirme. On parle de « biais de confirmation », de « chambre d’écho » ou tout simplement de « mauvaise foi ».

 

TWENTY : C’est un phénomène lié à la fin des grandes idéologies ? Les gens sont-ils tellement paumés qu’ils ne savent plus à quoi se rattacher ?

R.J : Dans nos sociétés « post-industrielles » où la « classe ouvrière » et sa conscience collective sont réduites à peau de chagrin, la stratification sociale et les idéologies ne sont plus ce qu’elles étaient (il y a de nos jours moult bourgeois de gauche et pléthore d’ouvriers de droite ainsi que divers syncrétismes de toutes sortes) mais dans cette ère des réseaux on retrouve évidemment toujours les mêmes biais cognitifs, « humains, trop humains ». A propos des « tribus postmodernes » qu’il voyait émerger à la fin des années 80, le sociologue Michel Maffesoli disait que celles-ci se structuraient autour d’un « sentiment d’appartenance, en fonction d’une éthique spécifique dans le cadre d’un réseau de communication » (Le Temps des tribus, 1988). Des « groupes affinitaires », des « communautés émotionnelles » se forment alors semble-t-il sur d’autres bases que l’appartenance de classe, utilisant pour cela la puissance des nouvelles technologies d’information et de communication.

 

TWENTY : En quoi les réseaux sociaux ont-ils favorisé l’expension et la propagation des posts-vérités ?

R.J : En donnant à tout un chacun la possibilité de « devenir son propre média » (réalisant ainsi massivement le slogan « Don’t hate the media, become the media ! » du chanteur punk californien Jello Biafra qu’avait adopté la mouvance hacktiviste de l’Internet militant à la fin des années 90) on peut dire que les dits « réseaux sociaux » et autres applications ont permis l’extension individuelle et planétaire du domaine médiatique et par conséquent le déploiement de son « pseudo-réalisme structurel » avec tout ses potentiels travers en terme de distorsion, manipulation, mystification, partialité, etc. C’est la démocratisation intégrale de la rumeur, du ragot, du mensonge, de l’intox, du « hoax » et de la « fake news ».

La « complosphère » est fille de ce que l’on appela un temps le « web 2.0 » basé sur les principes du « participatif » et du « collaboratif ». Une « matrice communicationnelle » (Maffesoli, 1988) nous plongeant finalement toujours plus dans l’ère des simulacres, de la simulation et du virtuel qu’analysait déjà brillamment depuis plusieurs décennie le philosophe et sociologue Jean Baudrillard (La Société de consommation, 1970) à la suite de bien d’autres auteurs (Günther Anders, Marshall Mc Luhan, Daniel D. Boorstin, Guy Debord, Philip K. Dick, etc.). Le développement des infrastructures techniques, des applications logicielles et la virtualisation favorisant donc le déploiement de la sphère conspirationniste sur un mode viral et pandémique tout à fait caractéristique de la société globale des réseaux mondialisés. Le film Contagion (2011) de Steven Söderbergh avait bien mis en scène ce dangereux mode viral et pandémique de propagation des « informations » comme des agents biologiques pathogènes dans un monde technologiquement interconnecté.

 

TWENTY : Google a-t-il mis au point un algorithme permettant d'éviter qu'on ne tombe que sur des articles conspirationnistes, une fois qu'on en a consulté un ?

R.J : La multinationale Google n’échappe évidemment pas à la règle de la collecte de données personnelles et est même notoirement un acteur premier plan, pour ne pas dire la figure emblématique de ce capitalisme cybernétique qui entreprend de transformer l’espèce humaine. Les algorithmes de Google et de Youtube (qui lui appartient) font-ils donc partie du problème ou de la solution à la question conspirationniste ? Régulièrement pointées du doigt, à l’instar de Facebook, pour leur responsabilité dans la diffusion de contenus complotistes et autres « fake news » du fait du fonctionnement de leurs algorithmes de recommandation, ces entreprises ont été amenées à réagir en annonçant prendre des mesures pour modérer leur divulgation. En l’occurrence, traquer les vidéos violant les conditions d’utilisation de la plateforme pour ce qui est de Youtube par exemple. Il y a peu de chances que ces mesures contribuent efficacement à enrayer le phénomène.

 

TWENTY : Mais alors, comment faire pour s’en sortir ?

R.J : Ne pas tomber dans le « cercle vicieux » et l’enfermement dans une « bulle » (« J’suis dans ma bulle... » chante PNL) nécessite déjà au moins d’avoir conscience de son existence. Développer une attitude sceptique, prendre du recul, garder un « esprit critique », examiner toute affirmation de quelque bord qu’elle vienne, développer sa faculté de juger, de discerner le vrai du faux, etc. en somme comme le préconisait déjà Platon, attaquer les apparences de vérités (simulacres, rhétoriques séductrices, idées reçues, opinions communes, etc.) dans lesquelles nous vivons comme des prisonniers (cf. la fameuse « allégorie de la caverne », La République, Livre VII). Ce qui, j’en conviens, devient toujours plus difficile à l’ère du numérique.

 

TWENTY : Comment pourrait-on « éduquer » les jeunes aux médias, selon vous ?

R.J : Dans les démarches d’ « éducation aux médias et à l’information », on parle souvent de « croiser les sources » pour vérifier l’information mais encore faut-il savoir identifier les sources, les positionner, les situer politiquement, donc posséder déjà une certaine culture politique et médiatique. Qu’est-ce qui aujourd’hui peut-être considéré comme tout à fait fiable ? Pour le savoir il faut aller à la recherche d’informations sur la source d’information et ainsi de suite… C’est tout une enquête à mener et que sont par ailleurs censés effectuer les professionnels de l’information mais dont la neutralité et l’objectivité n’est malheureusement pas toujours garantie. C’est le moins que l’on puisse dire. Et là est tout le problème sur lequel surfent facilement les « conspis » qui passent d’une légitime critique des médias dits « dominants » souvent soumis à des impératifs économiques à une interprétation paranoïaque des faits en fonction de l’application d’une grille de lecture préconçue, en l’occurrence ici sur un mode radicalement binaire et manichéen.

TWENTY : Qu’est-ce qui se cache derrière le « système », souvent évoqué par les conspirationnistes ? TWENTY : N’est-ce pas ironique, quand on pense à l’étymologie du mot, systema, qui signifie assemblage ?

R.J : D’une manière générale pour les conspirationnistes, ce qui se cache derrière le « Système » de domination politique, économique, culturel, médiatique, etc., « l’Ordre établi » et/ou l’Establishment, c’est une maléfique corporation d’initiés qui tire secrètement les rênes du pouvoir mondial. Comme si tout dépendait du volontarisme de quelques personnes puissantes. La vision du « Système » qu’ils exposent est celle, désuète selon moi, d’une structure pyramidale et centralisée souvent représentée symboliquement par les triangles maçonniques surmontés de l’Oeil de la Providence. Structure qui fut beaucoup plus caractéristique des anciennes formations de pouvoir personnalisé liées aux monarchies et aux États-nations modernes plutôt que de la multipolaire société globale des réseaux et des flux de toutes sortes qui est aujourd’hui la nôtre même si des processus de concentration des capitaux et/ou l’émergence des puissantes GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) peut de nouveau inciter à voir les choses de cette manière. Mais c’est une vision du « Système » qui ne prend pas en compte le paradigme de la complexité issu des enseignements de la « systémique » (cf. la Théorie générale des Systèmes de Ludwig von Bertalanffy, 1968) qui a à voir avec la cybernétique et insiste sur les phénomènes d’interaction, information et de communication entre les divers éléments d’un ensemble (social, biologique, technique, etc.).

 

TWENTY : A travers Internet, les conspirationnistes n’ont-ils pas justement créé leur propre système ?

R. J : La « complosphère » fait effectivement système tout autant qu’elle fait partie du Système qui l’engendre comme antithèse dialectique et utile pôle de négation spectaculaire reflétant des mutations de l’être-au-monde. Y a-t-il d’ailleurs un extérieur au Système ? Par ailleurs, on peut se demander si dans son hypercriticisme délirant « l’esprit conspirationniste » n’incarne pas comme conscience collective émergente, de concert avec les divers fondamentalismes et populismes contemporains, une certaine « ruse de la Raison » pour le dire avec Hegel par laquelle celle-ci se réalise matériellement dans le monde, même au prix de diverses tragédies, au-delà des oppositions, contradictions et de la volonté consciente des acteurs motivés par leurs désirs et intérêts. Concernant le processus historique, la question pour le franc-maçon Hegel était d’ailleurs « de savoir si sous le tumulte qui règne à la surface, ne s’accomplit pas une œuvre silencieuse et secrète » qu’à chaque époque les « grands hommes » incarnant « l’Esprit du Monde en marche vers une nouvelle forme » tentent de porter à la conscience de tous en la réalisant. (cf. Hegel, La Raison dans l’histoire, 1830). Il faut préciser que chez Hegel nous sommes tous au final « les moyens et les instruments » inconscients de l’Esprit en marche.

 

TWENTY : L’esthétique de certains sites conspirationnistes (similaire à un skyblog d’adolescent attardé), semble d’ores et déjà indiquer la nature du contenu. Si le message s’assimile au médium, pourquoi ne pas soigner cette esthétique ? N’ont-ils pas peur de rebuter les lecteurs ? Pourquoi les lecteurs ne s’arrêtent-ils à ce genre de détails ?

R.J : Si les lecteurs ne s’arrêtent pas à ce genre de détails c’est que le fond les intéresse plus que la forme contrairement à certains travers de la société moderne qu’ils dénoncent par ailleurs. Mais les producteurs de contenus conspirationnistes qui en font un fonds de commerce savent aussi soigner leur présentation. D’ailleurs il est surprenant de voir comment ceci reprennent souvent les codes médiatiques du système qu’ils dénoncent. « Le medium est le message » disait Marshall Mc Luhan prophétisant dans les années 60 l’avènement du « village global » et s’il y a bien un « Nouvel Ordre Mondial » en émergence – notion qui ne cesse d’obséder les « conspis » - c’est bien celui de la Technique qui se déploie « sur toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire » comme le disait l’hégéliano-marxiste Guy Debord, dans les 60’s également, à propos de la Société du Spectacle.

TWENTY : Quel serait le point commun entre toutes les théories du complot, du Protocole des Sages de Sion à celles qui circulent aujourd’hui sur 4Chan ? Le besoin de désigner un bouc-émissaire ? Ces théories traduisent-elles une pathologie, un complexe adolescent, consistant à désigner un "méchant" pour se rassurer ?

R.J : Je ne sais pas si les adolescents ont vraiment besoin de désigner un « méchant » pour se rassurer. Il s’agit surtout selon moi, comme à toutes les époques de crise existentielle et spirituelle, de redonner un visage à l’ennemi que l’on pourra ainsi combattre dans un monde où se sont effondrés tous les référents et repères de sens. Un monde qui devient avec les virtualités numériques toujours plus spectral et fantomatique et donc la « présence » à soi, aux autres et au monde de plus en plus étrange et incertaine. Dieu, les anciennes idéologies révolutionnaires sont morts ou proches de l’extinction. Les rapides bouleversements et transformations engendrés par le développement technologique provoquent des phénomènes d’ « apocalypses culturelles » se manifestant par de critiques phénomènes d’effondrement de la présence individuelle et collective (crise de possession, délires schizophréniques, paranoïa, etc.) chez les populations qui y sont confrontées comme l’avait observé l’anthropologue italien Ernesto de Martino (cf. notamment La Fin du monde, essai sur les apocalypses culturelles,). Dans ce contexte, il s’agit alors pour certains de retrouver de la transcendance, du sens, de la verticalité, des repères parce que nous n’arrivons pas à nous satisfaire, en particulier nous autres Occidentaux, de la fondamentale « précarité existentielle » que remarquait sagement l’Obscur philosophe grec Héraclite d’Éphèse il y a plus de 2500 ans. Avec son fameux « tout coule » ou encore « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », celui-ci rappelait en effet, à l’instar des philosophies et spiritualités orientales (Taoïsme, Bouddhisme, etc.), que tout dans l’univers est en perpétuel mouvement et que par conséquent, à plus ou moins long terme, rien dans nos existences terrestres n’est jamais définitivement assuré, stabilisé, garanti. Ni les pyramides d’Egypte, ni les Monts Saint Michel par lesquels les mortels ont vainement essayé de graver leur foi dans l’Eternité. Comme l’a si bien dit dans le même sens le philosophe Tyler Durden, « même la Joconde subit les outrages du temps !»

 

Propos recueillis par Carmen Bramly.

 

* Raphaël Josset est docteur en sociologie de la Sorbonne et chercheur au Ceaq. Il s’attache à penser la mutation socio-anthropologique en nourrissant un intérêt particulier pour les cryptes de la culture, les diverses formes de dissidence et de subversion, la question de la Technique, l’épistémologie de la complexité et plus largement la dialectique de l’Ordre et du Chaos. Il a récemment publié Complosphère, l’esprit conspirationniste à l’ère des réseaux (Paris 2015).

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