Astrid de Villaines : "Un livre comme ça, avant Me Too, il ne sortait pas."

Rencontre avec Astrid de Villaines, journaliste et auteure du livre Harcelées. Enquête dans la France des violences faites aux femmes. Un ouvrage fort et nécessaire qui recueille la parole de soixante-douze femmes victimes de violences.
14/05/2019

 

Plus de cent heures d’enregistrements, soixante-douze femmes qui témoignent des violences qu’elles ont subies au cours de leur vie : le 7 mars 2019, la journaliste Astrid de Villaines publie Harcelées. Enquête dans la France des violences faites aux femmes aux éditions Plon. Un livre puissant et nécessaire qui réunit la parole de femmes victimes de violences sexistes et/ou sexuelles. Pendant un an, Astrid de Villaines est allée à la rencontre de femmes de tous âges, de tous milieux sociaux afin de recueillir leurs témoignages, souvent bouleversants. Ce sont des assistantes sociales qui parlent, des enfants également : "Quand je serai grand, je battrai ma femme" dit l’un d’eux. Les femmes victimes de harcèlement, de violences conjugales ou de viol se succèdent. C’est parfois dur à lire, mais c’est absolument nécessaire pour comprendre le quotidien éprouvant de ces femmes. Sans jamais tomber dans le pathos ou la complaisance, l'auteure délivre un message fort qui mérite d’être lu et entendu par tous. Pour vos parents, vos frères et soeurs, vos amis : ce livre est une nécessité.

 

 

TWENTY : Comment vous est venue l’idée de faire une enquête d’un an, de recueillir les témoignages de femmes et d’en faire un livre ?

Astrid de Villaines : Le moment où est née l’idée du livre, c’est quand j’ai démissionné de LCP, en mars 2018. J’ai été victime d’une agression sexuelle, et j’ai démissionné après avoir porté plainte. À cette période, j’ai reçu une centaine de témoignages de femmes aux profils très variés. Ensuite, sur la construction, je suis vraiment partie de mon expérience de femme et de jeune fille. C’est une anecdote que je raconte dans le livre : très vite, j’ai ressenti des violences et des entraves à ma liberté, comme par exemple le fait de sortir dans la rue et d’avoir peur. Et en partant de ce qui m’était arrivé et de ces soixante-douze femmes que j’ai rencontrées, j’ai essayé de montrer la vie quotidienne des françaises, de montrer les discriminations et les violences qu’elles peuvent vivre.

 

TWENTY : Il y a des témoignages de femmes de tous âges et de tous milieux sociaux. Comment avez-vous pris contact avec elles ?

Astrid de Villaines : La plupart des femmes, je suis vraiment allée les chercher moi-même, par les réseaux sociaux, les syndicats, des associations, et ça a aussi beaucoup fonctionné par le bouche-à-oreille. Je n’ai même pas eu besoin de faire d’appels à témoignages. Sur le harcèlement de rue par exemple, j’ai repéré des femmes qui postaient des vidéos et des témoignages sur les réseaux. J’ai contacté des associations spécialisées sur les sujets pour avoir une vision d’experts, pour les victimes de violences conjugales je suis allée voir des services publics dans les Alpes-Maritimes et dans le nord de la France. J’ai fait un travail classique d’enquête journalistique.

 

TWENTY : Plusieurs choses surprennent à la lecture du livre, notamment la conscience qu’ont les enfants des violences sexistes et sexuelles. Un enfant de sixième dit d’ailleurs « Le soir, un garçon peut sortir, alors qu’une fille, elle risque de se faire violer ». Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans les témoignages que vous avez entendus ?

Astrid de Villaines : Les paroles de certains enfants m’ont marquée, c’est sûr. Mais je dirais que les témoignages les plus durs ont été ceux des victimes des violences conjugales qui ont vécu des années de violences extrêmement graves et qui ont frôlé la mort. Ce qui m’a vraiment marquée aussi, c’était leur visage. C’est d’ailleurs pour ça que je suis en train d’adapter ce livre en documentaire, parce que j’ai vraiment envie de montrer la façon dont elles sourient, dont elles sont reconstruites, dont elles veulent aider les autres : c’est pour ça qu’elles parlent. C’était à la fois très dur, il y a eu beaucoup de pleurs et d’émotions, et en même temps très fort, parce qu’elles étaient debout et fières de s’en être sorties.

 

TWENTY : Il y a des témoignages vraiment difficiles à lire, les vécus sont très lourds. Comment avez-vous réussi à accueillir toutes ces paroles ?

Astrid de Villaines : C’était dur, mais je m’étais préparée. On m’avait prévenue : les associations d’aide aux victimes, les femmes que j’ai pu rencontrer m’avaient dit « Attention, il faut se protéger ». Il y a ce qu’on appelle le syndrome vicariant que beaucoup d’assistantes sociales ou assistants sociaux peuvent avoir, où vous prenez tout ce que vous entendez, et ça vous détruit. J’ai vraiment essayé de compartimenter, de faire autre chose, de ne pas travailler douze heures dans la même journée pendant six mois. J’ai essayé de faire comme je pouvais, mais c’est sûr qu’il faut beaucoup d’empathie pour recueillir cette parole. Ayant moi-même été victime, je savais quel comportement adopter : ne pas forcer les femmes à parler, ne jamais juger, être dans l’écoute. Je leur ai toutes fait relire les citations parce que je voulais qu’elles soient à l’aise avec leurs propos, qu’elles ne regrettent pas et qu’elles n’aient pas de répercussions trop graves dans leurs vies personnelles ou professionnelles.

 

 

TWENTY : En 2018, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. En 2019, c'est une femme tous les deux jours. Est-ce qu’il y a réellement eu un « après me too » selon vous ?

Astrid de Villaines : Je pense déjà qu’un livre comme ça, avant me too, il ne sortait pas. Je pense aussi que je n’aurais pas eu autant de témoignages : il y a un vrai désir de parler chez les femmes, on l’a vu pendant me too, et on le voit aussi par les plaintes qui augmentent dans les commissariats. Il y a une réelle prise de conscience. Je le vois même dans mon entourage, on se raconte des anecdotes qu’on n’avait jamais osé se dire avant, comme s’il y avait enfin une légitimation de la parole, et c’est un point très positif. Après, est-ce que ça change réellement ? En termes de politique publique, ça ne va pas du tout assez vite et assez loin, et le drame que l’on voit à travers les féminicides qui augmentent, c’est atroce et ça devrait tous nous réveiller. Je pense qu’on a beau faire des plans, il faut aller beaucoup plus loin en termes de moyens.

 

TWENTY : Emmanuel Macron avait pourtant promis de se concentrer sur l’égalité hommes femmes et sur le combat contre les violences sexistes et sexuelles.

Astrid de Villaines : Évidemment, il y a des mesures d’affichage, quelques lois importantes : la loi Schiappa, le plan pour les victimes de violences conjugales… Il y a des choses qui sont faites, mais ce n’est rien par rapport à ce qui se fait dans d’autres pays voisins. Il n’y a pas assez de moyens. En Espagne, le budget pour lutter contre les violences faites aux femmes, c’est un milliard d’euros sur cinq ans, sept fois plus qu’en France, et les féminicides sont trois fois moins importants. Il n’y a pas de secret, c’est l’argent qui compte pour éduquer, former, prendre en charge, on connaît toutes les mesures nécessaires, si la volonté politique est là, on peut réduire les violences.

 

 

TWENTY : Les chiffres sont alarmants, 70% des plaintes pour viol sont classées sans suite. Dans le livre, vous parlez pourtant d’un aspect important concernant les violences sexuelles : déposer plainte est essentiel pour se reconstruire.

Astrid de Villaines : C’est vrai qu’il y a encore une honte lorsque l’on est violée. C’est dramatique parce que c’est plus grave que si on se fait frapper dans la rue, et c’est plus condamné, et pourtant on va attendre vingt ans pour parler de ce qui nous est arrivé. Je crois que là-dessus, l’exemple de la Belgique est très intéressant : ce sont des centres d’accueil des victimes de viol à l’hôpital, et c’est d’ailleurs recommandé par l’OMS. Les femmes sont accueillies tout de suite dans un endroit sécurisé où il y a un policier qui peut prendre la plainte. C’est beaucoup plus rassurant que de devoir aller au commissariat. Surtout que lorsque l’on est victime de viol, il faut aller très vite déposer plainte pour obtenir réparation, parce que dix ans ou vingt ans plus tard, c’est très difficile de prouver le crime. En France, ce n’est pas prévu, il n’y a aucune discussion à ce sujet, alors que c’est demandé par énormément d’associations spécialisées, et surtout, ce n’est pas très cher à mettre en place. Il suffirait d’un centre par région, mais on met ça sous le tapis en considérant qu’il y a d’autres priorités, alors que c’est soi-disant la grande cause du quinquennat.

 

TWENTY : Un moment marquant du livre, c’est aussi la classe de troisième où règnent une égalité et une liberté de parole, pour la simple et bonne raison que c’est une classe option rugby en mixité. Le changement doit se faire dès les bases, grâce à l’éducation ?

Astrid de Villaines : Je me suis aperçue que dès le plus jeune âge, de la crèche jusqu’au lycée et jusqu’en entreprise, il y a vraiment des boys’ club, et il faut vraiment que ça cesse pour réduire les violences sexistes et sexuelles. Il y a un continuum entre toutes ces violences, c’est ce système patriarcal que j’ai voulu démontrer et dénoncer. Je pense que ça passe aussi par le sport, cet apprentissage de la mixité et le fait de casser les stéréotypes et de s’écouter. Je ne m’étais jamais posée la question avant cette enquête : pourquoi on est en groupes filles / garçons pour le sport ? Pourquoi on nous dit de faire des pompes sur les genoux ? Si dès l’âge de huit ans, on nous disait de faire comme notre voisin, on y arriverait. D’ailleurs, on le voit dans le livre, le résultat est palpable : je me suis rendue compte tout de suite qu’il y avait une ambiance bien plus apaisée et égalitaire dans cette fameuse classe.

 

TWENTY : Est-ce que l’écriture de ce livre vous a permis d’évoluer sur certaines positions que vous pouviez avoir ?

Astrid de Villaines : Sur le harcèlement de rue, oui. Même si je ne suis pas aussi intolérante que d’autres, ce que j’ai voulu montrer, c'est que même si ça ne nous atteint pas, il faut respecter celles qui ne le supportent pas. Et c’était un peu un clin d’oeil ou une réponse à la tribune de Deneuve (Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle, tribune parue dans Le Monde le 9 janvier 2018, ndlr) : si ça ne la dérange pas d’être importunée, tant mieux, mais si on pouvait respecter celles qui ne le supportent plus et qui demandent juste que la loi soit appliquée, ça serait mieux. La deuxième chose sur laquelle j’ai ouvert les yeux, c’est le viol conjugal. J’avais des a priori comme beaucoup de personnes, c’est-à-dire : comment peut-on être violée dans son couple ? Pourtant, c’est une réalité et ça détruit une vie, et les témoignages du livre sont très forts. C’est aussi pour ça que j’aimerais que les hommes lisent ce livre, pour ouvrir les yeux sur le quotidien de nombreuses femmes. J’ai essayé de faire quelque chose de pédagogique. C’est pareil pour le sujet des violences conjugales, la question que tout le monde se pose quand on n’est pas informé, c’est : pourquoi elle n’est pas partie ? Je l’ai demandé aux victimes, et elles n’étaient pas du tout choquées. Elles disaient qu’elles étaient aussi étonnées d’être restées si longtemps dans cette prison, mais elles expliquaient les mécanismes pour montrer qu’on est sous emprise. Une étude a d’ailleurs montré que les femmes victimes de violences conjugales partent et reviennent en moyenne sept fois avant de partir définitivement. Et puis en faisant ce livre, j’ai été très encouragée par la jeunesse que je trouve beaucoup plus déterminée à ne pas se laisser faire, beaucoup plus vindicative que les générations précédentes.

 

TWENTY : Qu’est-ce que vous diriez aux hommes pour qu’ils lisent ce livre ?

 Astrid de Villaines : J’ai déjà entendu plusieurs hommes me dire que ça a été trop difficile pour eux de le lire, alors que je ne le trouve pas si dur que ça. Il faut savoir, il faut comprendre. Ça prouve qu’il y a une vraie méconnaissance du sujet par les hommes, et je crois qu’il faut que chacun et chacune fasse preuve d’empathie. Lire ce livre, ça permet de mieux comprendre ce que vivent les femmes au quotidien. J’ai des amis journalistes très engagés dans les causes féministes qui m’ont dit qu’ils ne savaient pas que c’était à ce point. Quand j’ai demandé aux femmes : « Si vous aviez une baguette magique, qu’est-ce que vous feriez ? », l’une d’entre elles m’a répondu « J’aimerais juste qu’un homme puisse vivre dans la peau d’une femme pendant vingt-quatre heures ». Que ce soit dans l’agriculture, dans une start-up à Paris ou une entreprise du Mans, il faut écouter et comprendre que le sexisme est un système complètement banalisé.

 

 

TWENTY : Est-ce que vous vous êtes entretenue avec des femmes qui ne se rendaient pas compte qu’elles avaient été victimes de sexisme ou de violences sexuelles ?

Astrid de Villaines : J’ai vu beaucoup de femmes qui disaient « Je n’ai jamais vécu de sexisme », et qui étaient en quelque sorte dans une forme de déni. Après une heure de conversation, elles se souvenaient finalement de ce qu’elles avaient vécu et reconnaissaient que c’était anormal. Malgré tout, même si on est dans le déni, c’est une souffrance : toujours avoir des remarques sur sa tenue, être dénigrée, être discriminée à l’embauche, ne pas évoluer professionnellement comme les hommes… Très souvent, j’allais voir une femme pour parler de harcèlement de rue, et finalement elle me disait qu’elle avait été victime de violences conjugales ou de viol. Il y a des noms que l’on retrouve plusieurs fois à différents chapitres du livre, parce qu’une femme est victime plusieurs fois au cours de sa vie. C’est aussi ça la grande conclusion de ce livre : quel que soit le milieu social, l’âge, la profession, le territoire, les femmes sont victimes de sexisme ou de violences, et plusieurs fois. Depuis la parution, certaines femmes m’ont dit qu’elles auraient aimé témoigné, parce qu’elles n’avaient pas osé à l’époque. C’est aussi pour ça que je souhaite faire de ce livre un documentaire, pour continuer à donner la parole aux femmes, parce que je me rends compte que plus on parle, plus la parole est libérée, et plus les femmes osent raconter ce qu’elles ont vécu et encouragent les autres à témoigner. En tant que journalistes, ce qu’on peut faire pour que les choses changent, c’est vraiment donner la parole aux concernées.

 

TWENTY : Dans ce livre, vous parlez aussi de l’écriture inclusive. Pensez-vous que le combat contre les violences sexistes et sexuelles doit passer par l’évolution de la langue française ?

Astrid de Villaines : J’en suis persuadée. Je suis très à cheval sur la langue française donc je n’ai pas envie que ce soit fait à la va-vite, et j’aime bien ce que dit Christiane Taubira dans le livre : il faut un grand débat, et surtout que la langue reste belle. C’est assez bien dit, et je pense que faire un débat à ce sujet serait très intéressant. Il n’y a pas de combat plus important qu’un autre : tout se mène de front. Quand on est une petite fille, qu’on commence à étudier la langue et qu’on se rend compte qu’on est invisible, que la femme n’existe pas dans le vocabulaire, dans les accords, dans cette langue qui est quand même notre bien commun le plus précieux, c’est affolant. Et la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » est à réformer d’urgence. Il y a plein d’alternatives : les accords de proximité, les accords en nombre, c’est vraiment un marqueur de la domination masculine.

 

TWENTY : Comment avez-vous envie de continuer ce combat contre les violences faites aux femmes, à titre personnel ?

Astrid de Villaines : Il y a déjà le documentaire qui est en cours de développement. C’est dur, mais je croise les doigts, c’est plutôt bien parti. J’aimerais beaucoup occuper un poste de gender editor. Il n’y en a pas encore en France, c’est le poste qu’occupe Jessica Bennett au New York Times. C’est à cheval entre l’investigation sur les questions de genre et la médiatisation de ces sujets, mais c’est aussi veiller au sein du journal à ce qu’il y ait assez de femmes en une, à l’antenne, etc. Je pense qu’il faut qu’on importe ce métier en France, ça aurait vraiment du sens de le créer prochainement.

 

Par Kenza Helal-Hocke

Rechercher

×