C'était quoi, l'amour aux temps du Corona ?

Que l’on soit célibataire endurci (il n’y a aucun mal), en couple, à distance, statut « c’est compliqué », ça voulait dire quoi s'aimer entre quatre murs ? 
18/06/2020

 

 

QUAND TE REVERRAI-JE ? 

 

En 2020, la distance, s’il y en a une, ne se compte plus en kilomètres mais en jours. Désormais, ce n’est plus les fuseaux horaires, les grèves, le mauvais temps, les disputes et les emplois du temps blindés qui vont nous empêcher de nous aimer. Cette fois, c’est le gouvernement qui régit nos vies affectives. 

 

Contraint de rester chez soi pour sauver des vies, le confinement, c'est la pagaille dans les nôtres. C’est ce qu’exprime le Docteur Annie Rapp, psychiatre et psychothérapeute. « Dès notre plus jeune âge, l’autre occupe une position centrale. Il pause les fondations de nos émotions et de notre environnement. Il nous protège, nous sécurise et nous valorise. Il nous bouscule, pose des interdits, encourage en nous arrachant à notre solitude. »

 

En grandissant, nous devenons plus autonomes, nous pouvons plus facilement nous passer de l'autre. Notre imaginaire étant plus développé, la présence continuelle n’est plus nécessaire car il nous suffit de penser à une personne chère pour se sentir bien. Mais, quand si soudainement, nous nous retrouvons démunis de nos relations, nos fondations se fragilisent et tout s’inverse : on peut ressentir de l’abandon « je me sens oublié », un manque de stimulation « je m’ennuie » ou au contraire un sentiment de sécurité vis-à-vis de soi-même, « je ne me sens plus obligé ».

 

C’est ce qu’a documenté le podcast Louie Média tout au long du confinement avec son émission « Émotions confinés» qui se penche sur cette drôle de période « pour comprendre pourquoi vous ressentez ce que vous ressentez, et d’où viennent les émotions que vous éprouvez ». Ce bon vieux Kant parlait quant à lui d’une insociable sociabilité comme d’un besoin insupportable d’être avec un autre que soi.

 

Parmi mes copains interviewés, il y a eu plusieurs cas de figures émotionnels : Lola s’est découverte très en colère. Ses émotions refoulées, sont remontées d’un coup. Antoine est dans la terreur de contaminer ou d’être contaminé. Il vit reclus chez lui et évite au maximum les contacts avec l’extérieur. Clémentine se sent confiné dans son confinement de par son incapacité à retrouver ses proches. Estelle vit sa meilleure vie car elle n’est plus obligé de rien. Anne-Charlotte est contente d’être avec ses parents mais imagine des escapades amoureuses pour retrouver son amoureux. Théo et Maë ont vécu leur meilleure vie ensemble. James se découvre de nouvelles passions. Margot allait voir ses amis pour boire un coup avec eux à travers la vitre d’un balcon. Alors, sans repères, on agit de manière nouvelle, on se transforme. On tâtonne mais c’est tant mieux car, c’est là que notre créativité rentre en jeu. 

 

PLUS VRAIMENT COMME D'HABITUDE 

 

C’est vrai qu’avec l’annonce du confinement, on est passé d’une patrie où la bise est classée monument historique à une douve sociale. Christina Comenchini, romancière italienne écrivait avec justesse : « Nous sommes en train de vivre de façon différente des moments de notre vie de toujours, et elle nous paraît nouvelle parce qu’elle est la même mais renversée : les objets, les personnes sont devenues visibles, et l’habitude s’est dissipée ».

À nous de nous habituer à de nouveaux repères, à nous couvrir le visage par politesse, à nous distancier des autres par bienveillance, à rester chez soi par solidarité. Et bien sûr, ces mesures ont un impact sur les relations sociales et amoureuses que nous avons dû réinventer.

 

L’éloignement géographique peut être stratégique. Il oblige les couples à s’écouter, à mémoriser plus facilement les importances de l’autre. Pour Pauline, l’éloignement rapproche ! « Même en ayant plusieurs années de relation à distance derrière nous, l’évolution de notre couple est plus mystique maintenant et le soutien de l’autre est plus important et nécessaire depuis le confinement ». S’aimer de loin mais s’aimer fort quand même.

 

Même constat pour Clément qui voit la décision de ne pas se confiner ensemble comme une nouvelle manière de consolider son couple. « On s’épaule autrement, c’est clair. Le confinement remet les pendules à l’heure, on a plus le temps et on est plus présent. On peut montrer à l’autre qu’on l’aime fort, on s’écoute et on parle plus, c’est agréable ». À contrario, pour Lola, le début du confinement a été vécu comme une longue chute. « Obligée de rester chez moi alors que je suis très active, loin de celle que j’aime, je me suis sentie abandonnée et vidée ».

 

Moins parasité par le quotidien, le retour à l’essentiel s’impose. On a enfin le temps de s’accorder au diapason de l’autre et surtout de réajuster certaines choses. Pour Lucie, ce moment est plus « une parenthèse à soi pour respirer. Pour laisser à chacun le temps de se retrouver individuellement avant de se retrouver à deux ». Pour Anthony, célibataire aux multiples conquêtes, se confiner chez son plan cul, c’était l’opportunité de partir sur la côte dans une magnifique maison avec piscine. Mais avec toute sa famille. Du coup, il a dit non et a préféré rester seul chez lui. À contrario, pour Théotime et Maëlys, confinés ensemble  ils s’accordent tous les deux sur le fait d’avoir vécu un confinement de rêve. Pour Théo, cette drôle de coupure s’est bien passé. « On vivait avec les parents du coup, passer de deux à quatre évite les tensions. On ressentait l’enfermement mais de vivre en communauté ça nous a permis d’être loin d’un confinement façon LOFT, à tourner en rond. » Pour Maë, même mesure. « On a eu la chance de passer un confinement à plusieurs, d’avoir chacun son espace. De base, on est une équipe au quotidien, on adore passer du temps ensemble. En se connaissant déjà très bien, on a pris le temps de faire plein de nouvelles choses à deux, à quatre ou solo. » Ce que retient Théo, c’est surtout le fait d’avoir vécu ce drôle de moment ensemble. « On pourra dire quand on sera plus vieux qu’on l’a fait tous les deux. » Et ça, c’est drôlement beau. 

 

BESOIN DE RIEN, ENVIE DE TOI

 

« Je rêve de pouvoir enlacer quelqu’un ». Voilà ce que me dis ma pote Ana, au bout du roul’ à J+10 du confinement (la pauvre, si elle savait la croisade qu’on allait se taper).

 

L’absence de contact physique peut faire des dégâts. Il ne faut pas oublier que c’est de la torture blanche (les Américains ont inventé ce nouveau concept après s’être fait pincer en 2005). Alors comment fait-on quand on ne peut pas se touché-collé ? Pour Sofia, le confinement a été un réveil pour sa libido « J’avais encore plus envie d’être physiquement proche. De pouvoir toucher et être touché, ça me rassure beaucoup et j’avais besoin de m’évader ». Confinée solo, elle profitait des applications et des podcasts pour se faire un shoot érotique. Loin des yeux mais près du cul, pour Bastien, à distance de base et pendant le confinement, « la présence de l’autre est un manque au quotidien. Du coup, l’imaginaire occupe un grand espace dans notre sexualité ». Sexy pics, vocaux, messages… tout est bon pour stimuler le désir de l’autre. Pour Léone, « Quand on se désire, on se le dit. C’est lancé comme ça entre deux conversations et c’est très excitant ».

 

« Dans mon couple, on est 3 : lui, moi et le corona » me raconte Jeanne, qui se lave frénétiquement les mains au gel hydroalcoolique. « On limite les contacts au maximum, je suis devenue vraiment parano et notre couple en prend un coup». Dans l’intimité, les embrassades pour Louis sont réduites à peau de chagrin : On le fait mais toujours avec une petite peur. «Je continue à travailler du coup, j’ai quand même peur de le chopper et de le refiler à ma copine. Du coup, on essaye des positions plus créatives, sans se pénétrer mais en se caressant…». Chez Hugo et Annie, la découverte : « On a testé le coronasutra pour le fun mais c’est super physique haha. Et puis dans l’emballement, on oublie vite les mesures de sécurité, on fait l’amour à l’ancienne, comme avant et on essaye d’oublier ce foutu virus. On se sent concerné mais intouchable ». Avec son mec, me raconte Bertille, « On se faisait des moments de peau contre peau. On enlevait nos t-shirts et on s’installait dans le lit en se faisant un câlin. Il n’y avait rien de sexuel, c’était un moment d’accalmie pour nous deux ». Moi, me dit Amélie en réajustant son masque « Je me prends parfois les mains, ou j’embrasse mes oreillers pour avoir un minimum de contact haha. Ça me manque grave de ne pas pouvoir toucher quelqu’un. » 

 

AIMER EST PLUS BEAU QUE D’ÊTRE CONFINÉS

 

Bon, confinement ou non, la vie amoureuse des jeunes n’est pas vraiment en pente descendante. Elle atteint même des sommets. En témoignent les chiffres de Tinder : plus 23% de conversation et 23% de temps à discuter ensemble, 3 milliards de matchs enregistrés en une seule journée, le dimanche 29 mars, jour de la lune en Vénus. Du côté d’Abricot, une autre appli de rencontres, on faisait connaissance en lives dates, son match en cam au doux nom de Bunkoeur. Christina Comencini (oui encore, je l’ adore) disait du confinement que « Nous sommes tous appelés à nous inventer une nouvelle vie, à nous sentir proches même si nous sommes éloignés, à régler nos comptes avec un sentiment que nous évitons à tout prix : l’ennui ». Et l’ennui, justement, on le trompe à tout va. 

 

Pour Clarysse, c’est sur Tinder que ça se passe. Elle cumule les matchs et les dates… en physique. « Je brave l’interdiction et le couvre-feu pour aller chez mes crushs. Je sais que ce n’est pas top vis-à-vis de l’épidémie mais y a une bouffée d’adrénaline extraordinaire qui donne à la rencontre un goût interdit ». En temps de confinement, qui part à la chasse prend son attestation.

 

Hector a lui aussi, pas mal dragué sur les applis. « Je proposais à mes matchs de se retrouver dans un magasin alimentaire au rayon fruits et légumes. C’était vraiment marrant car on se rencontre différemment, on est excité et heureux de ce date surréaliste haha ».

 

Pour Anto, le confinement a été une abstinence catégorique « J’ai arrêté de parler à mes plans culs, car ça ne sert à rien et ça n’aboutit qu’à de la frustration ». Nicolas, n’aime pas les applications de base et ne s’est pas mis dessus à cause du confinement. « Ma priorité c’est de voir les potes, la famille. Je vais attendre un peu avant de retourner draguer. »

 

Pour les amoureux de proximité, on invente des astuces, des excuses pour se retrouver. Paloma elle, trafique ses attestations pour aller chez son mec. « Quand je vais faire les courses, j’ai deux attestations : une pour l’aller avec mon adresse et une pour le retour avec la sienne. » Maëlle a quant à elle rejoint son doux pour un confinement hors norme. « On dormait dans une tente à la belle étoile. C’était magique. Une fois, je me suis fait choper par les flics, j’ai dû inventer une histoire avec mon grand-père pour ne pas être verbalisé. »

 

Le téléphone de Margaux n’a pas arrêté de sonner les premiers jours du confinement : « Tous mes exs se sont réveillés. On aurait cru que c’était la fin du monde, la veille on se traitait de connard, aujourd’hui on s’inquiète de comment l’autre va ».

 

Enfin, pour Désiré, le confinement a pris une autre tournure quand il a rencontré sa voisine « J’ai découvert que ma voisine était prof de yoga, grâce à ses lives insta. J’ai prétexté de la musique trop forte chez elle pour sonner à sa porte et on s’est rencontrés comme ça. J’ai eu un petit crush. »

 

FOULE SENTIMENTALE 

 

Y a pas à dire, ce confinement a complètement modifié notre rapport au corps, aux autres, à la perception de nous dans l’espace (vous ne savez pas comment j’ai galéré lors de ma première sortie après deux semaines : je n’arrivais plus à évaluer les distances et je me prenais tous les bancs publics).

 

Pour ma copine Lili, le confinement, c’est de se rendre compte de la présence des autres. Que derrière des fenêtres, quand des lumières s’allument, des gens sont là et vivent à côté de nous sans que l’on se rencontre. Et les rencontres, elle les plébiscite. Les discussions, les points de vue, les bisous à des inconnus, les retrouvailles sur les quais de gare comme le décrivait Camus dans « La Peste ». Alors haut les coeurs.

 

Maintenant on sait, on connaît l’absence de liberté et de l’autre. On connaît la magie de ce que l’on vit. On sait qu’il n’y a plus de frontières et qu’il faut être à l’écoute de ses envies. Qu’on aura tous un rapport à l’amour différent. Plus intense. Plus brûlant. Que le confinement aura créé ceux qui courent pour se retrouver, ceux qui vont matcher, ceux qui vont se séparer, ceux qui vont se découvrir soi et l’autre. Pour Eva Illouz, sociologue de l’amour, il n’y a pas d’autonomie dans une relation d’attachement. « On se définit par la relation et c’est la relation qui définit le moi ». Le love, c’est prendre le risque de sa propre vulnérabilité. Alors osons la rencontrer ! 

 

Par Liselotte Girard 

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