Comment peut-on encore vouloir être journaliste ?

Profession précarisée et parmi les plus détestées, le journalisme continu pourtant d'attirer chaque année un nombre croissant de candidats souhaitant rejoindre la grande famille des médias. Analyse d'un paradoxe.
29/10/2018

 

 

Le journalisme est un Oedipe non résolu. Généralement, le père ou la mère est du métier, de sorte qu’à ce jour, la grande famille des journalistes est sauvée par sa propre famille.

 

Pourrie par le temps, l’époque et ses turpitudes incestueuses, le journalisme survit grâce aux souvenirs émus de ceux qui ont étés les intimes de ce milieu, et qui l’ont connu à cet âge d’or qu’on datera toujours « avant ».

 

Paradoxalement, ceux qui l’ont connu finissent par la détester, la quitter ou pour les plus courageux, sauver les meubles du divorce en se tournant vers un journalisme plus « alternatif » et novateur dans le but de redonner un nouveau souffle à leur passion de jeunesse ; parmi ces derniers : les Frederic Taddeï (RT France), Aude Lancelin (Le Média), Natacha Polony (Marianne) et autres orphelins.

 

Mais tout ne se joue pas aux souvenirs de papa ou maman, qui, s’ils sont du métier déconseillent souvent ce parcours. Chacun parle d’un périple universitaire plus que bancal, très varié et sans gage d’emploi à la sortie ; le journalisme est une profession mouvante qui demande une grande polyvalence face aux nouveaux outils numériques, eux aussi en constante mutation. Voilà de quoi décourager des descendances.

 

On vous déteste. Du temps des parents, le journaliste avait mauvaise presse auprès du public, aujourd’hui, le journalisme a mauvaise presse auprès du public et de la presse.

 

Tant et si bien que les grandes têtes de la sphère médiatique partent, plus ou moins volontairement, voir ailleurs si l’herbe y est plus verte que près de la marre des grands canards, où il se dit que la parole y est de plus en plus bridée.

 

Un départ synonyme de fin d’adolescence pour certains, qui découvrent hypocritement que la presse n’a jamais été un déversoir de paroles sans filtre et qui se réfugient dans les bras de la grande chérie du XXIème siècle : « liberté d’expression ».

 

Alors, toujours envie de rejoindre la belle famille ?

 

Eh bien oui.

 

Paul, 20 ans, a toujours voulu être journaliste sans jamais trop savoir dans quelle branche. Il est comme les trois quarts des aspirants Pulitzer : engagé mais pas trop, sympathisant du Monde sans le connaître et, grand consommateur de « neutralité » façon AFP.

 

Depuis qu’il a vu Pentagon Papers, Spotlight, il se refuse à avoir une télévision dans ses 9m2, car il sait que le métier et son salaire aléatoire, n’entraveront pas son idéalisme sans bornes, ni sa famille riche, ni son éventuelle absence de talent.

 

Ce choix s’est imposé à lui le jour où une camarade de promotion, au physique incertain, cru bon d’affubler la Charte de Munich d’un historique non désiré, à savoir « un pacte contracté entre les chinois et les américains pendant la Troisième Guerre Mondiale ».

 

C’est grâce au choc de cet « Hiroshima culturel » que Paul réalise que si le journaliste est par essence un idéaliste, le bon journaliste lui est par expérience un pragmatique : prendre exemple sur les meilleurs et bénéficier de l’effet de contraste des mauvais.

 

Alors Paul étudie la question : sur les 35.047 journalistes détenteurs d’une carte de presse en 2017, combien connaissent cette vieille Charte allemande que l’on vient de citer, et sur ceux-ci, combien l’on respecté autrement que par une présentation météo ou un article sur « Johnny » en 365 jours d’actualité ? 

 

Pour lui, les médias traditionnels conservent le monopole des lieux communs, avec des documentaires d’investigation sur la canicule, le gluten ou la sémantique de « harcèlement sexuel ».

 

Et les médias alternatifs, les voilà pris entre le risque de produire un sujet digne d’intérêt, dans le même temps taxé de fake news pour ensuite être relégués au rang de blog vaguement (trop) politisé.

 

La « Fake News » : cette notion qui flirte avec la politique et qui tend à tout discréditer, l’idée, la phrase, voire la Lettre. Tout est Fake News et pourtant personne nest en mesure de déterminer ce qui est objectivement vrai. Car le journalisme est l’un des seuls métiers pour lequel les gens qui n’y connaissent rien se permettent de juger votre travail et de le ridiculiser en quelques Tweets.

 

Et comme Paul est un optimiste, il se met à rêver d’un monde ou ces anglicismes de minet lassés du français n’existeront plus que sur les plateaux de TPMP.

 

Oui, Paul est un optimiste qui veut trouver le sujet qui fâche, comme Dustin Hoffman et Robert Redford du temps où « journalisme d’investigation » était de l’ordre du pléonasme. Il veut  chahuter, chambouler, déranger, perturber, provoquer en version 2.0.

 

Pauvre iPaul : aujourd’hui ce qui fâche c’est de savoir si l’écriture inclusive peut également être appliquée au braille et si le dauphin pollue moins que le panda. Pire : le journalisme se mue en un néo-militantisme de troisième zone, balayant ladite Charte censée le régir d’un revers de manche. Le militantisme n’étant en aucun cas un diplôme voire un talent caché, il reste tout de même pour beaucoup, une marque de fabrique qui les maintient dans la course. En bref, Paul n’a qu’à choisir son combat : écologiste, altéro sans papieriste, antiraciste, ou autre. 

 

A 30 ans, Paul bossera pour un média alternatif classifié de droite en tant que relecteur et pigiste. Il se défendra auprès de ses amis de Télérama comme il défend son mariage : si regarder le menu n’est pas tromper, alors assurément, passer ses journées à relire les articles de « facho » ne le rendra pas plus à droite.

 

Dix ans plus tard, la dureté du quotidien aura eu raison de ses unions, et Paul se séparera de ses deux amours : son épouse et les médias.

 

Il se consacrera alors à son nouveau combat dangereux mais lucratif : la Femme. Peut-être même qu’il aura du talent, et se découvrira un goût pour l’écriture.

 

A la cinquantaine, il se dira que si Marc Levy peut sortir un livre par an, il doit bien pouvoir en sortir un en une vie ; une oeuvre à succès où la femme serait l’égal.e de l’homme.

 

Et fort de son expérience, au détour d’une dédicace, il conseillera aux enfants des autres de se lancer à fond dans le journalisme, en omettant de dire que celui-ci se précarise sur tous les plans, sauf peut-être sa réputation.

 

Par Alix L'Hospital.

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