Doit-on séparer l'oeuvre de l'artiste ?

Woody Allen, Polansky, Balthus, David Hamilton... la question de savoir s'il faut séparer l'oeuvre de l'artiste s'hystérise, notamment à travers la "Cancel Culture" des réseaux sociaux... Twenty a tenté de mettre un peu les choses au clair...
24/09/2019

 

Avec l’émergence d’un nouveau féminisme 2.0, ces dernières années, de nombreux mouvements de révolte sont apparus sur les réseaux sociaux. En un seul tweet ou post, chacun a découvert un nouveau mode d’activisme solitaire, consistant à exprimer revendications, frustrations, mécontentements et surtout, indignations diverses et variées, en ligne. Des mouvements, tels que #MeToo (ou sa version française #BalanceTonPorc) ont permis aux femmes victimes de violences sexuelles d’exprimer leur ras le bol sur le social. Mais ils ont également provoqué des séismes dans le microcosme artistique, notamment en dénonçant des actes de violence perpétrés par certaines figures clés du paysage culturel.

 

Avec la « Cancel Culture » des réseaux sociaux, et principalement de Twitter, il était donc naturel de mettre au ban des réseaux sociaux ces différentes personnalités. Néanmoins, après l'effervescence des accusations, de nombreux débats autour de la question de l’assimilation entre l'artiste et son œuvre ont été soulevés en ligne. Est-ce-que la condamnation de l'artiste condamne ses œuvres également ?

 

Pour réussir à répondre à une problématique aussi ambitieuse, ou du moins éclairer les esprits sur le sujet, il est nécessaire de comprendre quelle place a l'art dans notre société. Tout d’abord, aujourd’hui, nous avons une approche individualisée de l’art. L’art est avant tout considéré comme une perception, dépendant de l’individualité de chacun. Et dans nos sociétés occidentales, qui prônent l'omniprésence du beau, l’art est devenu un métier, un hobby, une revendication politique et, bien sûr, un marché.

 

Comme l’écrivait le philosophe franaçais Yves Michaud, en 2003, dans son essai L’art à l’état Gazeux : « Plus il y a de beauté, moins il y a d'oeuvres d'art. En effet, la frontière qui pouvait séparer à l’aube de l’avant-gardisme l’œuvre d’art d’une autre forme d’artisanat s’est diluée au fil du temps par la mise en place d’un art pensé comme un produit de consommation ayant une certaine valeur ». Ainsi, le gaz de l’art étant diffus, lorsqu’un artiste est mêlé à un scandale, le scandale se propage à ses œuvres, aussitôt assimilées à ses mœurs répréhensibles. Les artistes et leurs noms sont des marques, et leur image fait partie intégrante de leur art. L’être artiste est la condition première de leur art.

 

En quelques clics sur Google, nous retrouvons des centaines de reproductions d'œuvres en tout genre. Grâce aux plateformes de streaming, nous avons accès à un contenu illimité de musique et d'œuvres cinématographiques. « «Les imprécateurs comme les défenseurs de l'art contemporain savent que l'art, c'est aussi la musique, le cinéma, la littéraure, l'architecture », explique Yves Michaud dans « L'art à l'état gazeux ». Il est donc facile pour un artiste, un historien de l'art, un spécialiste, un critique mais également comme pour un simple amateur d'art « lambda » d'exprimer une opinion qui sera jugée valide sur n'importe quelle œuvre. Puisqu'aujourd'hui, c'est bien notre sensibilité personnelle qui joue en faveur de notre jugement envers une œuvre d'art. Nous pouvons également noter que les réseaux sociaux incitent ouvertement chaque individu à exprimer sa pensée.

 

L'artiste engagé

L'appellation « artiste » est utilisée assez tard. On parle à l'Antiquité de maitres potiers, au moyen âge de maîtres d'ouvrage et à l'époque moderne d'artisans. Le terme « artiste », marquant la jonction entre un artisan reproduisant des œuvres et quelqu'un qui réinvente l'art selon son propre degré de subjectivité, change beaucoup de choses. Il faut savoir que jusque-là, « L'artiste » répond aux commandes des Seigneurs, des rois, des cardinaux et des papes qui sont alors exclusivement de nature politique et/ou religieuses. Ainsi, pour La décollation de Saint jean baptiste par Salomé peinte par Le Caravage par exemple, bien que l'artiste y insuffle sa vision par l'exécution plastique de l'oeuvre (jeux de clairs-obscurs, théatralisation, morbidité), la scène représentée reste néanmoins fidèle au passage biblique et à la tradition iconographique. Les œuvres sont donc systématiquement controllée et limitée dans l'expression personnelle de l'artiste.

 

Le Caravage, Salomé avec la tête de Saint Jean-Baptiste, circa 1607, huile sur toile, National Gallery, Londres

 

Artiste, aujourd'hui, est un terme que l'on décline à l'infini, un réalisateur, un poète, un peintre, un musicien, un sculpteur, un styliste, un performeur, et pleins d'autre choses encore. Pour nous, contemporains, les artistes se scindent en plusieurs catégories. On trouve ainsi des artistes engagés qui, au travers de leurs œuvres, ouvrent la voie à l'expression d'un refus/soutien d'une décision/d'un régime politique ou bien à la dénonciation d'un fait social par exemple. Ils sont là pour faire réfléchir le public, ils questionnent leur société et prennent position avec ou contre des faits qui les tiennent à cœur.

 

Pour des artistes engagé, l'enjeu du soutien des masses est important car l'engagement de ce dernier implique fatalement une relation de confiance établie entre l'artiste et son public. Par exemple, Kery James, rappeur engagé qui est tout à fait en adéquation avec la vie qu'il mène et les propos qu'il tient dans ces textes : « J'ai grandis à Orly, dans les favelas de France » (Kery James, Lettre à la République, 2012).  Sans cette sincérité, l'impact sur son public ne serait pas aussi fort et ces textes seraient perçus comme une sorte de fiction contrairement à de réelles revendications.

 

Pareil pour l'artiste controversé Ai WeiWei, son engagement dans la lutte contre l'oppression établie par le gouvernement chinois est en adéquation avec la personne qu'il est réellement. C'est bien pour cela que les artistes engagés sont plus vulnérables, car en eux même, ils apportent une nouvelle dimension au « personnage » de l'artiste, ils sont advocateurs, symbole meme de leur art. Lorsque l'on émet une critique sur une œuvre engagée, nous allons donc penser l'oeuvre comme assimilée à son artiste.

 

Aujourd'hui, ces artistes sont parfois boycottés (puisqu'ils sont indisociables de leurs art) dans des pays où la liberté d'expression n'est pas chose acquise. Pour revenir sur Ai WeiWei par exemple, qui se place catégoriquement à l'encontre de la pensée communiste chinoise, il est contraint de vivre aux Etats-Unis afin de pratiquer son art sans rencontrer d'ennuis avec les autorités chinoises. Il joue de cette censure constante du gouvernement envers les artistes politiquement engagés pour provoquer, choquer et avoir un impact important sur les masses à l'echelle mondiale et sur la situation politique de son pays.

 


Ai Weiwei, Remembering, sacs à dos d'écoliers, 2008, Maison de l'art de Munich

Pour la majorité des artistes contemporains, ces derniers s'inscrivent dans la représentation du beau. Car bien que la beauté soit subjective, nos artistes contemporains ont évolués avec le marché de l'art et leurs œuvres sont créées dans une optique d'achat, de revente... bref, de consommation (où le packaging importe presque plus que le contenu). 

 

Prenons l'exemple de Chuck Close, artiste américain majeur de l'art contemporain. Il excelle dans la peinture de portrait hyper réalistes et gigantesque. Sollicité pour de nombreux projets, tels que des mosaïques pour le métro new-yorkais ou encore des talk-shows, il est une figure incontournable pour les artistes et amateurs d'art du monde entier. Il est loué non seulement pour son incommensurable talent qui nous trouble à la vue de chacun de ses tableaux mais également pour sa vie compliquée et son état de santé (Close est partiellement paralysé, il ne peut pas bouger les jambes ni les bras et peut à peine parler) que l'on ne peut imaginer lorsque nous sommes en face de l'une de ses œuvres.
Néanmoins, il a été au cœur d'un scandale lors du mouvement #MeToo, accusé d'harcèlement sexuel sur plusieurs jeunes femmes ayant été dans son atelier, des propos et des gestes déplacés qu'il a confirmé avoir commis.

 


Chuck Close, Portrait de mosaïque, Métro New York

A la suite de ces témoignages de jeunes femmes, les avis se sont radicalement tranchés sur la question de Chuck Close. D'un côté, il était blacklisté pour ses crimes et boycotté par certaines galeries. De l'autre, il fut défendu, sous prétexte que la vie compliquée qu'il a eu justifiais certains moments d'égarement.

 

Selon moi, une vie difficile ne justifie pas du harcèlement sexuel. Mais, si vous étiez tombés nez à nez avec une de ses œuvres, sans connaître l'artiste, ni sans avoir entendu parler de ces accusations, qu'en auriez pensé ? Le talent d'un artiste, l'émotion qu'il suscite, doivent-ils être remis en cause à la lumière de ses actes ? Une œuvre de génie devient-elle médiocre car l'artiste est jugé "amoral" ou "criminel" ?

 

Voici le problème qui se soulève ici : une œuvre, jugée sans connaissance d'actes préjudiciables de l'artiste, est jugée pour ce qu'elle est et pour l'effet qu'elle provoque sur le regardeur.  Chose qui dépend avant tout de la sensibilité de chaque individu car nous n'avons pas tous le même passé ni encore la même approche des oeuvres d'art.

 

Comme ne le dis La sociologue et Historienne de l'art contemporain Nathalie Heinich : « À chacun de faire comme il l'entend, la consommation de produits fussent-ils etre artistiques, est libre en démocratie. A chacun de décider. Quant aux scandales liés aux mœurs ou à la politique, là encore, le consommateur est libre : la censure ne s'exerce que sur les œuvres et non sur les personnes qui les ont produites et qui, elles, sont soumises -comme n'importe quel citoyen- au respect des lois, et sanctionné en cas de transgression. En revanche, ce qui excèderait les limites de la loi serait d'interdire à d'autres de consommer des œuvres d'artistes considérés comme infréquentables : ce serait une censure de fait excercée par des groupes de pression, donc une atteinte aux libertés démocratiques. Il me semble que là est le vrai danger ».

Il faut donc comprendre qu'on ne peut censurer une personne car cette dernière possède la liberté de produire des œuvres tout comme nous spectateurs possédons la liberté de les juger, néanmoins, l'artiste qui transgresse les lois peut être réprimander par la loi, libre à chacun de l'associer à son travail ou de le dissocier de ce dernier.

 

Chacun se projette donc dans un premier temps dans une œuvre en pensant d'abord à ses propres intérêts et goûts. En regardant Le Pianiste de Polanski, mon avis sur ce film, ne se base exclusivement que sur lui-même, non pas sur les polémiques autour de son réalisateur accusé également de viol sur mineure. L'œuvre en elle-même, bien qu'elle soit insufflée par la vision de l'artiste qui souhaite nous introduire à ce qu'appelerait Yves Michaud une « expérience esthétique » se renouvelle lorsqu'elle est exposée à un public. Elle est réinterprétée par chacun et n'appartient non plus exclusivement à l'artiste mais à chaque personne qui l'a appréciée, réfutée, chaque personne qui a été troublée ou non par elle. En d'autres termes, chaque individu qui a été en contact direct ou indirect avec l'œuvre ,et qui, activement ou passivement a émis son opinion sur le sujet.

 

Alors, comment devons-nous réagir face à un artiste non engagé qui et au cœur d'un scandale lié aux mœurs ?

 

Selon moi, et mon avis reste bien évidemment absolument subjectif, nous devons prendre le temps de regarder l'art avant de voir la personne derrière. Il est en effet souvent plus parlant de connaître l'artiste, nous arrivons à mieux interpréter les œuvres lorsque nous connaissons des anecdotes et des faits sur ce dernier. Mais nous avons tendance à ériger l'artiste et plus largement la célébrité, au rang de modèle, voire de le déshumaniser, voilà pourquoi nous sommes choqués lorsque nous apprenons qu'un artiste dont l'art nous touche a commis des actes préjudiciables. La solution ici est de faire la part des choses, nous pouvons très bien aimer un Van Gogh et ne pas aimer Van Gogh. Nous pouvons tout à fait dissocier les deux puisqu'à travers ses tableaux, chuck close ne fait pas la promotion du harcèlement ces œuvres ne parlent pas. Nous pouvons tout à fait visiter une exposition, aller voir un film d'un de ces artistes, si notre sensibilité est assez développée pour scinder l'art et son artiste.

 

Bien évidemment dans certains cas de figure, il sera toujours difficile, voire impossible selon les convictions de chacun d'aimer l'art d'un artiste aussi doué soit il si l'on n'aime déjà pas l'artiste à cause de son comportement. Mais encore une fois, ce débat restera probablement toujours une affaire de sensibilité esthétique et morale propre à chaque individu.

 

Par Khadija Hamdaoui, étudiante en Histoire de L'art. 

Instagram : @_kha.h

Je tiens à remercier Madame Nathalie Heinich pour sa participation à cet article.

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