On a interviewé notre rédac chef et voici ce qu’il pense de nous #1

Depuis bientôt trois ans, Vincent Cocquebert, journaliste, est notre rédacteur en chef. A l’occasion de la sortie de son essai Millennial Burn-Out, aux éditions Arkhé, nous lui avons posé quelques questions.
25/03/2019

 

C’est plein de bonne volonté que nous, rédacteurs de Twenty, avons pour la première fois donné la parole à celui qui nous guide depuis le début de l’aventure, Vincent Cocquebert, notre rédacteur en chef. Une manière de rendre hommage à son courage, son dévouement et ses velléités de transmission tout en saluant son travail d’essayiste. Depuis trois ans, il est un peu notre maître Miyagi du journalisme, nous transmettant la passion du métier, du travail bien fait, selon ses trois maîtres mots : « Rigueur, Rigueur, Rigueur ». Saurons-nous nous montrer digne de son enseignement ? Sera-t-il fier de nos talents d’intervieweurs ? Nous pistonnera-t-il pour un stage chez Voici ? Autant de questions qui nous assaillent alors qu’il nous invite à entrer dans son bureau.

 

 

Vincent Cocquebert : Qu’avez-vous retenu de ce livre, des catégories dans lesquelles on vous range, vous, les jeunes ? Avez-vous ressenti un effet miroir, ou plutôt, miroir déformant ?

La rédac : N’inverse pas les rôles. C’est moi qui pose les questions, pas toi.

 

La rédac : Est-ce que tu pourrais te présenter rapidement pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?

V C : Bon… Alors, je suis Vincent Coquebert. Je suis journaliste depuis une quinzaine d’années maintenant. J’ai travaillé pour de nombreux titres de presse parisiens comme Technikart, GQ, Marie-Claire, Stylist, Voici, etc. Depuis trois ans, je m’occupe de la gestion éditoriale de ce magazine numérique qu’est Twenty. Je suis également l’auteur d’un essai sorti il y a un mois maintenant aux éditions Arkhé, Millennial Burn Out, dans lequel j’essaie de creuser et analyser le pourquoi de notre obsession générationnelle.

 

La rédac : Justement, est-ce que tu n’as pas l’impression de nous poignarder dans le dos en livrant ce premier roman coup de poing ?

V C : Ce n’est pas du tout un roman ! Un roman c’est quelqu’un qui raconte une histoire…  Ici c’est plutôt l’histoire d’un concept. J’ai essayé de comprendre pourquoi on ne parlait de vous ces dernières années qu'à travers des catégories pensées par l’univers marchand. Ce n’est pas un coup de poignard, au contraire, c'est une main tendue, une manière de comprendre pourquoi on vous envisage de manière homogène et archétypale, alors que la jeunesse n’est pas un groupe social (si il l'était, il serait alors aussi fracturé que le reste de la France) mais un espace-temps. Vous me suivez ? 

 

La rédac : Tu dis souvent (en privé) que la jeunesse est une expérience, or, si elle est une expérience, elle peut être commune à plusieurs personnes et évoluer avec le temps. Cela ne s’oppose donc pas au concept de génération. Qu’en penses-tu ?

V C :  C’est une expérience que l’on ne va pas vivre de la même manière en fonction de notre espace territorial, de notre background culturel et de notre capital économique. 60% de la jeunesse est une jeunesse que Christophe Guilluy a baptisé « la jeunesse périphérique ». Seul 40% de la jeunesse vit en milieu urbain. Et ce n'est que d'une partie de celle-ci dont on parle. Il n'y a donc pas vraiment d’expérience commune. Si l'on observe de grosses différences, c’est entre la jeunesse post-bac et les autres. Sinon, en fonction de vos sensibilités militantes ou spirituelles, vous ne vivrez pas la même expérience et n'aurez pas le même idéal communautaire. Vous voyez ce que je veux dire ? 

 

La rédac : Arrête de me vouvoyer…

V C : Comme vous le souhaitez… 

 

La rédac : Bon, et bien, parlons un peu d’engagement. Tu dis que les jeunes ne sont pas vraiment écolos. Pourtant, mes amis ont tous marchés pour le climat et beaucoup sont vegans. Tu as marché pour le climat, toi ?

V C :  Ce n'est pas moi qui le dit, c'est une étude du Crédoc de fin 2017.  En réalité, les 15/25 ans ont un rapport assez paradoxal à ce domaine. Comme le reste de la société. Dans le déclaratif, ils vont se dire très sensibles à la cause écologique, mais la réalité est plus nuancée. C’est ce que démontrait cette étude réalisée par le Cnesco l'année dernière sur l’engagement sociétal dans le milieu lycéen. L’étude a d’ailleurs suscité une réception outrageusement positive de la part des médias. Or, elle montrait au contraire qu’il n’y avait que 11% d’engagement véritable pour lécologie « cette année et les années précédentes ». Ils ont aussi, comme les autres générations d'ailleurs, une non prise en compte de la dimension extrêmement polluante du numérique. Ce sont aussi les plus grands consommateurs de produits carnés. Ainsi, vos amis sont pour l’instant à l’avant-garde de l’engagement écologique, du moins sur un mode déclaratif. Quoi qu’il en soit, on a longtemps fantasmé l’engagement écologique des plus jeunes. Vous trouverez par exemple sur internet le discours militant d'une jeune fille de 14 ans au Sommet de Rio de 1992 qui correspond presque en tous points à celui de Greta Thunberg. Vous êtes toujours là ? 

 

 

La rédac : Qu'est ce qui met les jeunes dans la rue alors ?

V C : Depuis les vingt dernières années on s’est surtout rendu compte qu’il y avait deux grands mouvements portés par la jeunesse et qui infusent tout le corps social. En premier, c'est l'individualisation, c’est-à-dire le droit de pouvoir vivre sa vie privée et personnelle comme on l'entend. Cette demande-là a pour corolaire une demande d’autorité, nécessaire pour garantir le respect de son intégrité physique et morale. Cela forme ce qu'Alain Caillé a nommé notre « besoin de reconnaissance » actuel qui ne s'est jamais autant exprimé. On a vu beaucoup de mouvements collectifs émerger, tels Black Lives Matter, la marche des femmes post #MeToo, la Marche pour nos vies à Washington D.C suite à la tuerie de Parkland etc… Quand on touche à quelque chose de l’ordre de l’intégrité physique, on observe une réaction contestataire très forte. Alors peut être que le discours écologique fonctionne sur sa dimension anxiogène qui nous annonce une mort imminente. Peut-être que c’est ce levier-là, cette heuristique de la peur, sensiblise cette génération. Vous comprenez ?

 

La rédac : Tu as 36 ans et quelques mois. Ne penses-tu pas que ta génération soit le vrai problème, car située entre les X et les Y et n’existant pas vraiment ? Tu étais frustré de n’appartenir à aucune génération donc tu as voulu tout déconstruire ?

V C : Je suis un pur millennial. En 1993 le magazine de marketing Ad Age a nommé cette génération les Y, et puis, presque au même moment, est sorti le bouquin de Howe et Strauss, deux historiens des générations, qui eux inventent le mot de millennials pour décrire une même réalité. Le terme « Génération Y » était plus populaire jusqu’à la fin des années 2000 et c'est ensuite le terme millennial qui est devenu plus branché au début des années 2010. C'est une seule et même catégorie, qui couvre une période allant de 1980 jusqu’au début des années 2000. Mais ce sont des cohortes pensées par le marketing et qui ne sont plus des catégories générationnelles pensées après coup, pour comprendre ce qui avait pu réunir des individus à travers un air du temps ou un événement fondateur, comme servait à l’origine l’outil générationnel. Moralité, tout est flou. La preuve, la chambre de commerce des États-Unis s’est rendu compte qu’il y avait plus de vingt-et-unes cohortes pour décrire les millennials. C’est un outil très mouvant. C’est bien pour cela, qu'à l'heure de la fin des âges, on est tous un peu millennial au fond. C’est assez clair ?

 

 

La rédac : Et les Xennials, c’est quoi ce truc ? On n’a pas très bien compris… ce n’était pas vraiment clair. C’est une zone grise ?

V C : Ce sont les individus nés à la fin des années 70 et au début des années 80 qui se sentent ni X ni Y, à mi-chemin entre les deux. Ce qui est amusant, c'est que cette catégorie est apparue de façon virale, tout d'abord en 2012 sous le nom de génération Catalano du prénom de l'un des héros, taciturne et créatif, d’une série qui s’appelait Angela 15 ans. Puis en 2016 sous le nom cette fois de Xenials. Cela prouve à mon sens que cette pulsion identitaire qui caractérise l'époque ne touche évidement pas que les minorités. Ici, cela traduit une volonté de se situer soi-même dans le discours générationnel, de façon collective, dans un moment historique. Aujourd’hui on a de moins en moins d’évènements fondateurs, qui fédèrent soit par le trauma, soit par l’avancée progressiste que cela va créer. Chacun a alors besoin de se trouver des petites histoires, des totems culturels. Vous me suivez ?

 

La rédac : Le Transâge, t’en penses quoi ?

V C : Il y a eu ce cas en Hollande, récemment, que je trouve très intéressant. C’est dans la logique de déconstruction des normes et des dogmes. Au-delà de ça, ça parle de l’idée qu’aujourd’hui on ne se définit plus comme un individu de son âge mais comme un individu de son époque. Les gens se donnent globalement dans les études 10 ans de moins que leur âge réel. Nos octogénaires sont les quinquas des années 70. On se rend également compte que l’adolescence commence beaucoup plus tôt et finit beaucoup plus tard. Aujourd’hui on a envie d’être dans l’age fluid. Vous comprenez ?

 

La rédac : Donc si j’ai bien compris, tu dis quand même que je n’existe pas ? Je suis une millennial, si les millennials n’existent pas, alors je n’existe pas. Pourtant j’existe. Comment expliques-tu ce paradoxe ?

V C : Vous existez en tant qu’individu et c’est déjà bien, mais vous n’existez pas en tant que groupe social connecté par le simple fait que vous seriez nés pendant la même période, s’étalant sur vingt ans. Vous êtes née en 1995, je suis né en 1982. Si nous avons des points communs, ils ne viennent pas du fait qu'on soit de la même catégorie générationnelle. Les affinités émotionnelles se jouent ailleurs. C'est pourquoi le marketing se fourvoit, en oubliant qu’on se définit aujourd'hui beaucoup plus par nos communautés d’adhésion que par nos communautés d’âge. Vous me suivez toujours ?  

 

 

La rédac : A un moment tu parles de ton papa. Comment a-t-il reçu ce passage "je l’ai surpris en pleine scène de ménage avec sa petite copine qui vivait au Brésil, par Skype interposés" aussi grotesque qu’émouvant ? Trouve-t-il qu’il se comporte comme un ado qui n’aurait pas les bons codes ?

V C : Au contraire, il a trouvé que j’avais dressé un portrait de lui assez juste : celui d’un homme de soixante-dix ans, dans une société où il ne se sent pas du tout en décalage. Il pratique l’online dating, va à des concerts, écoute des disques, binge des séries, aime lire des livres, loue des Airbnb et mange du quinoa, il est flexi-végitarien, il a donc trouvé amusant d’être la caricature d’un jeune de son époque. Nous ne sommes pas dans une société de la jeunesse mais dans une société du jeunisme. Nos derniers carburants de civilisation sont les valeurs que l’on prête à la jeunesse. Des valeurs de créativité, de fluidité, un côté aventureux, un côté progressiste, et mon père est un peu tout ça. Vous voyez ce que j’essaie de vous dire ?  

 

La rédac : Tu dis que le conflit intergénérationnel a disparu et qu’il est même devenu ringard. Pourtant, je suis souvent en désaccord avec mon papa. Par exemple, j’écoute de l’italo disco et ça le déprime, étant donné qu’il m’a élevée avec Hendrix et Cream.

V C : Ce n’est pas cela qui crée un conflit de génération. D’ailleurs, dans les publicités, ce conflit de génération n’est plus mis en scène. Les valeurs n’ont jamais été aussi homogènes entre les générations. Pour la première fois de l’histoire, enfants et parents écoutent la même musique, peuvent lire les mêmes auteurs, regarder les mêmes films et séries. Dans les études, la famille apporte des points de satisfaction excessivement plus élevés que les amoureux ou les amis. En termes économiques, on dit qu’une génération dorée aurait tout volé à une génération sacrifiée qui lui aurait succédé. Pourtant, on n’a jamais autant observé de solidarité au sein des familles, ce qui est vrai pour les ouvriers comme pour les cadres.  Il y a une solidarité descendante. Aujourd’hui, ce sont les parents qui nous aident. Le phénomène Tanguy est d'ailleurs en nette augmentation. « Quand l’état recule, la famille avance », disait Gérard Mauger. Aujourd’hui l’état providence recule, on pousse les individus à  s’autonomiser donc la famille, filiale ou choisie, prend de l'importance. Au-delà du fait que l’italo disco peut simplement être un choix de mauvais goût venant de votre part… Je parle dans le vide ? 

 

La rédac : Tu as dit dans les Inrocks (magazine on ne peut plus millennial) : « j’ai notamment l’impression qu’on ne parle pas du tout de la jeunesse des marges, des enfants des gilets jaunes ». En gros, pour toi, se revendiquer millennial, c’est un privilège de classe ?

V R :  Bon, alors déjà, les Inrocks, c'est un magazine né de la génération X. Sinon, aucunement. Je crois que très peu de personnes se revendiquent millennial. On a pu se rendre compte, à travers diverses études, que c’est un label derrière lequel se reconnaissait une toute petite minorité d’individus (35 % environ). Mais surtout, quand il s’agissait de distinguer les attributs du millennial, on s’est rendu compte qu’ils n’employaient que des adjectifs négatifs : égoïste, paresseux, pas très concerné. Or, quand ils se décrivaient eux, hors catégorie générationnelle, ils se définissaient avec des qualificatifs d’un seul coup très valorisants : je suis sérieux, je suis travailleur et je suis concerné par les grands enjeux d’aujourd’hui et de demain. Tant mieux, je trouverais ça un peu triste de se définir de la sorte.  C’est une manière de s'envisager comme partie d’un grand ensemble aux contours flous. Vous prenez des notes ?

 

La suite demain... 

Pour en savoir plus sur Millennial Burn-out, c'est par là : 

http://www.arkhe-editions.com/portfolio/millennial-burn-out/

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