On a interviewé notre rédac chef et voici ce qu’il pense de nous #2

Depuis bientôt trois ans, Vincent Cocquebert, journaliste, est notre rédacteur en chef. A l’occasion de la sortie de son essai Millennial Burn-Out, aux éditions Arkhé, nous lui avons posé quelques questions.
26/03/2019

 

Suite de la première partie... 

 

La rédac : Bon, tu parles d’icônes fakes…

V R : Ha non, jamais, à aucun moment, ce ne sont pas mes mots….

 

La rédac : Je passe à la question suivante ?

V R : Je vous ai appris à mener une interview jusqu’au bout, non ?

 

La rédac : Tu ne nous as rien appris, t u as juste observé… t’es un traître !

V R : Mmmmhhh

 

 

La rédac : Bon, ok… Tu parles de Lil Miquela, une IA influenceuse. Pourquoi en parles-tu comme d’une icône millennial alors que les jeunes ne la considèrent pas comme tel ? 

V R : Je pense que vous faites erreur. Peut-être pas en France, mais aux États-Unis elle est suivie par plus d’un million cinq de followers et chacun de ses posts représente plus de soixante mille likes. Des marques comme Chanel, Vice, Supreme l’ont d’ailleurs utilisée pour faire du placement de produit. C’est une influenceuse virtuelle, mise en scène par une agence d’intelligence artificielle, Brud, afin de cocher toutes les cases du millennial : elle est jolie, elle est métisse, elle est habillée de manière street, elle passe son temps à faire du skate, à faire la tournée des clubs et des musées de Los Angeles, elle a des amis de toutes les origines et surtout elle est pro LGBT et pro Black Lives Matter. Quelque part, il a fallu l’inventer pour qu’enfin on puisse cocher toutes les cases du millennial, à savoir un assemblage d’adjectifs aussi positifs que négatifs, qui s’annulent les uns avec les autres : narcissiques mais conscientisés, individualistes mais en quête de tribu, etc. Vous n’avez donc pas des icônes fakes. Simplement, la figure du millennial est un levier d’action, un levier désirable, pour le marketing. Lil Miquela prouve que le marketing préfère donner de l’argent à quelqu’un qui n’existe pas mais qui est d’une certaine manière plus proche de la manière dont ils veulent fantasmer la jeunesse. Je trouve ça rigolo, pas vous ? 

 

La rédac : Donc si je comprends bien les responsables du jeunisme, ce sont les jeunes ? Tu ne trouves pas ça un peu lâche de tout mettre sur le dos de la jeunesse ?

V R : Le jeunisme n’est pas inventé par les jeunes dans la mesure où les jeunes ne se pensent pas à travers leur jeunesse. Ils sont dans une phase de construction, d’expérimentation et de bricolage de leur identité et de leurs futures trajectoires. Le jeunisme est un syndrôme de société qui devient problématique quand il devient l'unique carburant d'un occident vieillissant… 

 

La rédac : Si l’occident est vieillissant, c’est qu’il lui faut des antioxydants ? 

V R : Je vous ai appris à ne pas couper la parole, me semble-t-il… Et ça ne veut rien dire même si vous trouvez ça drôle visiblement.

 

La rédac : Ok, dézo…

V R : Les valeurs du jeunisme ont infusé en France à un moment où il y avait encore beaucoup de jeunes, à la fin des années 60 et au début des années 70. Au même moment, la démocratisation de l’argent de poche, la naissance de la culture rock et de son merchandising, a fait des jeunes un marché. C’est d’ailleurs la dernière fois que l’on a mis en scène le conflit générationnel en montrant le fils se révolter contre le père. Depuis, ces valeurs sont devenues les valeurs de la jeunesse et celles de toute la société, ce qui est encore vrai aujourd’hui. Quand les jeunes marchent pour le climat, on a l’impression que vous allez tous nous sauver, que le problème est réglé. La dernière couverture du Nouvel Obs titrait d’ailleurs : « Ces jeunes qui vont changer le monde ». De la même manière, Greta Thunberg y est décrite comme « plus adulte que les adultes ». Ce discours est me semble piégant car il revet une dimension de sous-traitance que je trouve un peu sinistre. Au-delà des initiatives très valorisables et de la prise de conscience de certains jeunes, cette manière d’outsourcer les responsabilités, de les voir comme un grand ensemble salvateur à même de nous sortir de notre incapacité à penser un avenir désirable pour tous, est très pervers. Si ces manifestations s’essoufflent un peu, qu’est-ce qui se passe ? On arrête tout ? C’est un piège pour la jeunesse et une manière pour nous, adultes, de nous défausser de nos responsabilités, qui sont de l’ordre de la responsabilité collective. L’interdépendance générationnelle, déjà présente chez Platon ou dans la Bible, cherchait à préparer un monde vivable, mais de manière verticale. Ce n’est pas les enfants qui ont une responsabilité envers nous. Pourtant, aujourd’hui, les valeurs d’autorité, de transmission, d’expérience sont des valeurs considérées comme ringardes. Ce qu’on trouve désirable c’est la nouveauté, la créativité, la fraicheur. Les unes pourraient tout à fait s’articler avec les autres, mais on met de manière fallacieuse en opposition… je parle dans le vide ?

 

 

La rédac : Il y a justement un passage très émouvant, dans ton roman, celui où tu évoques le peu d’opportunité de carrière des plus âgés… (parce que oui, je l’ai lu).

V C : C’est un double piège. Dans les entreprises, on a une fausse valorisation des jeunes, qui sont souvent sous-employés par rapport à leur niveau d’études, ce qu'on appelle les « bullshit jobs », synonyme de salaires stagnants et d'opportunités de carrière assez bouchés sur fond de vide de sens. Et paradoxalement, on assiste à une naphtalisation des seniors. Il faut savoir que jusqu’à 35 ans on est junior et à partir de 45 ans on devient senior. En gros, on serait adulte en entreprise pendant dix ans dans sa vie. Sinon, je pense au phénomène des Shadow Comex. En réunissant une poignée de jeunes de moins de 35 ans, les boites pensent trouver miraculeusement les réponses à toutes leurs questions. Le patron d’Estée Lauder fait venir régulièrement une petite jeune pour lui expliquer ce qui est in et ce qui ne l’est pas, ce qu’elle a envie d’acheter et pourquoi. On est aux frontières de la caricature. J’aurais envie d’en sourire s’il n’y avait pas quelque chose de très désespéré et de très mortifère dans ce truc quasiment faustien. Vous connaissez le mythe de Faust ?

 

La rédac : Si tout est simulacre et simulation, à qui profite le crime ? Au système ? Du coup, t’es un conspi du marketing générationnel ? Tu ne penses pas qu’il y a des écueils à tenir un tel discours ?

V C : Il n'y a pas de conspiration, simplement une simplification du monde (ce que l'ont fait tous via notre processus d'avarice cognitive) sur fond d'essentialisation. Le discours marketing puis managérial d'une rupture anthropologique avec un nouvel être en gestation qui n’aurait plus besoin de stabilité, avec des attentes et des nouvelles envies en opposition avec tout ce qui lui a précédé, n'a jamais existé. Cela a en réalité permis une mise en récit des transformations de l’entreprise moderne comme la fin de la gestion des carrières, la numérisation, le recourt aux prestataires externes… Pour justifier ces choix politiques, on leur a donné un visage humain et on les a accompagnés en disant « regardez, ce sont les attentes du nouvel être ». Ce discours générationnel n’a pas vocation à régler quoi que ce soit, mais il s’intègre à un storytelling d’entreprise et crée un récit commun mobilisateur et vendeur. Ce qui est intéressant c’est que ce discours à la fin est intégré. Aujourd’hui, de plus en plus de patrons se plaignent de devoir gérer des caricatures de millennials. Les discours sociaux martelés finissent par avoir une portée auto-réalisatrice. Vous n’êtes pas trop perdue, ça va ?

 

La rédac : Sinon, j’ai entendu dire que penser l’Histoire en termes de décennies la morcelait, annulait toute idée de continuum, et donc, par là même, anéantissait l’Histoire, nous faisant entrer dans un moment post historique… t’en penses quoi ?

V C : C’est assez vertigineux comme question…  L’idée est intéressante, mais à mon avis, aujourd’hui, on pense moins en termes de décennies que de groupe générationnel. Quand on dit que les années 90 reviennent, on pense aux totems de la jeunesse des années 90. En tous cas, ce n’est pas la fin de l’histoire. D’ailleurs, aujourd’hui, quelque chose de très intéressant est en train de se produire analysée par le penseur Yascha Mounk qui est la déconsolidation démocratique. On se rend compte que les jeunes tiennent de moins en moins à cet idéal qui n'en n'est plus un. Ils sont de plus en plus demandeurs de gouvernements d’experts, voire de gouvernements autoritaires, de quoi inquiéter le père de la Fin de l’Histoire, Francis Fukuyama, lui même. On peut poser l'hypothèse que la remise en cause de la démocratie par les plus jeunes s'explique en partie par un manque d’évènements fondateurs leur permettant d’en connaitre la valeur intrinsèque et historique.

 

 

La rédac : Je t’arrête tout de suite, je suis née l’année de la coupe du monde, en 1995…

V C : Je crois que vous faites erreur… c’était en 1998. Bref, tout ça pour dire que non, ce n’est pas la fin de l’Histoire et c’est un constat vrai aux Etats-Unis comme en Europe. Quand ce n’est pas un rapport nonchalant à la démocratie c’est un rapport contestataire et radical. Vous me suivez ? 

 

La rédac : Le mot de la fin ?

V C : Je vous remercie, vous et tous ceux qui passent ou sont passés par Twenty, de me donner cette matière à réflexion, à travers toutes leurs réalités et toutes leurs nuances. Ils m’ont permis de saisir je l'espère une certaine complexité de la jeunesse.

 

 

BONUS – LES MILLENNIALS : LE QUIZZ

 

 

Si les millennials étaient un plat ? Yaourt Grec ou fraises des bois ?

Les millennials français ou américains ? Blague à part. J’aurais voulu dire fraises des bois, mais comme c’est probablement un yaourt plein de produits chimiques et très sucré, je dirai plutôt yaourt grec. C’est la première fois qu’on observe, dans le déclaratif, un tel souci de sa santé, apparu dans les années 90 puis transmis par les parents, ainsi qu’un besoin de consommer des produits de bonne qualité.

 

Si les millennials étaient un parfum ? Chicha tutti frutti ou rosée du matin ? Pourquoi ?

Nan mais là c’est trop débile, je passe… Smells like teen spirit ?

 

Si les millennials étaient une couleur ? Rose ou Arc-en-ciel ? Pourquoi ? 

Je dirai arc-en-ciel, mais sans forcément qu’on y voit l’imaginaire Rainbow Flag. C’est simplement pour la multiplicité de couleurs, exprimer toutes les nuances de la jeunesse.

 

Si les millennials étaient un film ? Bang Gang ou Paris est à nous ? Pourquoi ?

Pas Bang Gang, qui est une vision très fantasmée de quadras ou quinquas sur une jeunesse sexuellement libérée et hédoniste, avec une esthétique trop sexy pour être honnête. Et Paris est à Nous, c’est juste la frange égarée des millennials qui écoutaient Fauve (j’espère qu’ils le regrettent). En vrai, ni l’un ni l’autre.

 

Si les millennials étaient une drogue ? Kétamine, MD, Coke, Héro, Taz, Poppers, 2 CP, legal highs, ou CBD ? Pourquoi ?

On observe une baisse de la consommation de toxiques chez les plus jeunes, donc je dirai CBD, qui est une drogue qui ne procure aucun effet. Mais en même temps, avec la nouvelle scène rap américaine on s’aperçoit que beaucoup de jeunes meurent d’opioïdes. Aux US le nombre de mort par overdose d'opiacés est en augmentation, mais comme je n’ai pas le moindre chiffres pour vous dire si parmi ces morts les jeunes sont les premiers touchés, je m'arrête là.

 

Si les millennials étaient un tag sur Youporn ? Teen ou MILF ? Pourquoi ? 

Je dirai MILF parce que l'un des Teen Movie  populaire chez les plus vieux millennials, c'est American Pie, qui a popularisé ce terme-là. MILF vient de la pornographie, contrairement à teen qui s'est ensuite fondu dedans. Nous baignons dans une pornoculture ambiante. Les codes de la pornographie sont entrés dans nos codes langagiers, dans les séries télé, dans les clips, et ça c’est un effet d’époque. Comme les plus grands consommateurs de clips, de teens movies sont de fait les jeunes, je dirai donc MILF.

 

 

La rédac fière de son rédac chef !

 

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