Le clito dans tous ses états

La révolution est en marche, mais pas n’importe laquelle : la révolution clitoridienne. À travers les réseaux sociaux, les militantes féministes informent, partagent et éduquent sur le plaisir féminin. Rencontre avec  Clit Revolution et Gang du Clito.
07/05/2019

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on pense que le clitoris joue un rôle dans la procréation : « stimulez-le ! » entend-on alors. Joie pour les femmes dont l’organe dédié uniquement au plaisir est mis à l’honneur (pour la procréation, certes, mais qu’importe les raisons : le clitoris ne demande qu’à être écouté). Seulement, à l’arrivée des Lumières, tout est chamboulé. On découvre que le clitoris n’a rien à voir avec la procréation, mais qu’il est simplement là pour donner du plaisir aux femmes : au placard, le clito. Ce n’est qu’en 1998 qu’Helen O’Connell, une urologue australienne, représente le clitoris de façon complète et exacte. Julia Pietri, créatrice du compte Instagram Gangduclito et autrice du livre « Petit guide de la masturbation féminine » disponible début juin sur Amazon, rappelle d’ailleurs que « 1998, c’est aussi l’année de la commercialisation du Viagra. On sait régler les problèmes érectiles des hommes, et c’est seulement la première représentation exacte du clitoris ». Il faut ensuite attendre 2017 pour qu’un manuel scolaire de SVT — sur huit — représente de façon complète cet organe.

 

 

Les années passent, mais les tabous entourant le plaisir féminin persistent. Un rapport publié par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes en 2016 indiquait que « 83% des filles de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe alors qu’elles sont 53% à savoir représenter le sexe masculin, et une fille de 15 ans sur quatre ne sait pas qu’elle a un clitoris ». Un manque criant d’éducation et d’information, alors que la loi prévoit trois séances annuelles d’éducation sexuelle dans les écoles, collèges et lycées. Des séances souvent mises aux oubliettes, ou concentrées sur la protection et la prévention, mettant de côté les questions de plaisir ou encore de consentement. Alors, pour remédier à ces lacunes, de nombreuses femmes prennent le problème à bras le corps et décident de partager et d’informer sur ce pan encore trop méconnu de la sexualité féminine. « Gang Du Clito » (39 000 abonnés) créé par Julia Pietri et « Clit Revolution » (plus de 65 000 abonnés) créé par Elvire Duvelle-Charles et Sarah Constantin font partie des comptes qui participent à l’émancipation sexuelle des femmes, en commençant par les bases : l’éducation.

 

 

Elvire Duvelle-Charles et Sarah Constantin se sont rencontrées chez les Femen il y a six ans. Activistes féministes, elles expliquent toutes les deux que le sexe est politique, et que l’émancipation sexuelle des femmes passe forcément par la réappropriation de leur corps. « Il y a six ans, j’ai vu une France très réactionnaire, ça m’a semblé nécessaire de m’engager. Le mode d’action des Femen me plaisait : utiliser l’espace public de manière détournée avec beaucoup de force et d’humour » raconte Sarah, « Et finalement, on a réalisé qu’on utilisait nos corps comme étendards mais que nos corps intimes n’étaient pas du tout libérés ». « On s’est rendues compte qu’on avait beau avoir des années d’activisme derrière nous, dès qu’on arrivait sur le seuil de l’intimité, on avait beaucoup de mal à se défaire des injonctions sexistes » explique à son tour Elvire. « On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la représentation de la sexualité des femmes. On voulait faire quelque chose de populaire, de mainstream mais de fédérateur. On a eu l’idée de partir à la rencontre des femmes qui oeuvrent pour une meilleure connaissance du plaisir féminin » continue Sarah. C’est ainsi qu’elles ont créé Clit Revolution, une série diffusée un jeudi sur deux sur France tv slash. Du porno (audio) féministe à la masturbation, en passant par le lourd sujet de l’excision, les deux militantes éduquent avec pédagogie et originalité, en faisant du clitoris un objet et un sujet politique. « On connaît le clitoris depuis l’époque des pharaons. On excisait les femmes, on savait à quoi ça servait et pourquoi on l’enlevait. Ça fait donc des milliers d’années qu’on sait pourquoi il est là, mais il ne faut pas que les femmes puissent connaître leur corps. On en a parlé à notre place, on l’a utilisé contre nous. Aujourd’hui, il faut que les femmes se réapproprient leur clitoris et que ce soit une fierté » affirme Sarah.

 

 

L’activisme féministe a alors naturellement convergé avec les réseaux sociaux : « Le compte Instagram Clit Revolution a découlé de la série, pour suivre nos aventures. Et puis, progressivement, c’est devenu un safe place dans lequel on partage nos questionnements et des témoignages qui permettent de se rendre compte que chacune vit sa sexualité de manière différente » raconte Elvire. De son côté, Julia Pietri, qui a également créé la pétition « It’s not a bretzel », explique que « La création du compte est arrivée avec l’écriture du livre “Le petit guide de la masturbation féminine“. Je voulais réunir les témoignages de femmes concernant la masturbation, et puis il y en a eu tellement que le compte a grossi : je me suis rendue compte qu’il y avait une véritable demande. C’est vraiment le symbole de la libération de la parole des femmes ».

 

Pourtant, ce n’est pas chose aisée de déconstruire des siècles de tabous et de remettre en cause notre héritage culturel. « On a été censurées deux fois » déplore Elvire, « Sans post particulier, c’est le compte général qui a été bloqué, et la réclamation n’a jamais fonctionné ». « Il y a eu une vague de censure sur la sexualité féminine : La prédiction, Jouissance club… On est justement en train de se fédérer avec ces comptes pour comprendre ce qu’il se passe et comment ça se fait qu’on puisse voir des femmes dans des poses très lascives (sur des comptes comme pornhub par exemple) mais que ça pose un problème quand ce sont des comptes d’éducation populaire. C’est encore la sexualité par et pour les hommes » abonde Sarah. L’éducation, c’est justement ce que prônent et mettent en avant ces comptes d’un nouveau genre, il est alors difficile de comprendre les raisons d’une telle censure.

 

 

« Le masculin l’emporte sur le féminin », « L’homme propose, la femme dispose »… Que ceux ou celles qui n’ont jamais entendu ces paroles se déclarent, car elles sont monnaie courante. « On cherche à ce que l’égalité des droits soit accessible par le droit au plaisir. On veut explorer la sexualité, avec les autres mais aussi avec soi-même » clame Elvire. « Mon combat, c’est de démocratiser le contenu encore réservé aux réseaux féministes. Il ne faut pas être dans l’entre-soi, il faut casser les barrières et faire du féminisme populaire, éduquer et partager tout ce qu’on peut apprendre » affirme Julia. Ces militantes ont déjà entamé le travail de réappropriation du corps et du plaisir, mais d’un point de vue institutionnel et politique, où en est-on ? « Les questions de plaisir féminin devraient être portées dans les hautes sphères du pouvoir » déclare Sarah. « L’inégalité, ça passe aussi par la méconnaissance de la sexualité féminine. Beaucoup de femmes se contentent d’une sexualité qui commence par une pénétration, et qui se termine par une éjaculation masculine. Il y a tellement d’autres choses, mais la méconnaissance de notre intimité est encore trop importante. Il y a une hypersexualisation permanente des femmes, mais notre corps est toujours un outil d’oppression : couvertes, découvertes, ça ne va jamais » continue-t-elle.

 

Et pour contrer ces biais sexistes et oppressifs encore bien présents dans notre société, les militantes féministes redoublent d’imagination, et ça fonctionne : « Il y a eu un après “me too“ » explique Julia. « Il y a eu la libération de la parole, et maintenant il y a la libération du corps. Le sexe devient politique, c’est une arme d’émancipation. Se réapproprier son corps, c'est se réapproprier sa liberté ». Elvire est du même avis : « Il est en train de se passer un truc. Des clitoris voient le jour un peu partout, avec des graffitis, des tags, des comptes Instagram… C’est très réjouissant de voir comment toutes les abonnées se sont emparées de ce combat. Il faut être le plus inclusif possible, permettre à n’importe qui de rejoindre le mouvement. C'est la croisade du clitoris ! Et c’est en bonne voie ». « Il se passe surtout quelque chose de commun : les comptes Instagram ont poussé comme des champignons » observe Sarah, « L’après “me too“, c’est une approche de la sexualité complètement consentie, et surtout joyeuse ».

 

 

La grande force de tous ces nouveaux comptes, c’est surtout qu’ils permettent de fédérer une communauté tout en jouant un rôle de safe place pour bon nombre d’abonnés. « J’ai beaucoup de retours positifs, c'est vraiment une communauté bienveillante » note Julia, « Les femmes me disent “j’ai 42 ans et je viens d’apprendre que l’orgasme vaginal n’existe pas et qu’il n’y a que des orgasmes clitoridiens, merci !“. Dans cette révolution, c’est la transmission qui fait changer les choses ». « Beaucoup d’abonnées nous ont dit qu’elles ont enfin réussi à communiquer avec leur partenaire : ça a déclenché une sexualité plus épanouie » confirme Elvire, « Comme dit Sarah : “Ça ouvre les chakras du cul !“. Et puis, on a tort de penser que la sexualité est naturelle, ça se travaille avec la curiosité, l’imagination, la connaissance de son corps et du corps de l’autre. Avec tous ces comptes, on essaye de parler du sexe par des prismes différents, il y a une polyphonie qui se crée ». « Les femmes se sentent plus libres, c’est le plus important » conclut Sarah.

 

À travers des livres, des séries, des comptes Instagram, ces femmes se réapproprient leur corps et leur sexualité, font du clitoris un objet politique et montrent que nous sommes tous différents en démontant chaque jour un peu plus les rouages d’un système patriarcal bien installé. Ces mouvements qui deviennent de plus en plus nombreux nous prouvent bien que la révolution sera clitoridienne ou ne sera pas. « Clit Revolution, ce sont des épisodes qui deviennent de plus en plus politiques. Ce n’est plus juste une série ou un compte, c’est un mouvement. On a encore la tête dans le cambouis, mais ça va déboucher sur quelque chose de plus grand : on est en train de réfléchir à la suite. L’idée, c’est de fédérer une communauté de manière plus efficace » nous dit Elvire. En parlant de son livre, Julia explique : « Avoir accès à l’intimité de 6 000 femmes, ça nourrit ma réflexion et mon expérience. Je réalise que toutes les femmes et toutes les sexualités sont différentes. Il ne faut surtout pas refaire ce que l’on critique : véhiculer des idées reçues qui peuvent complexer d’autres femmes. Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’il n’y a pas de normalité ni de règles. L’intime n’est pas unique ».

 

Par Kenza Helal--Hocke

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