Le mythe du bad-boy, un fantasme dépassé ?

Aujourd'hui, les serial killers sont partout... et toujours plus érotisés, faisant l'objet d'un fantasme assumé ! Une Twenty s'est interrogée sur les origines d'une telle érotisation, et ses effets potentiellement dévastateurs sur nous, les spectateurs.
28/02/2019

 

Serial Killer, I am a killer, Dans la tête des criminels, Les génies du mal, Ted Bundy : autoportrait d’un tueur… Sur Netflix ou ailleurs, les reportages sur les meurtriers et les tueurs en série se multiplient : on ne compte plus les émissions qui mettent en scène, par reconstitutions ou par succession d’entretiens, des affaires criminelles plus ou moins captivantes. Un intérêt et un engouement parfois difficiles à comprendre, mais pourtant très installés dans notre société. Fascination pour les profondeurs de la psychologie humaine, ou intérêt malsain pour les histoires sordides, ces documentaires répondent cependant à une demande des spectateurs. « Les tueurs en série sont fascinants, même si cette fascination dérange » explique Marjorie Philibert, qui a écrit le livre Sur les traces des Serial Killers en collaboration avec Fabrice D’Almeida. « Ils incarnent nos pires fantasmes, ceux que nous refoulons ou que nous ne voulons pas voir. Ils sont dans la transgression ultime, celle de faire du mal volontairement. Le serial killer n’a pas de mobile, il semble tuer pour le plaisir pur du geste. En réalité, c'est plus complexe que ça, car il tue bien souvent pour assouvir des pulsions sur lesquelles il n’a en partie plus le contrôle. En partie seulement, car d’un autre côté, il sait très bien ce qu’il fait et il est très manipulateur. 

 

 

La logique voudrait que nous fuyions ce genre d'histoire, tournant vite au cauchemar. Néanmoins, lorsque Netflix nous envoie la recommandation Ted Bundy : autoportrait d’un tueur, on ne peut pas s'en empêcher, il faut regarder. Catharsis ou désirs morbides ? « Un aspect qui est absolument dérangeant dans les tueurs en série est que dans 90% des cas, ce ne sont pas des malades mentaux. Ils sont pénalement responsables de leurs actes car ils ont agi en toute conscience. Ce qui veut dire que quelqu’un de notre entourage, ou nous-mêmes, pourrait devenir un tueur en série. Peut-être même en avons-nous déjà croisé sans le savoir. C’est ce contraste entre la normalité apparente (certains ont un travail, une famille) et une “face cachée“ qui fascine. » Ainsi, le documentaire sur Ted Bundy sorti sur Netflix raconte l’histoire de ce tueur en série, qui a nié les faits jusque dans le couloir de la mort, où il a fini par avouer plus de 30 meurtres, tous plus morbides les uns que les autres.

 

 

Un documentaire réaliste, fondé sur des entretiens avec les avocats des différents procès, des policiers, et des cassettes audio de Ted Bundy lui-même. « Le documentaire sur Ted Bundy est passionnant » dit d’ailleurs Marjorie Philibert. « J’aime beaucoup le point de vue du réalisateur. Il courait le risque soit de tomber dans le morbide et le racoleur, ce qu’il ne fait pas, soit de mettre Ted Bundy à distance de nous en le présentant comme un monstre. Or, il a choisi de montrer, notamment à travers le témoignage de sa première petite amie, qu’il était quelqu’un comme vous et moi. C’est une manière de dire qu’on ne connaît jamais les gens les plus proches de nous. Les gens pensent que les gens mauvais sont identifiables, alors que Ted Bundy était tout l’inverse. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession… » C’est dans cette optique que le réalisateur de ce docu-série, Joe Berlinger, a pris la décision de tourner également un biopic sur le tueur. 

 

 

Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile, c'est le nom du film qui sortira cette année avec Zac Efron en Ted Bundy, aux côtés de Lily Collins, ayant le rôle de sa petite amie Elizabeth Kloepfer. Zac Efron, acteur à midinettes, retrace la vie du tristement célèbre serial killer. Au programme : viols, meurtres, démembrements, nécrophilie. Le titre du film reprend d’ailleurs les paroles prononcées par le juge pendant un procès qualifiant ses actes d’ « extremely wicked, shockingly evil and vile » (extrêmement malfaisants, terriblement cruels et vils). On s’attendrait alors à voir une bande-annonce sombre, austère, en accord avec le documentaire et surtout avec la réalité des meurtres commis par Ted Bundy. Il n’en est rien. Musique entraînante, clins d’oeil, baisers langoureux, quelques plans sur le torse nu de Zac Efron. Où est passé Ted Bundy ? Dans une courte interview, l’acteur explique que le but du film n’est pas de glorifier Ted Bundy, mais peut-être, d’une certaine façon, de l’humaniser. « Le choix de Zac Efron ne me choque pas car Ted Bundy était réellement beau et charismatique. C’est bien pour ça qu’il a réussi à attirer une trentaine de jeunes femmes, à les torturer et à les tuer. » nous dit Marjorie Philibert. « Le physique de Ted Bundy est un élément fondamental pour comprendre l’histoire du personnage. Certains reprochent au film d’être trop proche d’un film romantique pour adolescents. Le choix de Zac Efron me paraît au contraire tout à fait justifié, car le vrai Ted Bundy attirait des midinettes, il le savait et a exploité cet attrait pour commettre des crimes horribles. »

 

En dépit d'une ressemblance physique plus ou moins évidente, et d'une justification explicitée par les réalisateurs, la bande-annonce a suscité de nombreuses réactions. Certains reprochent au film d’érotiser et de romantiser Ted Bundy en utilisant un acteur au public très homogène : des jeunes filles qui le trouvent (très) beau. La tonalité de la bande-annonce et le choix de l’acteur pour incarner le meurtrier semblent alors assez problématiques.

 

Si on relève quelques réactions critiques (et légitimes), un problème semble persister : l’érotisation du tueur. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de femmes louent les charmes du personnage, allant jusqu’à déclarer qu'elles n'auraient pas été contre un petit kidnapping, à leur tous. On en viendrait presque à oublier à qui on a affaire, à savoir un violeur et un meurtrier.

 

 

« Alors, si Zac Efron était Ted Bundy, honnêtement, je le laisserais frapper et cogner »

 

« Je ne vais pas mentir, j’ai un faible pour Ted Bundy, le psychopathe sexy »

 

« Si Zac Efron joue Ted Bundy, ça ne me dérange pas d’être kidnappé(e)… »

 

 

« L’attirance pour les mauvais garçons a toujours fait partie de la vie et du cinéma. Les gangsters, les mafieux sont souvent sexy dans les films » explique Marjorie Philibert. « Les tueurs en série touchent à quelque chose de plus sulfureux parce qu’ils maltraitent les femmes, les découpent, les mangent, etc… On retrouve le fantasme de l’ogre. L’attirance de certaines femmes pour les serial killers est bien réelle. Pour certaines jeunes filles de bonne famille, c’est la recherche du frisson, de l’interdit. D’autres ont le syndrome de l’infirmière : elles pensent qu’elles peuvent sauver un monstre, le ramener dans le camp du bien. D’autres encore se font totalement manipuler par le serial killer, et sont convaincues de son innocence, comme Carole Ann Boone qui épousa Ted Bundy en prison, et qui est jouée par Kaya Scodelario dans le film. »

 

Si dédramatiser et romantiser les meurtriers est devenu chose commune, quel rôle jouent les femmes dans cette érotisation ? Dans son livre L’amour (fou) pour un criminel, Isabelle Horlans apporte quelques éléments de réponse. Celles qui épousent des criminels, qui leur écrivent, qui tombent amoureuses, ont bien souvent été élevées de façon à penser qu’un mauvais garçon est sexy. Reste à voir comment Carole Ann Boone et les autres femmes de la vie de Ted Bundy seront mises en scène dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile qui sortira cette année 2019.

 

Force est de constater qu’il est encore dans la norme de faire croire aux femmes que les hommes sont par nature impulsifs et violents, et qu’il leur est impossible de se contrôler. Combien de fois avons-nous entendu « qui aime bien châtie bien » lorsqu’un garçon embêtait voire tapait une fille dans la cour de récréation ? Banaliser et glamouriser la violence masculine jusqu’à l’intégrer totalement dans l’esprit des femmes (et des hommes) n’est plus tolérable. Tout commence par l’éducation, les mentalités suivront..  

 

Par Kenza Helal-Hocke

 

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