Le podcast féministe : vers une nouvelle ère de la conversation ?

Intimité, liberté, discussions, transgressions : le podcast engagé s’est récemment imposé comme un véritable médium d’information et de divertissement. Décryptage d'un format 2.0 qui fait se rencontrer société, féminismes et masculinités.
31/01/2019

 

 

Depuis deux ans en France, le format du podcast évolue à la vitesse grand V. Si au départ ce mot-valise né de « iPod » et « broadcast » était consacré à la radio de rattrapage — ce qui permettait aux auditeurs de retrouver une émission manquée — les indépendants n’ont pas tardé à rejoindre le mouvement. 2015, puis 2016, et ainsi de suite, l’Hexagone se lance dans les podcasts natifs, qui reposent sur des diffusions d’émissions nées du numérique, et non de l’antenne. Mais ce n’est pas la seule caractéristique qui distingue les podcasts des émissions de radio : la ligne éditoriale se veut novatrice et inventive, et se fonde sur des contenus précis pour un public ciblé. De nombreuses journalistes (qu’elles viennent de presse écrite, de radio ou de télévision) se lancent alors dans l’aventure du format 2.0. C’est ainsi que dans votre application, vous retrouverez des émissions culinaires, historiques, littéraires, ou encore féministes. Parce que oui, depuis deux ans, les podcasts féministes sont en pleine floraison et deviennent ancrés dans les habitudes de bon nombre d’entre nous.

 

Des podcasts sur les femmes et les hommes, pour les femmes et les hommes, qui tentent de déconstruire et de redéfinir les féminités et les masculinités. En décryptant et en analysant la construction des genres, les représentations, les standards que la société façonne, ces nouvelles voix sont entrées dans notre quotidien et sont bien parties pour y rester. Des Couilles sur la table (animé par Victoire Tuaillon, qui se fonde sur l’étude des masculinités à travers une conversation avec des invités) à Un podcast à soi (où Charlotte Bienaimé se concentre sur des sujets tels que les féminismes, les questions de genre ou d’égalité par le biais de documentaires ou entretiens), en passant par Miroir miroir (où Jennifer Padjemi aborde la question des représentations, de l’acceptation de soi, et des normes imposées par la société), vos oreilles sont comblées. Cette nouvelle écriture sonore s’inscrit dans l’ère du temps et permet de se questionner et de réfléchir autrement sur le monde qui nous entoure. Alors, mettez votre casque, vos écouteurs, ou activez le mode Bluetooth de votre téléphone dans votre voiture, et laissez-vous porter par ces voix qui redéfinissent les contours de notre société.

Le son est un outil formidable pour le féminisme.
 

Ils sont arrivés au compte-gouttes, ces morceaux de vies, d’expériences, de conversations que l’on écoute et qui amènent un regard nouveau sur les féminismes. « On ne naît pas femme, on le devient » écrivait Simone de Beauvoir, personne ne vous apprendra qu’on ne naît pas homme non plus. À nous de nous construire, de nous questionner, car il n’y a pas une seule et unique façon d’être. Un podcast, c’est avant tout des voix et des paroles qui se greffent à des oreilles tendues. Un trajet en voiture, dans les transports, avant de vous endormir, en travaillant, le podcast vous suit où bon vous semble, et chaque alerte d’un nouvel épisode est un petit baume au coeur. Capucine Gratadour, 22 ans, nous raconte cette découverte : « Les premiers podcasts que j’ai écoutés sont ceux de Transfert sur Slate. J’ai découvert ce format et j’en suis devenue fan. Je suis dans mon lit et j’ai le sentiment que quelqu’un que je ne connais pas s’est assis à côté de moi et me raconte une partie de son histoire. » Ce qui amène à choisir le format du podcast, c’est donc cette intimité qui s’installe entre l’hôte, l’invité, et celui ou celle qui écoute. Victoire Tuaillon, journaliste et animatrice du podcast Les couilles sur la table de Binge Audio, avec qui nous avons eu la chance de nous entretenir, nous parle de son choix de ce format : « J’aime la conversation, c’est l’une de mes activités préférées au monde ! Le podcast permet d’entendre une pensée se dérouler, de suivre les étapes d’un raisonnement et d’un cheminement. C’est aussi un format que je consomme beaucoup et qui installe une intimité qu’on ne retrouve pas dans la vidéo ou dans les articles écrits. » Charlotte Bienaimé, animatrice d’Un podcast à soi d’Arte Radio, explique quant à elle le choix du format par la « puissance du son, des ambiances, de la radio en général. Le son est un outil formidable pour le féminisme. On est libéré des images, et les voix, les silences, les intonations en disent beaucoup. »

Féminités, masculinités, représentations : les enjeux contemporains ont trouvé leur voix d’expression. On retrouve alors cette ligne éditoriale qui aspire à déconstruire les stéréotypes et les préjugés dont nous pouvons être à la fois victime et acteur. « Le podcast permet de fédérer une communauté autour d’une problématique commune. Il permet aussi peut-être une plus grande liberté de ton, une implication plus personnelle. » nous confie Charlotte Bienaimé. Cette liberté permet alors de s’emparer de sujets que les médias éludent parfois : « Je travaille depuis plusieurs années sur les questions féministes et de genre. Au fil du temps, j’ai réalisé qu’il était nécessaire de créer un espace spécifique pour pouvoir penser et développer ces questions. D’une part, pour donner la parole aux femmes qu’on n’entend pas, ou peu. D’autre part, pour diffuser un savoir riche en étude de genre, une pensée féministe dense et peu souvent diffusée » poursuit-elle. « Il me semble qu’un espace dédié est nécessaire parce que ce sont des problématiques qui traitent de toutes les questions de société par le prisme du genre. C’est donc infini. » Jennifer Padjemi, créatrice du podcast Miroir miroir de Binge Audio, poursuit les mêmes objectifs : c’est en effet de « pouvoir laisser la parole à une personne touchée par un sujet en particulier et lui donner l’opportunité de s’exprimer plus longuement sur une plateforme » qui l’a amenée vers ce format.

"Il est essentiel de déconstruire les standards imposés pour mieux s’accepter et accepter autrui."
 

Ce médium a l’avantage de proposer un contenu nouveau et frais qui peut s’adapter à tous tout en étant transgressif. « J’aimais bien l’idée d’en savoir plus, mais surtout autrement, sur un fait qu’on prenait pour acquis parce qu’on nous l’avait inculqué tel quel. Les représentations sont ce qui nous renvoie à nous-mêmes, et aussi ce que l’on renvoie aux autres : il est essentiel de déconstruire les standards imposés pour mieux s’accepter et accepter autrui » déclare Jennifer Padjemi. Entre entretiens, témoignages et reportages, les micros glissent de voix en voix et ouvrent la porte à un champ de questions et de réflexions souvent inédites. Prenons l’exemple des masculinités : comment s’emparer d’un sujet qui n’est pas abordé par les médias traditionnels ? Victoire Tuaillon explique : « J’ai commencé à vraiment m’y intéresser après avoir lu King Kong Théorie de Virginie Despentes à 16 ans. Je me suis rendue compte qu’on a tous intérêt à faire exploser le système patriarcal : les femmes en sont victimes, et les hommes en sont affectés aussi, différemment (il y a des coûts à la domination masculine). Avant de me lancer, j’ai attendu plusieurs années, je me posais des questions sur ma légitimité, je me disais qu’un homme serait plus à même de parler de ces sujets. Et puis finalement, comme personne ne le faisait, je me suis lancée — c’était un sujet que je travaillais depuis longtemps. En tant que journaliste, j’ai aussi envie d’être utile, de rendre service au public. »

Victoire Tuaillon. Crédit photo : Marie Rouge

 

Conversations, questionnements : les podcasts se construisent autour de l’échange. Ils proposent des outils pédagogiques et permettent d’approfondir certaines réflexions encore trop survolées à travers des témoignages, des reportages, ou encore par le biais d’invités. « Je fais un travail classique de veille : je regarde les publications de livres, d’articles, de thèses. » explique Victoire Tuaillon concernant le choix de ses invités. « Je discute avec plein de gens différents, je lis le courrier et les messages des auditeurices, je discute avec mon équipe… Je prépare longuement mes interviews en lisant le plus possible sur le sujet. Je fais très rarement du témoignage, parce que je tiens à ce que ce podcast soit d’abord un outil de vulgarisation de connaissances. » De son côté, Charlotte Bienaimé rencontre ses invités « via des associations, des syndicats, les réseaux sociaux, des connaissances, des chercheuses… Il ne s’agit pas juste de trouver un témoignage, mais aussi une manière de transmettre une histoire qui en dit autant que le contenu. »

"On ne peut pas vivre dans une société saine si les hommes n’essayent pas de comprendre ce que vit l’autre moitié de la population."

Par cette liberté de thèmes, de ton, et de durée qu’offre le podcast, les auditeurs deviennent maîtres de leur consommation : à vous de choisir votre sujet, si vous voulez écouter 10 minutes ou une heure, mettre pause puis le relancer quand bon vous semble, ou bien l’écouter d’une traite. Myriam, 22 ans, nous écrit : « Le podcast que j’écoute le plus est celui des Couilles sur la table. J’apprécie le fait que les invités soient des experts qui ont une très bonne connaissance du sujet. Ce qui est vraiment appréciable aussi, c’est qu’ils font toujours attention à utiliser des mots justes et à se replacer dans un débat par rapport à leur situation. L’animatrice est consciente de ses privilèges, et elle s’attache à le préciser en disant par exemple qu’elle est “une jeune femme blanche hétérosexuelle“. » Et à ce propos, Victoire Tuaillon nous dit que « C’est très important d’énoncer sa situation, d’où l’on parle. C’est une question de transparence et de confiance avec les auditeurices. Il ne peut exister de point de vue objectif ; a fortiori pour un podcast qui traite des questions de genre, de sexe, etc ; personne ne vit hors de la société, et donc pour en parler, il me semble indispensable d’être conscient de son propre point de vue. »

Le podcast, par la diversification des propos abordés, veut parler à tous, il est multi-destinataires, et c’est là sa grande force. Les auditeurs et les auditrices « cherchent avant tout à enrichir leurs réflexions sur ces questions. » suppose Charlotte Bienaimé. D’après les retours qu’elle reçoit, Victoire Tuaillon conclut que « ce sont des connaissances, des outils théoriques, des concepts qui vont les aider à voir différemment la société et le monde, et à réfléchir autrement sur leur propre genre. » À la fois surprenant et instructif, le podcast est devenu un médium inclusif où chacun vient y chercher ce qu’il souhaite. Thomas, 21 ans, déclare qu’il « écoute ces podcasts pour toujours remettre en question [sa] vision des choses, apprendre, être en constante évolution et ne pas [se] reposer sur des idées acquises ou préconçues. On ne peut pas vivre dans une société saine si les hommes n’essayent pas de comprendre ce que vit l’autre moitié de la population. » Il affirme également qu’il ne s’est « jamais senti à l’aise avec le mythe de la masculinité. Finalement, c’est juste un rouage du patriarcat de plus à démonter. » De son côté, Julie*, 20 ans, voit le podcast comme une façon de mieux cerner le monde qui l’entoure : « J’écoute souvent le podcast Histoire de darons de Fabrice Florent, qui évoque la paternité à travers les masculinités. Ça me permet d’identifier ces hommes à mon père et de mieux le comprendre. J’écoute aussi Quoi de meuf de Clémentine Gallot, qui aborde des questions en lien avec les féminismes et les féminités. J’entends différents avis sur des sujets larges, ça me permet d’aller plus loin dans mes réflexions et ça m’aide à m’accepter. » Par ailleurs, selon Jennifer Padjemi, « les gens viennent également chercher un côté pop un peu moins conventionnel, où une certaine identification est possible. »

Jennifer Padjemi.

Au-delà des conversations et des clés théoriques que peuvent apporter les podcasts, ils jouent souvent un rôle d’échappatoire, et c’est peut-être pour ça qu’ils sont à ce point entrés dans la tendance. Ils font écho aux situations difficiles que chacun et chacune d’entre nous peut vivre. « Ça peut être douloureux de prendre conscience de toutes les discriminations dont on peut être victime. En écoutant des podcasts féministes ou LGBTQ+, certaines personnes peuvent y trouver une forme de refuge s’ils n’ont pas l’occasion d’échanger à ce sujet avec leur proches. Le podcast devient alors une nécessité » nous dit Myriam. Sur le même ton, Capucine évoque le processus d’identification que peut déclencher ce format : « Ce que je trouve passionnant, c’est que je me reconnais dans beaucoup de podcasts. Je réalise que je ne suis pas bizarre, que je ne suis pas la seule à penser toutes ces choses. Je peux assumer mes sentiments, mes pensées, mes ressentis. Et ça, c’est une des plus grandes libérations que j’ai pu avoir. Voilà, c’est le terme : ces podcasts me libèrent. » Charlotte Bienaimé affirme d’ailleurs que « les auditrices [lui] disent que le podcast leur fait beaucoup de bien, leur permet de se sentir moins seules et de politiser leurs expériences. »

Alors, quel avenir pour ces podcasts devenus un indispensable du quotidien pour certains ? Bien que l’évolution semble en bonne voie, puisqu’ils sont financés en majorité par le sponsoring, le brand content, ou parfois même par le financement participatif, ce format audio reste encore assez cloisonné. En effet, l’audience est plutôt homogène (population jeune, urbaine, catégories socio-professionnelles favorisées) et les sujets ciblés. Pourtant, jusqu’à présent, c’est ce qui a fait son charme et son succès. Jennifer Padjemi aspire d’ailleurs à ce que son podcast « donne le la qui amènerait vers autre chose — une lecture, un documentaire, des réflexions qui pourraient faire évoluer les mentalités. » Espérons alors que ce format perdurera jusqu’à atteindre un public moins spécifique : continuez donc à vous intéresser, à apprendre, à écouter et à échanger. On notera tout de même que, comme dans les anciens fameux salons de conversation, ce sont encore les femmes qui mènent la danse côté féminisme — logique, me direz-vous. Alors, comme nous dit Capucine : « Maintenant c’est à votre tour, les hommes, de devenir des alliés, d’écouter ces belles voix, si douces et si agréables, sous votre couette ou pendant votre café du matin. Ou de lancer votre propre podcast féministe ? On compte sur vous. »

 

 

*Le prénom a été modifié à la demande de l’interviewée

 

 

Par Kenza Helal--Hocke

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