Les garçons sont-ils devenus les nouvelles jeunes filles ?

Mutins, joueurs, fuyants, boudeurs, irrésolus, prudes… les garçons seraient-ils la nouvelle incarnation de la femme-enfant en 2018 ? Twenty s’est posé la question. 
09/12/2018

           

            Il devait être trois ou quatre du matin. Pour une raison qui me demeure aujourd’hui encore obscure, j’étais convaincue que sorcières, vampires, ogres et leprechauns tenaient salon dans ma chambre. Je ne les voyais pas, bien sûr, mais recouvrer un semblant de sommeil m’était impossible, pas quand le moindre crissement de parquet me faisait sursauter. Même la lecture d’un laborieux ouvrage de Robe-Grillet ne parvenait à alourdir mes paupières. Acculée à l’insomnie, je n’avais d’autre choix que zoner sur Facebook. Peut-être trouverai-je un ami avec qui tromper l’ennui en attendant le matin, ce pote encore jetlag tout droit revenu de Los Angeles ou ma sœur qui vit au Brésil ? Seul ce gars était connecté, un type rencontré au bar du coin une semaine plus tôt avec qui j’avais passé la nuit. Il fit le premier pas et m’envoya un message « Tu dors ? ». Après quelques échanges anodins, ce dernier me proposa de le retrouver chez lui. Nous étions voisins, je n’ai pas hésité. Quitte à veiller, autant s’envoyer en l’air. Quelques minutes plus tard j’étais sur son palier, nue sous une combi. Je m’attendais à ce qu’il me saute dessus ou au moins, me propose de m’étendre sur son lit. Non. Il voulait simplement parler. Le garçon avait besoin de se confier.

 

 

            Si l’anecdote peut sembler un peu gratuite, elle n’en traduit pas moins un nouveau phénomène : les garçons sont les jeunes filles d’aujourd’hui. Souvent, ce que je prends pour de la drague perverse n’est en vérité qu’une maladresse. Je reconnais chez des garçons vingt-cinq ans des comportements que j’avais à treize. Ils minaudent, ils jouent avec l’idée de faire l’amour plus qu’ils ne le font, ils découvrent les premiers bourgeons de leur sensualité et cherchent témoins ou tuteurs pour la laisser s’épanouir, ils ont besoin d’être rassurés, besoin de laisser s’exprimer leurs fragilités, besoin de tester les limites de l’autre également… bref, l’enfer sur terre. Avec les garçons de mon âge (j’ai vingt-trois ans), je me sens l’étoffe d’un Humbert Humbert lubrique tentant de pervertir une mademoiselle âge tendre rétive à mes avances.

 

 

            L’autre jour, justement, un ami me reprochait de ne faire l’amour qu’avec des hommes plus âgés. Il m’a fallut un peu de temps pour trouver une réponse satisfaisante, autre que « ils sont plus matures », qui n’est d’ailleurs pas fondamentalement vraie (si un type de quarante ans veut mon corps, ce n’est pas là l’expression d’une quelconque maturité, bien au contraire). J’ai commencé par lui expliquer que ces hommes étaient plus sûrs de leur désir, que les relations étaient plus transparentes, moins ambigües. Quand j’ai envie de les voir, je leur envoie immédiatement un message et s’ils sont disponibles nous nous donnons rendez-vous le soir même. Avec un garçon plus jeune, j’ai peur de le brusquer, peur qu’il me prête des intentions que je n’aie pas, peur qu’il s’imagine que je sois en train de m’attacher à lui, chose qu’il redoute autant qu’il la désire. Voyant mon ami sceptique, il m’a fallu à nouveau trouver d’autres arguments. Il m’a semblé indécent d’évoquer un vulgaire problème d’emploi du temps, même si c’est un facteur important. Je dois jongler entre trois jobs à responsabilités et quand un garçon m’explique qu’il ne peut pas me voir parce qu’il a un partiel à réviser pour le lendemain ou un devoir à écrire, son sex appeal retombe instantanément. Mais bon, c’est compliqué à défendre. C’est alors que j’ai compris le fond du problème : les jeunes garçons ne sont plus obsédés par le sexe, or moi, je le suis encore. C’est peut-être mon côté old school, mais la chose me travaille, m’obsède, me trotte dans la tête en permanence. C’est comme si j’avais un troupeau de lapins sous MDMA dans le ventre. Quand on me demande si je trouve un garçon à mon goût, je réponds que je les trouve tous à mon goût. Il m’arrive d’avoir envie de prolonger l’éclat de rire à l’horizontal avec un garçon pour une blague vaseuse ou simplement parce que sa chemise ou sa moustache m’amusent. Aussi, je ne comprends pas qu’un garçon avec qui j’ai déjà eue une aventure mutuellement satisfaisante puisse me répondre « je suis fatigué » ou « j’ai cours demain » quand je lui propose une nuit de stupre et de luxure. Je ne comprends pas qu’ils n’aient pas envie de faire l’amour à chaque seconde de leur existence. Il est là le décalage. Mon désir, insatiable, ne trouve aucun écho chez les garçons de ma génération. Pour moi, Eros, c’est encore la vie.

 

 

            Serait-ce dû à des modèles masculins rétrogrades ? Depuis l’âge de trois ans j’ai été dressée (notamment par ma mère) à fantasmer sur des hommes, des vrais. De Robert Mitchum dans La Nuit Du Chasseur à Sean Penn dans Mystic River en passant par Marlon Brando dans Le Dernier Tango à Paris ou encore William Holden dans Sunset Boulevard, mon idéal masculin est celui d’une virilité brutale, frontale et taiseuse,  parfois inquiétante, à la libido débridée. Je ne leur rends d’ailleurs peut-être pas hommage en me tournant essentiellement vers des trentenaires maigrichons aux airs de forbans qui pue le cul, mais bon, au moins, ils présentent certaines similitudes avec ces derniers : ils se comportent en « hommes ». Ils préfèrent me faire l’amour plutôt que d’essayer de devenir ma meilleure copine. Et puis, contrairement à des garçons plus jeunes, ils ne vont pas se réfugier derrière moi en situation de danger. L’autre jour, j’étais avec un type, et, au moment de monter les escaliers pour retrouver mon appartement, il m’a enjointe de passer devant lui, terrifié qu’il était à l’idée de croiser ma voisine, la folle du premier, qui attendait devant sa porte, dans le noir, le regard illuminé de maléfices. Imaginez une Lolita apeurée d’un mètre quatre-vingt dix, cramponné à une fille… la scène est tout de même assez cocasse. Il y a cela, et les insupportables minauderies également, qui jouent en leur défaveur. Que dire d’un autre garçon dont le jeu consistait à s’arrêter aux préliminaires, pour « fruster » les filles ? Admettez que ce n’est pas très flamboyant comme mode opératoire (je ne l’ai d’ailleurs jamais rappelé). Je préfère encore un Tony Curtis prétendant ne rien ressentir pour obtenir des caresses de Marylin Monroe dans Certains l’Aiment Chaud. Et puis, ils ont un côté un peu égoïste, on du mal à comprendre la notion d’intersubjectivité, d’écosystème, dans le sexe. Quand ils prennent des initiatives, on a l’impression qu’ils récitent une leçon mal apprise et attendent qu’on les en félicite. Sans cesse, également, ils attendent des « feedbacks », comme s’ils avaient retranché au sexe la notion d’instinct, d’animalité, qui lui est pourtant essentielle. Et puis, ils ont besoin qu'on leur coure après, besoin de se sentir désirés, d'être rassurés. Soit je me tape le bas du panier, soit les jeunes garçons sont aliénés par des injonctions contradictoires, les ayant changés en fillettes morbides.

 

 

Mais bon, je les comprends. A force de déconstruire une masculinité qui n’a jamais été véritablement définie, on finit par créer une armée de gamins déphasés, incapable de se positionner sur l’échiquier des relations amoureuses et sexuelles. Là où la femme a toujours été sûre de ses attributs, l’homme semble issu d’un imaginaire ectoplasmique. Chaque époque l’a modelé en fonction de ses priorités, viril et guerrier en temps de guerre, dandy et raffiné quand vient l’accalmie, révolté et politique au moment des révolutions. Cela m’évoque d’ailleurs un peu le monologue de Richard III, dans la pièce éponyme de Shakespeare, quand ce dernier explique qu’il est inadapté  à la quiétude des temps de paix. Il est trop laid, trop difforme. Son corps n’est pas fait pour se pavaner devant les nymphes ou se laisser bercer par le charme lascif des luths. Son physique, sa nature, font de lui un être belliqueux, fait pour la guerre… sans doute, pour moi aussi, arrive l’hiver de mon mécontentement.

 

 

En tous cas, me semble-t-il, le problème n’a rien à voir avec la soi-disant nouvelle déconstruction du genre. Un mignon de Louis XIII, un amérindien bispirituel ou David Bowie, icône par excellence de l’androgynie me semblent plus séduisants, et étrangement plus « mâles » que mes collègues de bureau masculins. Même le travesti du Rocky Horror Picture Show est plus excitant (paradoxalement, j’ai toujours eu un gros faible pour les hommes déguisés en femmes). Ainsi, féminiser l’homme ne fait pas de lui une adolescente, bien au contraire, cela semble presque renforcer ses attributs virils, et quoi qu’il en soit, ce n’est pas là le fond de la question. A force d’entendre les femmes et les enfants d’abord, peut-être ont-ils voulu être les deux à la fois, pour se sauver au moment du grand naufrage de l’humanité.

 

 

Ou peut-être que nous en attendons trop d’eux, tout simplement. La majorité des pères veulent encore que leurs fils soient sportifs, séducteurs et chefs d’entreprise. La majorité des mères voudraient les élever de telle sorte qu’ils les vengent de tout ce que les hommes leur ont fait subir, qu’ils pondèrent ou payent la dette de plusieurs siècles de domination patriarcale. Pas étonnant qu’ils préfèrent se retrancher derrière une identité floue, la plus neutre possible, pour échapper à tant de pression. Plutôt qu’être les « acteurs du changement », d’un changement qu’il sont incapables de définir et dont ils n’ont pas décidé, ils ont opté pour une relative asexualité salvatrice, se sont passé eux-mêmes la ceinture de chasteté en attendant que tout le monde se calme et se concentre sur autre chose, l’extinction de la race humaine par exemple…

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain. 

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