Les grèves nous rendraient-elles plus créatifs ?

Pour célébrer la fin des grèves, une Twenty s'est amusée à faire l'éloge du slogan et de tous ses supports...
27/01/2020

 

Paris. Un lundi matin de janvier.

Mon satané réveil a encore oublié de sonner. Je dévale la rue, une moitié de tartine dans une main, mon pass Navigo dans l’autre, et je me précipite pour prendre la ligne 9, direction Opéra. C’était sans compter sur les grilles du métro, que je trouve fermées. À travers les hautparleurs, crachote un message d’excuse de la part de la RATP. Mouvements sociaux. La  France est encore en grève.

 

Dommage, ce matin, je ne pourrai pas profiter des joies du métro. Je ravale ma détresse et me met en marche, en réfléchissant à cette colère de fin d’année, commencée un 5 décembre et à ses répercussions qui nous obligent à mettre la tête dehors et les pieds dans les flaques.

 

Se ruer l’un sur l’autre

 

« Macron, regarde ta rolex, il est l’heure de la révolte », « Elle le quitte, il la tue »… Tout en marchant, je laisse traîner mes yeux sur les murs de la ville, criblés de colères, de slogans improbables et de publicités à moitié arrachées ou taguées…

 

La rue gronde et nous appelle

 

Bien plus qu’un plateau du Monopoly qui déchire des familles à Noël, la rue selon Antoine Fleury, géographe et chargé de recherche au CNRS*, est un espace de circulation. Une césure entre espace public et privé, entre le chez-soi et le chez-tous. Populaire et culturelle, elle est dans notre inconscient collectif l’une des marques du temps qui passe : les monuments, les noms des rues, les hommages, les infrastructures démolies puis reconstruites....

 

Mais c’est lors de ces crises de colère que la rue prend un autre visage. Elle est gribouillée de graffitis et recouverte d’affiches. Pourquoi les français ont-ils besoin de "prendre les murs", à la moindre contrariété sociale ?

 

Le brasier de la révolte

 

 

La rue et la France, c’est une Histoire qui ne date pas d’hier. Coup d’éclats historique, de guerres civiles en révolutions, le Français a bien dans le sang un petit côté indigné (et ce n’est pas Louis XVI qui vous dira le contraire). Alain Duhamel**, journaliste au Figaro, parle de la France comme du pays qui détient le « record du monde de l’instabilité conflictuelle ».

 

Pendant les moments de trouble, la rue est prise en otage : appartenant à tous, elle est le lieu idéal pour la contestation. Car exprimer son mécontentement ne peut pas se faire seulement dans son salon : il faut le rendre publique. Descendre dans la rue façon suffragettes ou plus récemment en occupant des ronds-points : le rassemblement en extérieur est populaire.

 

Les mots plutôt que les lacrymos.

 

 

Bon. Je vous arrête direct, on ne va pas apprendre à casser du CRS ou la recette du cocktail molotov. Car pour moi, les verres brisés, les vitrines pétées et les gens qui finissent en cyclope, c’est carrément pas mon truc. Et aussi parce que le trip baston, ça me fait plus faire une descente d’organe qu’une montée d’adrénaline. Je vais plutôt vous parler de la revendication des poètes qui s’ignorent, des créatifs, de ceux dont la verve n'a rien à envier aux meilleurs publicitaires. Ces gens dont les mots ont marqué une époque et resteront à jamais gravés dans les mémroires. Ceux qui fabriquent des slogans, des vrais.

 

Quand on parle de slogans, on pense souvent à mai 68 : "Sous les pavés, la plage", "il est interdit d’interdire", "soyez réaliste, demandez l’impossible"…. Autant de petites punchlines, courtes et incisives qui continuent de nous inspirer, encore aujourd'hui. Cri populaire, le slogan est universel. Il exprime une idée, jouant sur les règles de grammaire, les négations, les métaphores. Et plus que tout, il est partout, il n’a pas de support prédéfini, il se balade aux grès des envies et de l’imagination de ses auteurs, tout en condensant avec justesse l'essence de leurs revendications. 

 

La pancarte

 

Accessoire indispensable, la pancarte est aux manifestants ce que la tondeuse est à Britney : iconique. Brandie fièrement, elle est tout sauf anonyme : celui qui la tient dit ses idées, sa vérité qui crie « Je suis là, je marche à vos côtés et je me bats ». Valérie Simard, journaliste dans le magasine La Presse*** parle de la pancarte comme un support qui se doit de porter un message original : elle doit proposer une autre lecture du problème. Les points forts, miser sur l’humour ou le cynisme sans tomber dans l’agression. Il faut que la pancarte fasse sourire, qu’elle divertisse. Petite pensée pour Volutan, le roi des manifestations, qui excelle dans la matière et qui n’a pas manqué une manifestation depuis 1995.

 

Le graffiti

 

 

A la bombe ou au marqueur, le graff’ a un petit côté bandit régressif. Ecrire sur les murs, braver l’interdit, ça c’est un kiff. Dans l’émission « Les petits bateaux » diffusée sur France Inter****, Françoise Barbe-Gall explique qu’écrire sur les murs est un moyen de laisser une trace de son passage, de montrer que l’on existe en partageant une idée à un instant T, d’occuper aussi un territoire comme pour dire « I was here », c’est moi, je suis passée et j’ai signé, anonymement. Ou non d’ailleurs, comme Kidult qui a récemment « repeint » la vitrine de la boutique parisienne Balenciaga d’un « Merry Crisis ». Une action provocatrice et espiègle pour plus « de lucidité et d’humanité ».

 

L’affiche

 

L’affichage sauvage, synonyme de transgression savamment marquetée se colle et se recolle aux quatre coins de la ville. Pourtant, certaines arrivent à se démarquer. C’est le cas des collages féminicides qui ont commencé à occuper les murs en septembre 2019. Un moyen exposé dans l’émission « Le féministe en affiches » de France Culture*****, afin de reconnaître et de dénoncer les crimes commis contre les femmes, et d'apporter force et soutien aux familles et aux victimes. Une manière de sensibiliser les individus, de médiaser un combat, et bien sûr, de montrer ce que l'on ne voit pas, ce qui est tu !

 

Conclusion

 

N’empêche, pour un monde que l’on dépeint comme méchant, où le nombrilisme et l’égocentrisme règnent en maîtres, avec ces manifestations et ses slogans, nos voix portent ensembles et surtout dans la vraie vie, loin des RS.

 

Alors à nous la rue, aux femmes, aux trans, aux oubliés, aux retraités, aux gilets jaunes. La rue est à tous. Et sur ces murs, écrivons le doux mot de liberté. D’expression. (grève de la) Fin.

 

 

Bibliographie :

* https://journals.openedition.org/traces/3133

* * https://www.liberation.fr/debats/2019/12/18/les-discordes-francaises_176...

* ** https://www.lapresse.ca/societe/201909/24/01-5242694-lart-de-creer-une-p... dans-une-manifestation.php

**** https://www.franceinter.fr/culture/pourquoi-ecrire-sur-les-murs

***** https://www.franceculture.fr/societe/le-feminisme-en-affiches-dolympe-de... feminicides

 

Par Liselotte Girard 

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