Les jeunes sont-ils condamnés à devenir conspirationnistes ?

Les vaccins sont toxiques, l’homme n’a jamais marché sur la lune… d’après une étude récente, huit Français sur dix croiraient à au moins une théorie du complot… Twenty a voulu comprendre pourquoi…
01/11/2018

 

En janvier 2018, la fondation Jean Jaurès et le site Conspiracy Watch publient pour France Info une étude inquiétante : huit Français sur dix croiraient à au moins une théorie du complot. Bien sûr, les jeunes sont les plus touchés. Les moins de 35 ans sont deux fois plus nombreux que les plus de 35 ans à adhérer à au moins sept théories du complot (21% contre 11%). Nos petits esprits malléables et impressionnables sont donc les premiers à succomber à l’épidémie des post-vérités.

 

 

Mais à quoi croyons-nous, au juste ? Parmi les théories les plus rependues, celles concernant le 11 septembre 2001 arrivent en tête. Pour beaucoup, les Etats-Unis auraient orchestrés les attentats-suicides, entraînant la mort de 2 977 individus. Une manière de justifier l’invasion militaire en Irak et en Afghanistan, et d’accéder au pétrole qui s’y trouve. L’idée que les services secrets connaissaient l’imminence d’une attaque terroriste contre le World Trade Center est également très répandue. Difficile de faire confiance aux Etats. En même temps, quand on passe d’une chaîne de télévision à des millions de chaînes Youtube, pas étonnant que ce genre d’idées se propagent… la vérité devient vite une question d’opinions et de points de vue. De la même manière, il est devenu assez commun de prétendre que l’homme n’a jamais marché sur la Lune. On vous dira qu’aucune étoile n’est visible sur les photos, qu’il n’y a pas non plus de trace d’alunissage sur les images, alors que les traces de pas, elles, sont bien visibles. Certains pensent même que le réalisateur Stanley Kubrick aurait filmé les images. Un film, Moonwalkers, sorti en 2015, s’est d’ailleurs amusé à tourner en dérision cette dernière théorie : un agent de la CIA est envoyé à Londres pour convaincre Kubrick de filmer un faux alunissage au cas où la mission Apollo tourne mal. Il tombe finalement sur le manager raté d’un groupe de rock hippie, prétendant être Kubrick. A nouveau, on retrouve cette relation amour haine avec les Etats-Unis, comme si nous n’avions pas encore digéré le plan Marshall.  Dans le même esprit, il est de plus en plus courant d’entendre parler des effets prétendument néfastes des « chemtrails », les traînées blanches laissées par le passage des avions dans le ciel. Elles seraient composées de produits chimiques répandus par les gouvernements afin de réguler la population, de modifier le temps, de causer des maladies, ou de préparer une guerre chimique (au choix ou tout à la fois).

 

Un premier constat s’impose : nous sommes de plus en plus méfiants, comme si le monde post-moderne et mondialisé dans lequel nous évoluons avait réveillé peurs ancestrales et pulsions séditieuses. Plus rien n’est sûr, le doute nous gagne et vient déconstruire la verticalité d’une information diffusée par les médias traditionnels et les gouvernements. Les présidents seraient des pantins, les Etats des simulacres de structures coercitives, l’Histoire un mensonge, quant à la médecine moderne, elle serait néfaste et mieux vaudrait revenir à des modes de guérison plus naturels, par les plantes ou le magnétisme. Plus que des posts-vérités, nous pourrions parler de méta-vérités. Nous sommes passés de l’autre côté du miroir, dans un monde où le relativisme est maître. On pourrait presque y voir un retour à un certain romantisme, un monde où les émotions, l’imagination et l’individu ont supplanté le joug de la raison et la notion de vérité universelle.

 

 

Et le phénomène touche tout le monde. Du citoyen lamba aux chefs d’Etats. Depuis son entrée en fonction, le président des Etats-Unis, Donald Trump, relaye une moyenne de huit Fake News par jours, notamment sur les réseaux sociaux. Tout a commencé le jour de son investiture. Si Trump prétend qu’1,8 millions de spectateurs se sont déplacés pour écouter son sermon, en vérité, seulement 700 à 900 000 personnes étaient présentes. Autre exemple, Trump prétend qu’ObamaCare ne serait plus en vigueur, or la loi n’a jamais été abrogée. Il se vente également, sur Twitter, d’avoir signé plus de lois que le président Truman. A nouveau, l’affirmation est fausse : selon le site GovTrack, qui recense les lois présentées devant le Congrès américain : « A la date d’aujourd’hui, le président Trump a signé le moins de lois que n’importe quel président dans sa première année, si on remonte au moins jusqu’au président Eisenhower. » Ici, les Fake News servent à conforter l’électorat de Trump dans ses convictions et paradoxalement, à dénoncer une fantasmagorique propagande libérale et démocrate.  

 

 

 

Sasha Baron Cohen s’est d’ailleurs emparé du phénomène pour le tourner en dérision, dans sa série, Who Is America ? sortie le 15 juillet 2018 sur Showtime. Grimé en conspirationniste Texan pro Trump, l’humoriste tente d’embrouiller Bernie Sanders, l’ex candidat démocrate aux élections présidentielles, avec des chiffres truqués, afin de le convaincre que les 99% devraient faire partie des 1% (pour vous donner une idée du niveau). Dans l’épisode 7, le pizzagate, théorie complotiste stipulant l’existence d’un réseau  pédophile sataniste démocrate, est également mentionné. Ainsi, pour Sasha Baron Cohen, les post vérités constituent désormais une part de l’identité des Etats Unis actuels, et donc, par extension, du monde dans lequel nous évoluons.

 

Si Trump cherche à renforcer son pouvoir en divulguant des Fake News de manière intentionnelle, d’autres les relaient et sont convaincus de leur véracité, sans penser à mal. Ainsi, des célébrités se sont publiquement déclarées anti vaccins, en raison d’un supposé complot. Parmi elles, Jim Carrey, Charlie Sheen ou encore Robert de Niro… des gens apparemment censés me direz-vous. En parallèle, et cela ne concerne pas uniquement les Etats Unis, on relève de plus en plus de cas de décès liés à des maladies comme la rougeole (maladies que l’on pensait éradiquées grâce aux vaccins).

 

Il existe d’ailleurs un #CommentJeMinforme sur Twitter, afin de lutter contre le phénomène. Une manière de sensibiliser les internautes, qui boudent les sites d’informations au profit d’articles glanés sur les réseaux sociaux, provenant aussi bien de sites complotistes, parodiques, que de la faschosphere. Comment savoir, quand on voit un gros titre apparaître sur son feed Facebook, que non, la France n’a pas réservé près de 80.000 logements sociaux aux migrants et que non, l'épisode de pollution qui a touché la France en fin d'année 2016 n’avait pas pour origine des usines à charbon allemandes ? Cela demande une éducation et un recul critique que beaucoup n’ont pas, ou qu’ils ont perdu. L'information se fait beaucoup par bulles, ou bulles de filtres. Un concept théorisé par Eli Pariser, et qu’il définit de la sorte : « c’est l’état dans lequel se trouve un internaute lorsque les informations auxquelles il accède sur Internet sont le résultat d’une personnalisation mise en place à son insu. À partir des différentes données collectées sur l’internaute, des algorithmes vont silencieusement sélectionner les contenus qui seront visibles ou non par lui. Le terme de « bulle de filtres » renvoie à l’isolement produit par ce mécanisme : chaque internaute accède à une version différente du web, il reste dans une « bulle » unique et optimisée pour lui. » Un état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel se trouve l’internaute, quand les informations qu'il recherche sur Internet résultent d'une personnalisation mise en place à son insu. L’impulse numérique nous pousse alors à succomber à notre cortex préfrontal.

 

Les  posts-vérités sont partout. Elles ont envahi les réseaux sociaux et se sont étendus à la sphère médiatique au point de donner naissance à un nouveau phénomène : les fléxi-véritariens. De la même manière qu’il existe des flexi-vegans ou des flexi-féministes, les fléxi-véritariens pratiquent un conspirationnisme à la carte. Plus besoin d’être un geek paranoïaque et anti-social, désormais, tout le monde est potentiellement la cible des intox… Et même les médias classiques sont touchés, ne sachant plus parfois démêler le vrai du faux. Récemment, le journal Libération s’est demandé si le site parodique NordPresse ne propageait pas de fake-news…

 

 

En même temps, pas de panique, les jeunes ne lisent plus Libé. Et c’est peut-être cela aussi, l’ennui. Toujours plus de jeunes ressentent une réelle défiance à l’encontre des médias classiques. Pour beaucoup de jeunes, les infos se dénichent ailleurs, sur des sites alternatifs, sur Youtube ou dans les livres. Lola, 21 ans, lit le Monde et le Canard Enchaîné, mais pour elle, « Les médias classiques participent à l’élaboration d’une pensée unique, car ils soutiennent tous le modèle politique actuel dans le monde : le libéralisme économique, autrement dit le capitalisme. Le crime donne du matériel de publicité à l'état qui se sert des journaux pour faire sa promotion ».

 

Mais comment expliquer que toujours plus de jeunes adhèrent aux post-vérités ? Pour Stéphane Hugon, sociologue, chercheur au Centre d’Étude sur l’Actuel et le quotidien à la Sorbonne et cofondateur de l’institut d’études prospectives Eranos, le phénomène s’explique en partie par le besoin de s’inscrire dans un grand récit. « Le vrai problème, c’est que l’on ne croit plus en rien. On a déconstruit tous les grands systèmes de croyances, or nous sommes incapables de vivre sans. Face au vide, on bricole des stratégies de survie idéologiques.  On adhère à une communauté et l’ensemble de nos interactions avec notre environnement viendra nourrir cette posture. On ne peut pas se passer d’histoire collective, alors on échantillonne ailleurs pour se créer.  Ni la religion, ni le politique ne sont plus recevables. On a donc besoin d’un processus de syntagme (structure narrative) pour se retrouver et s’intégrer à un nouveau grand récit, à savoir une histoire avec un début et une fin. Ces nouvelles histoires, sont en quelque sorte la transcendance du pauvre ». C’est un peu la Game of thronisation du réel, si vous préférez. « Les histoires qui sont livrées par les conspirationnistes sont un peu cheap, et pourtant, les gens y adhèrent. Ils n’adhèrent pas sur le fond, mais sur la forme, sur la tension narrative. Il n’existe aucune structure humaine qui ne s’intègre pas dans une circulation de la parole et dans une  structure narrative. Cela permet à chacun de trouver sa place. Ce qui crée l’adhésion à la tribu, c’est que même si la tribu raconte n’importe quoi, elle fait exister l’individu, lui donne de la considération et un rôle social ».

 

 

C’est pourquoi, Erika, 18 ans, préfère s’informer sur le web, plus frontal, transparent et direct et surtout, plus identitaire. « Dans les grands médias, on n’entend pas parler de discriminations comme la transphobie, la grossophobie, qui sont largement plus évoquées sur le web. Le conflit israélo-palestinien est également plus entendu ». Les articles qu’elle trouve sur le web répondent à des questions d’ordre identitaires et les partager lui permet de s’inscrire dans un récit et dans une tribu. Pour résumer, flotter dans un monde vide de sens est tellement insupportable pour l’homme qu’il a besoin, en quelque sorte, de « fictionnaliser » le réel, même lorsque celui-ci épouse parfois de trop près la fiction. Loïc Nicolas, chercheur à l’Université libre de Bruxelles et membre du laboratoire PROTAGORAS de l’IHECS, y voit également là une manière de « réenchanter notre existence collective en révélant les raisons cachées et pourtant évidentes (à qui sait les voir) qui créent du désordre ».

 

La fiction complotiste est parfois plus acceptable que le réel, qui nous fait violence. Selon Loïc Nicolas, toujours « face à un quotidien habité par le hasard et dépourvu de sens a priori, la fiction complotiste établit des relations de causalité. Elle tisse des liens entre des situations et des individu. Elle montre, non pas ce qui est caché, mais ce qui a été caché… délibérément caché, dissimulé, soustrait aux regards. Partant, cette fiction réconforte en pointant la réalité vraie derrière les apparences trompeuses ; en livrant aux « croyants » une clé de lecture totalisante qui rétablit le monde dans sa justice profonde ». On retrouve là, la volonté infantile de séparer le monde entre les gentils et les méchants, et le sentiment grisant d’être le détenteur d’une vérité exclusive. Sur les médias alternatifs, ces jeunes pensent trouver des détails et des informations que les médias classiques ne divulguent plus ou pas. « On y trouve également ce que veulent cacher les gens de pouvoirs (politique ou économique) » nous confie Maxime, 25 ans, « Les medias alternatifs font un travail de fond en apportant des détails qui permettent de changer la perception que l’on a de certaines problématiques économiques ou politiques. Ils nous donnent des réponses tangibles, viennent valider ou invalider certains discours que l’on retrouve dans les médias classiques ». Une paranoïa grisante, qui permet de clarifier une vision parcellaire et anxiogène du monde. « La fiction complotiste donne le sentiment agréable d’une connaissance exclusive – celle que possèdent les seuls « initiés » – devant laquelle rien ne résiste. Alors, le chaos, le désordre du monde n’est plus : tout est clair. Les méchants sont connus, désignés, dénoncés. Leurs actions mauvaises ne font aucun doute. Et un jour, l’ordre reviendra » précise Loïc Nicolas.  

 

 

Autre constat, notre rapport à la vérité n’est plus le même. Le pathos a pris le dessus sur les faits et leur explication rationnelle. « Nous sommes passés d’une société de la vérité à une société de la sincérité. Quand vous regardiez le journal télévisé, il y a vingt ans, on parlait des faits, et pour leur donner du sens on faisait intervenir une blouse blanche, un spécialiste… aujourd’hui on n’a plus le médecin, le militaire, le scientifique, le spécialiste… c’est la figure du témoin qui l’a remplacée. Il ne sait pas ce qu’il a vu, mais il va dire qu’il en a été très ému. On a remplacé la vérité par la sincérité. Il apporte une pondération affective qui va avoir plus de force qu’une explication sur le fond » explique Stéphane Hugon.

 

Pourtant, beaucoup de complotistes font usages du doute et de précautions oratoires pour appuyer leurs théories. Pour Loïc Nicolas, c’est une supercherie. « Les producteurs et les adeptes de fictions complotistes ont intégré les codes de la raison moderne. Laquelle met le doute (et sa pratique) au centre de la recherche de la vérité ; au cœur de la connaissance également. Mais lorsque la croyance se prétend connaissance, la vérité n’est plus que l’ombre d’elle-même ».

 

 

On comprend alors qu’elles soient utilisées comme moyen coercitif, comme armes d’aliénation massives, par Trump ou encore Vladimir Poutine. Comme le dit Loïc Nicolas, « Les théories du complot sont des mastodontes explicatifs. C’est leur aspiration totalisante et sans doute aussi totalitaire qu’il importe de dénoncer. Elles asservissent. Elles ferment le monde bien plus qu’elles ne l’ouvrent. Face à elles, la liberté n’est plus ».

 

Mais alors, comment démonter le discours conspirationniste ? Guy Debord disait qu'une image contient intrinsèquement les ferments de sa propre critique. Est-ce qu'il en va de même pour la rhétorique conspi ? Doit-on singer la rhétorique complotiste pour démonter ces discours ? Pour Loïc Nicolas, ce serait une erreur. « Il faut mettre les discours complotistes devant leur propre imposture ; les obliger à assumer les croyances qu’ils véhiculent et la vision du monde sur laquelle ils reposent ». A l’en croire, la solution serait ailleurs, dans l’acceptation de l’absurde, de l’inexplicable… « Les théories du complot sont porteuses et pourvoyeuses d’une obscure clarté ; une clarté aveuglante parce que factice. Pour lutter contre les théories du complot, je propose, à l’inverse, de ré-apprivoiser le flou, l’incertain, le précaire. Réapprenons à pratiquer le doute. Luttons contre ce qui paraît trop évident. Acceptons la violence du hasard et de la contingence des possibles ». Une injonction poétique que nous tâcherons de retenir, la prochaine fois que nous serons confrontés aux post-vérités.

 

 

* Stéphane Hugon est sociologue, chercheur au Centre d’Étude sur l’Actuel et le quotidien à la Sorbonne. Il est cofondateur de l’institut d’études prospectives Eranos. Il enseigne à l’ENSCI - Les Ateliers sur les questions d’innovation sociale et des technologies. Son dernier livre s’intitule L’étoffe de l'imaginaire (Fontenay- le-Comte 2012).

 

* Loïc Nicolas est chercheur à l’Université libre de Bruxelles et membre du laboratoire PROTAGORAS de l’IHECS. Spécialiste et praticien du discours politique, il a publié ou édité de nombreux ouvrages et articles sur la polémique, les théories du complot, la valeur du désaccord et l’histoire de la rhétorique. Son dernier volume : Le Fragile et le flou. De la précarité en rhétorique (Paris, Classiques Garnier, 2018).

 

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

 

 

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