Ma semaine conspirationniste #5 : Pizza, politique, satanisme et pédophilie

Pendant une semaine, nous avons tenté de convertir une de nos Twenties aux vérités alternatives. Sa mission : ne s’informer qu’à partir de sites conspis…
27/10/2018

 

 

Mon expérience touche à sa fin et pour finir en beauté, j’aimerais évoquer avec vous le pizzagate. Une affaire mêlant politique, pédophilie et satanisme, et qui, en mon sens, se trouve être l’une des plus symptomatiques, pour comprendre les dérives du conspirationnisme. Seulement, au lieu de lire un résumé du Point ou du Monde, j’ai été cherché l’info à la source, à savoir sur un site conspirationniste.

 

En 2016, une rumeur complotiste a fini en fusillade. Tout a commencé par le Tweet d’un avocat New Yorkais, David Goldberg. Il annonçait avoir des preuves concernant l’existence d’un vaste réseau pédophile, dirigé par des membres du parti démocrates, afin de financer la campagne d’Hillary Clinton.

 

 

La rumeur a ensuite pris de l’ampleur, notamment sur les sites 4Chan et Reddit, quand des internautes se sont amusés à décortiquer et sur-interpréter les emails de John Podesta, l’ancien directeur de campagne de la candidate démocrate aux élections présidentielles, divulgués par Wikileaks. Alors, le chaos s’est installé et toutes sortes de sous-théories ont vu le jour, alimentées par les trolls de l’alt-right, une mouvance nationaliste adepte de ces sites.

Pour certains, Podesta et Clinton étaient des gourous satanistes à la tête d’une secte sanguinaire. Ainsi, un dîner avec l’artiste Marina Abramovic, célèbre pour ses performances extrêmes, à la limite du BDSM, s’est soudain transformé en culte démoniaque, une cérémonie occulte impliquant les plus hautes sphères du pouvoir. Je ne suis certes pas une grande fan de l’artiste, mais de là à lui prêter des intentions de sorcellerie, il ne faut pas exagérer. Les conspirationnistes auraient-ils une dent contre l’art contemporain (prononcé : comptant pour rien) ? Serait-ce une résurgence de la notion fascho d’art dégénéré (donc nuisible, surtout si l’on souhaite préserver une certaine pureté esthétique et morale) ? Tant de questions et si peu de réponse (c’est un problème récurrent avec le conspirationnisme, je commence à m’en rendre compte).

 

 

Pour revenir au Pizzagate, l’affaire doit son nom à la pizzeria en vogue, « Comet Ping Pong », dont les conspirationnistes pensaient qu’elle était l’épicentre du prétendu réseau pédophile (comme si les démocrates ne pouvaient pas simplement apprécier la gastronomie italienne). Ils en sont même venus à chercher des symboles pédophiles sur le menu du restaurant.

 

 

Pourquoi un tel acharnement ?  Le propriétaire de la pizzeria, James Alefantis, est classé 49e dans le Top 50 des « personnalités les plus influentes de Washington » réalisé par le magazine GQ (et ça, les conspi, ils ne supportent pas. #Jalousie #PourquoiLuiEtPasMoi). Une preuve absolue, donc, de la culpabilité de cet homme. Et puis, manque de chance, il se trouve que John Elefantis est homosexuel et que son ex compagnon, David Brock, est le fondateur de Media Matters for America, dont la ligne est disons, relativement anti Trump (on trouve d’ailleurs une rubrique intitulée « Trump’s war on the press »). De quoi ravir nos amis conspis et titiller leurs fantasmes les plus morbides.

 

 

 

Alefantis a donc enduré une vague de menaces, plus ou moins violentes, sur les réseaux sociaux (seul point positif, son nombre de followers a explosé). Et beaucoup de photos postées sur son compte et celui de l’établissement, ainsi que sur ceux de certains serveurs, ont été reprises par les conspis afin d’enrichir leurs affabulations.

 

 

 

La rumeur a pris fin en décembre 2016, quand un forcené (illuminé ?), Edgar Madison Welsh, s’est muni d’un fusil d’assault AR-15  et a menacé un employé d’ouvrir le feu sur la pizzeria.

On pourrait d’ailleurs parler de fanatique, dans la mesure où l’endoctrinement hasardeux des réseaux sociaux et des rumeurs complotistes l’ont poussé à passer à l’acte (chose qui semble plutôt rare chez nos amis conspis, comme s’ils préféraient se bunkeriser, se réfugier dans des sphères virtuelles et apathiques). Un aveuglement à même de saper tout recul critique, toute mise à distance de l’information.

 

D’ailleurs, il faudrait se demander comment font ces médias alternatifs pour générer un tel engagement, quand les médias classiques peinent parfois à faire réagir sur des sujets autrement plus  préoccupants (réchauffement climatiques, guerres, corruptions…). Quoi qu’il en soit, l’existence d’un tel réseau n’a jamais été prouvée et les conspis ont dû passer à autre chose… enfin, pas tout à fait. On trouve encore des articles au sujet d’Alefantis, qui aurait soi-disant menacé un « chercheur de vérité » en 2017. Un terme plutôt intéressant, dont l’ironie nous permettra de conclure cette série d’articles.

En premier lieu, le singulier du mot vérité semble poser problème à l’heure des vérités plurielles et alternatives. Comment peut-on chercher une seule vérité ? Soit c’est une vérité subjective, et dans ces cas-là, elle ne concerne que celui qui la cherche, soit elle est universelle, et alors, on tombe dans une quête plus radicale, couplée à une dimension quasi religieuse. En effet, qui cherche à imposer La Vérité, sinon les grands monothéistes (en tous cas, leur vérité, ce qui revient à embrasser une dimension subjective) ? Et puis, ce terme « chercheur de vérité », si proche de l’expression « chercheur d’or », nous laisse à penser qu’aujourd’hui la vérité serait un trésor, et, en extrapolant un peu, un rêve, une utopie. La vérité est morte, vive les vérités, vos vérités ?  Bienvenue dans l’ère de l’absolu relativisme.

 

Pascal, en son temps, écrivait : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ». Aujourd’hui, ce serait plutôt « Vérité en deçà de ma « safe-space », erreur au delà ». Et oui, nous avons un rapport beaucoup plus fluide à la Vérité, comme si, ne croyant plus en rien, après la déconstruction et l’effondrement des grands systèmes de valeurs des siècles passés, nous devions aujourd'hui croire en tout.

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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