Netflix, nouveau chantre du body positivism ?

Et si Netflix était en train de bouleverser l'image que nous avions du corps féminin ? A l'occasion de la sortie de la série "Sierra Burgess is a Loser", Twenty tente d'analyser le phénomène. Coup de pub ou vrai changement de ligne ? A voir...
02/10/2018

 

A moins d’avoir basculé dans le coté hyspter-extrémiste de la Force et d’avoir supprimé tous vos réseaux sociaux une bonne fois pour toutes, votre feed Instagram a logiquement dû vous informer qu’un rapport au corps décomplexé est à la mode, voire de rigueur. Messages body positive déclinés à toutes les sauces (#FineWomanThatAreFat, #CelebrateMySize, #ObjectifBikiniFermeTaGueule), explosions des mannequins dit « plus size », photographies de magazines non retouchées sur Photoshop, à cette liste déjà longue ne manquait qu’une bonne grosse romcom Netflix. C’est chose faite, on a donc maté Sierra Burges is a loser pour vous. Argument marketing ou véritable révolution ? Nous avons notre petite idée... 

 

 

Déjà, ne vous attendez pas à une comédie romantique révolutionnaire dans sa structure, ou sur les différents types de personnages qui s’y croisent. Pour résumer, le trio maléfique du bahut, mené par Veronica, un clone de Regina George (mais si, vous savez, la garce ultime de Mean Girls), malmène à coups de punchlines bien senties la loser-en-chef, Sierra, chouchoute de la prof de français. Cette dernière a décidé de donner des cours particuliers, et la petite annonce qu’elle épingle sur le tableau en liège du hall est aussitôt arrachée par Veronica, qui refile son numéro à un beau gosse de l’équipe de football du lycée voisin, Jamey. Spoiler, ce qui devait être un simple canular téléphonique ne se passe pas comme prévu : Sierra se fait passer pour Véronica et tombe amoureuse de Jamey, qui lui, pense draguer la belle pompomgirl. Pour pouvoir continuer cette mascarade, Sierra propose de donner des cours particuliers à Veronica si elle accepte de devenir son visage lors des rendez-vous en FaceTime, instaurant entre elles un deal à la Cyrano de Bergerac.  Ce qui fait la diff ? L’héroïne de Sierra Burgess is a Loser est cette fille en surpoids qui, dans les teen movies classiques, incarne au mieux un personnage secondaire et au pire une vague silhouette en arrière-plan. Shannon Purser, vue dans Riverdale, est ici de presque tous les plans, et ses kilos en trop sont au coeur de l’intrigue.

 

 

Contrairement à la série polémique Insatiable où l’actrice Debbie Ryan incarne une ex-obèse désormais assez mince pour tenter des concours de Miss, Sierra garde sa silhouette du début à la fin du film. La première séquence la montre sortir de sa douche, enveloppée dans une serviette, et se dire, face au miroir, « You’re a magnificent beast ! », alors que le spectateur mal habitué s’attend à ce qu’elle se dénigre. Sauf que, vlan, cette prometteuse ouverture est contrecarrée dès qu’il s’agit de plaire au beau Jamey, qui comme le savent aussi bien les spectateurs que les personnages du film, est destiné à avoir une love story avec une fille qui l’égale en termes physiques. C’est généralement à ce moment-là que le vilain petit canard se voit offrir par une bonne fée (ou son meilleur ami gay) une séance de relooking de l’extrême. Ce qui nous amène à l’un des points positifs de ce teen movie, qui est justement l’absence de séance shopping frénétique, de nouvelle coiffure et de sport intensif et de régime pour mincir. Dans un interview pour Refinery29, Shannon Purser explique avoir accepté de jouer ce personnage parce qu’à la fin « elle apparait dans sa robe de bal, sans avoir perdu de poids, et est considérée comme belle. » Mais si Sierra ne change pas d’apparence, son pacte avec la belle Veronica lui permet d’être, pour quelques temps, dans la peau d’une fille répondant à tous les critères de beautés occidentaux. Cette expérience se révèle à son avantage, car plutôt que de la modifier physiquement de façon définitive, elle lui permet de se rendre compte qu’elle peut plaire à un garçon pour son intelligence, sa conversation et son caractère. Même si de son propre aveu, Jamey avoue qu’il n’aurait pas fait attention à elle sans toute cette supercherie, c’est de leurs points communs et de ses qualités (et défauts) dont il tombe amoureux. Et parce qu’il en est amoureux, il la trouve jolie…

 

 

Car Sierra, lorsqu’elle ne cherche pas à séduire quelqu’un d’autre qu’elle même, se trouve plutôt jolie. Le film fait bien la différence entre être mal dans ses baskets et ressentir parfois de l’insécurité par rapport à son image, entre manquer d’assurance en général et se sentir peu sur(e) de soi par moments, comme tout adolescent. Et surtout, elle n’hésite pas à rétorquer lorsqu’elle est agressée, ce que montre la séquence ou elle pirate le compte Instagram de Veronica, qui s’était vantée auprès d’elle d’avoir 20 000 abonnés. Un quiproquo conduit Sierra à penser que Veronica l’a trahie, et elle profite de la popularité de cette dernière pour se venger en affichant le texto de rupture de son ex en capture d’écran sur son profil. D’ordinaire, la représentation des filles en surpoids est celle d’adolescentes/de femmes timides et intellos, discrètes, qui s’écrasent (ou sont écrasées) face aux garces de leur bahut/boulot/famille. Plutôt surprenant, venant d’un genre aussi codifié que le teen movie, de voir une nana ronde abandonner son aspect tout sucre-tout miel pour rétorquer violemment. Le harcèlement n’est pas une nouveauté, mais il atteint un niveau supérieur avec l’explosion et l’omniprésence des réseaux sociaux, la facilité avec laquelle on peut hacker un mot de passe et balancer sur Internet un contenu pornographique/humiliant/haineux. Facilité qui conduit Sierra, humiliée et aveuglée, a effectuer un geste qu’elle n’aurait jamais fait en temps normal, inversant le temps d’un acte les rôles de bourreau et de victime.

 

 

Pourtant, Sierra n’est pas représentée comme la seule victime des pressions de la société sur le corps des femmes. Façon upside down, la garce de son bahut a une taille mannequin mais une mère en obésité morbide qui lui interdit ne serait-ce que de poser ses yeux sur un sachet de M&M’s. On lui doit cette punchline incroyable lorsqu’elle trouve sa fille en train de faire ses devoirs au lieu de suivre l’entrainement de pompom girl : « Tu sais ce qui arrive quand les gymnastes arrêtent de s’entrainer, non ? Un jour ce sont de jolis feux d’artifice, et le lendemain elles explosent leur Lycra. Et c’est cher. » Larguée par son mari pour une femme d’une vingtaine d’année, le surpoids de la mère de Veronica est expliqué par cet abandon, dont elle fait peser le poids sur ses enfants (littéralement). Alors que les stéréotypes nous montrent habituellement des « familles de gros » et des « familles de minces », cette représentation tranche avec les codes habituels. La mère en surpoids flique sa fille et ne tolère aucun écart alimentaire, de peur de la voir grossir, ce qui équivaudrait de son point de vue à déplaire aux hommes dans un futur plus ou moins proche. En parallèle, les parents de Sierra, malgré les rondeurs de leur adolescente, ne lui imposent aucune pression ou régime, la jeune fille ayant déjà un rythme de vie plutôt sain. Au pays des hamburgers où deux adultes sur cinq sont obèses, la problématique du mieux manger à remplacé celle de la minceur à tout prix, et c’est ce qui transparait à travers le rapport de Sierra à la nourriture. Echappant au cliché de l’adolescente vautrée dans son canapé à manger de la Ben&Jerry’s pour expliquer son surpoids, on la voit au contraire à table avec ses parents, des aliments healthy dans l’assiette mais aucune pression de régime à son encontre. Du coup, on évite l’à-priori du « c’est de sa faute si elle est grosse, elle se goinfre de cochonneries ».

 

 

Pour un teen movie, le traitement d’un personnage plus-size est bien moins cliché que ce à quoi l’industrie nous a habitué. Quelques points viennent toutefois assombrir le tableau : la représentation des silhouettes « hors normes » est assez limitée, Sierra étant entourée de gens minces. Certes, c’est branché de parler de rapport au corps, du droit à la différence, de l’acceptation, mais Netflix n’oublie pas que l’audience, c’est des bons sentiments, de l’ironie et une bonne dose d’actrices et d'acteurs correspondants aux canons de beauté occidentaux (coucou Noah Centineo et Kristine Froseth). A noter aussi la sous représentation de la question du physique chez les garçons. Parce que OK, les filles sont soumises aux diktats de minceur et de beauté de la société, mais les mecs aussi. On en a connu des boutonneux, des trop maigres et des enrobés qui se faisaient insulter au collège et au lycée. Quant au crush de Sierra, il est sensible, joue au football américain et sa plastique de jeune premier est mise en valeur par ses deux copains encore puceaux aux cheveux gras (coucou les faire-valoir). Ce qui le tracasse ? Être incompris, dans son âme de poète, par ses brutes de copains sportifs. Inutile de préciser que la caméra, le réalisateur, et 99,99% des spectateurs se fichent de savoir ce qu’il advient de ses potes un peu losers.

 

 

Sierra incarne une fille en surpoids assez peu caricaturale, même si on n’échappe pas au cliché de la nana boulotte très intelligente et cultivée, comme s’il fallait compenser. Espérons que Netflix nous proposera bientôt des personnages dont les rondeurs ne sont pas le propos central ou l’argument marketing, juste une caractéristique physique sur laquelle ni l’intrigue ni les spectateurs ne s’attardent. Car certes, la révolution pour une plus grande diversité des représentations du corps est en marche, mais il ne faudrait pas qu’elle se fasse au détriment de l’audience. En attendant, pour un premier essai, ce n’est pas si mal.

 

 

Par Mélanie Tillement, 23 ans, étudiante 

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