Paris is (still) burning

En dépit de sa médiatisation, la scène queer reste plus que jamais l'objet d’inadmissibles actes de violences. Ce qui n'empêche pas de nombreuses "queens locales" parisiennes d'émerger pour exprimer une créativité par delà les règles du genre.
17/02/2019

 

Depuis le reportage Paris is Burning (Jennie Livingston, 1991) jusqu’à la onzième saison de RuPaul’s Drag Race (première diffusion prévue pour le 1er mars 2019), l’art du drag et le monde queer s’imposent sur le devant de la scène et se médiatisent à une vitesse fulgurante. Mais entre l’émission et la réalité, il y a un monde. Allez voir vos « queens locales », allez à la rencontre de ces créatures hors du genre et de la norme.

La médiatisation de la scène queer ne signifie en aucun cas sa démocratisation ni son acceptation. Je tiens à écrire cet article, non pas parce que j’adore regarder RuPaul’s Drag Race mais parce qu’en interviewant Ghōst dans un café à Paris, un homme est venu nous insulter puis balancer une table en hurlant « sale pédale ».

Aujourd’hui le drag semble avoir dépassé la scène LGBTQ+ et s’être immiscé dans la culture grand public. Mais « drag mainstream » est un oxymore. Si le mainstream désigne la tendance majoritaire de consommation, « le drag est l’antithèse du système » (« drag is the antithesis of the matrix » RuPaul). Nous assistons donc à la mise en lumière de la culture LGBTQ+, de plus en plus rayonnante, au beau milieu d’un système patriarcal et hétérocentré. 

Avant toute chose, le monde drag a son vocabulaire qu’il est important de maitriser.

 

Ce vocabulaire est désormais utilisé au-delà du monde queer depuis quelques années. RuPaul (Mama Ru pour les intimes), est à l’origine de cette diffusion. Grâce à elle et son show, beaucoup de drag queens ont osé se lancer et celles qui étaient déjà là ont vu leur expression artistique et leur travail être reconnus par un plus grand nombre de spectateurs. Mais l’émission a ses défauts, comme le fait de ne pas dévoiler l’immense diversité du monde drag. Il y a des drags à barbe, des clubkids, des queens fishy, des drag kings, des drag queens androgynes, des femmes drag queens… L’art du drag, comme tous les autres arts, est une source infinie d’inspirations et de possibilités

Il est nécessaire de noter la différence absolue entre l’homosexualité, la transidentité et le drag. Etre homosexuel, c’est être attiré par un individu du même sexe que soi. Etre une personne trans, c’est ne pas se sentir dans le corps qui nous correspond, c’est une identité. Faire du drag, au contraire, est éphémère, c’est une performance théâtrale donc artistique. Et on peut être un individu trans et faire du drag : « Drag is what I do, Trans is who I am », expliquait Sonique, drag queen de la saison 2 de RuPaul’s Drag Race. Et être homosexuel n’est pas une condition sine qua non pour faire du drag. Et on peut être une femme et faire du drag. Il n’y a pas de règles ni d’objectif fixe, si ce n’est la créativité, le dépassement des normes et l’amour du beau.

J’ai donc été à la rencontre de deux artistes : Ghōst (@ghostelektra), drag queen résidant entre Paris et Berlin, et producteur de la Tech Noire, soirée drag à Paris; et Thonya de La Vega (@thonyadelavega), baby drag queen de la scène parisienne. 

 

Ghōst, 29 ans, évolue dans le monde queer depuis de nombreuses années. Maquilleur pour les queens dans les clubs de Brooklyn, clubkid, puis drag queen à New York, Paris, Berlin, Londres. Drag queen reconnue, elle vit aujourd’hui de sa passion de la performance et de la scène. Elle et son équipe ont également fêté les deux ans d’existence de sa soirée (Tech Noire) à Paris en janvier 2019. « Si je peux faire du drag, c’est parce que d’autres se sont battus avant moi. » Le militantisme contre la non-inclusivité et la LGBTQphobie sont des valeurs qu’elle défend et revendique par l’art du drag. « Je ne fais pas du drag juste pour l’esthétique. »

 

Thonya de la Vega est une baby drag queen : cela fait 8 mois que le maquillage et les perruques ont fait leur entrée dans son appartement. Thony, jeune homme de 22 ans, a grandi près de Bordeaux et est venu à Paris pour étudier le modélisme. « J’ai rencontré le drag par hasard. » Un ami, intéressé par RuPaul’s Drag Race lui a fait découvrir l’envers du décor. C’est lors d’une gay pride que Thonya sort pour la première fois. « Avec la Manif pour tous et l’homophobie croissante, j’avais tellement de haine en moi. C’était ma façon de m’exprimer. » Mais le drag permet également à Thony de lutter contre sa timidité, notamment en explorant sa créativité.

 

« Si on peut faire ce qu’on fait, c’est parce que d’autres se sont battus avant  nous. »
 

On peut estimer qu’une drag queen est militante par essence. Un individu caricaturant les codes du genre est un affront envers un système où les normes et l’uniformité sont reines. Pour Ghōst, « Le problème avec les « instagram queens », celles qui ne sont là que pour être belles et ne pas performer, c’est qu’elles n’ont aucune idée du combat queer. » L’idée n’est pas forcément d’être extrêmement engagé mais d’avoir conscience d’appartenir à une communauté. « Tu dois à ta communauté, c’est grâce à elle que tu peux monter sur scène. » Thonya partage le même avis mais elle nuance : « Il y a toujours une dimension militante quand je suis en drag » mais « chacun y trouve ce qu’il veut ».

 

Depuis trois ans et la surexposition de RuPaul’s Drag Race, la scène drag parisienne s’est transformée. « Il y a encore quelques années, il y avait très peu de drag queens à Paris. Aujourd’hui il y a en a plus de 150 ! » rappelle Ghōst. Des « baby drag », jeunes drag queens à la carrière naissante comme Thonya, font leur entrée chaque semaine à Paris. Tech Noire, La Madame Klaude, la Jeudi Barré, la Kindergarten, il y a désormais des soirées drag tous les soirs de la semaine dans la capitale. La plupart de ces soirées ont mis en place des scènes ouvertes, qui permettent aux baby de se lancer. Thonya a ainsi perforé pour la première fois aux soirée Drag Me. « J’étais tellement stressée la première fois. » Le jeune homme, timide, se révèle en drag mais il est toujours compliqué de se présenter devant une foule. Thony(a) rappelle tout de même : « C’est un milieu bienveillant, on est tous là pour la même raison. »

 

« Ils ont arrêté leur voiture et ont commencé à crier “sale pédés“ »
 

Mais le reste du monde n’est pas nécessairement bienveillant envers le monde queer. Pour se rendre aux soirées, les deux drag queens ne se déplacent qu’en Uber. « Hors de question que je prenne le métro en drag à Paris, je sais que je me ferai insulter voire pire. » Pour Ghōst , le trajet en taxi doit être pris en charge lors de ses bookings « sinon je ne sors pas. » Notez bien qu’il ne s’agit en aucun cas d’un caprice mais bien d’une question de sécurité. « Je ne me suis jamais faite agresser en drag à New York, Berlin ou Londres mais à Paris, ça arrive régulièrement. » Capitale de la mode peut-être, mais pour l’ouverture d’esprit on repassera. Pour Thonya, c’est une réalité dont il faut prendre conscience. « Une fois j’étais en drag avec des amis et une voiture s’est arrêtée, les mecs nous ont insulté. » Le jeune homme  témoigne de sa peur permanente lorsqu’il est en drag. « Je ne me déplace jamais seule ». A noter que même certains chauffeurs Uber se permettent de les refuser. Heureusement Ghōst précise « A peine signalés, ils ne peuvent plus prendre de clients. »

L’homophobie, la transphobie et la queerphobie sont encore particulièrement présentes à Paris et la dimension militante est donc toujours inhérente à l’art du drag. faut du courage pour braver les normes et être soi dans une société fermée. On comprend ainsi aisément la nécessité d’encourager les drag queens, leur présence, leur courage et leur travail.

 

« Mon personnage est une extension de ma féminité. »
 

 

Le drag est une performance théâtrale. Chaque drag queen crée ainsi son personnage, compose ses costumes, choisit le nom et l’attitude d’un rôle auto-attribué. Pour Thony, le nom s’est imposé spontanément. « Des amis m’ont dit qu’il me fallait un nom et j’ai répondu dans hésiter Thonya de la Vega ».  Thonya comme la version féminine de Thony et le nom de famille n’a pas raisons précises « C’était évident, je ne saurais pas l’expliquer ». Ghōst, elle, a repris son nom de clubkid. « Je commençais à me faire connaitre et entre mon prénom, le nom que mes amis me donnent et mon nom de clubkid, je ne voulais pas en rajouter. » Ghōst a choisi son nom par rapport au personnage de Matrix « et j’aimais beaucoup la neutralité du genre, un fantôme peut être un homme ou une femme.»

 

Une fois le nom trouvé, s’ensuit l’élaboration de l’esthétique du personnage. Pour Thonya, comme pour Ghōst ,  « Le secret, c’est la pratique, il faut s’entrainer. ». Entre deux et quatre heures sont nécessaires pour les deux queens pour se préparer. Jouer la comédie, savoir être sur scène pour performer, le maquillage, créer des tenues voire performer avec du feu comme fait Ghōst depuis peu de temps : les drag queens sont des artistes multirécidivistes. A noter que le tout ne se fait pas dans le plus grand des conforts. Les corsets sont douloureux et « le tuck, c’est horrible. » précise Thonya. Le tuck, c’est le fait de cacher ses parties intimes entre ses jambes. « Il y a plusieurs techniques, mais le mieux c’est de porter plusieurs collants, c’est moins douloureux. »

 

« Je dépense beaucoup plus pour mon personnage que pour moi. »
 

Le maquillage coûte cher « il faut des produits qui tiennent, un bon fond de teint déjà c’est 50 euros. ». Les tenues coûtent cher « à part si tu sais coudre mais il faut aussi avoir le temps. ». Et les drag queens ne sont pas toujours rémunérées. Thonya confie « je fais des scènes ouvertes. Au début, tu dois te faire connaitre. ». Si Ghōst en a fait sa carrière, elle insiste « A ma soirée (Tech Noire), on essaye de rémunérer au mieux les drag queens, c’est la moindre des choses » et elle s’indigne « certains clubs vont venir des queens de RuPaul’s Drag Race qui demandent 15 000$ et ils ne payent même pas leurs queens locales. »

 

 « Je ne blâme pas RuPaul, c’est en partie grâce à lui que je paye mon loyer. »
 

Pour Ghōst comme pour Thonya, RuPaul’s Drag Race a été l’élément déclencheur mais li ne faut pas en rester là. Les queens de RuPaul’s Drag Race sont devenues des stars et l’art du drag est devenu tendance. Mais ne réduisez pas un art à ce que vous voyez sur Netflix. Aujourd’hui, on a admis que les drag queens étaient des performers, mais c’est comme si l’industrie ne savait pas quoi en faire, laissant à RuPaul le monopole de la médiatisation. Si RuPaul dit qu’une femme (trans) ne peut pas faire du drag, plutôt que de le croire, allez encourager les courageux et courageuses qui montent sur scène tous les soirs autour de vous.

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Comme je l’ai mentionné en début d’article, un homme est venu nous agresser pendant l’interview de Ghōst. Les abrutis rôdent et n’attendent qu’une chose : expulser leur haine et leur bêtise. Lors de notre agression, personne ne s’est levé, pas même les serveurs du café où nous étions ou la moindre personne présente avec nous en terrasse, bondée. Si une personne s’était levé, l’abruti se serait éloigné. Si tout le monde s’était levé l’abruti serait parti. Personne n’a bougé. Nous nous sommes réfugiés à l’intérieur du café et l’abruti nous fixait depuis l’extérieur, attendait qu’on sorte. Les serveurs ne réagissaient pas. « Il va rien faire, ça va. » Je ne m’étais jamais senti aussi peu en sécurité que dans ce café de Montmartre près de la station Abbesses à Paris. Ghōst et moi avons donc attendu que l’abruti soit de dos pour sortir en courant et partir de l’autre côté. On se retournait en permanence.

Cette insécurité est une réalité pour les individus queers à Paris, en février 2019.

Réagissez, à plusieurs si vous pouvez, lorsque vous assistez à des agressions. Protégez-vous les uns les autres. Mais si combat est loin d’être terminé, certains et certaines se battent, montent sur scène en bafouant les normes sclérosantes de genre, exultent la liberté d’être. Merci du fond du coeur à ceux et celles qui osent aujourd’hui être eux et elles-mêmes : vous êtes la liberté de ceux et celles qui nous suivront.

 

Reuben Attia

Crédit photos : Ema Discordant 

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