Pourquoi devez-vous absolument regarder Chernobyl ?

Pour Aurélio, notre Twenty philosophe, la série d'HBO nous apprend surtout à distinguer le pouvoir de la puissance... deux notions à ne surtout pas confondre !
25/06/2019

 

Il faut regarder la série Chernobyl. Mais il faut la voir en VF parce que la VO est en anglais, et qu’il n’est pas très crédible de voir un parterre de décideurs soviétiques se fritter dans la langue de l’ennemi. Il faut la voir en français parce que notre langue est historiquement plus proche du russe que ne l’est l’anglais.

 

J’ai tellement aimé cette série que j’ai obligé ma mère à la regarder jusqu’au bout. Avant même de voir le premier épisode, elle a prédit que cette histoire allait l’énerver, que l’incurie dingue de l’administration soviétique allait la faire monter sur ses grands chevaux. En tout cas, elle a bien anticipé la colère ou plutôt la frustration que cette série peut provoquer.

 

Car c’est bien insupportable de voir à quel point les dirigeants soviétiques, jusqu’au brave réformiste qu’était Gorbatchev, ont tout fait pour minimiser la plus grave catastrophe nucléaire de l’histoire.Mais ce qui est encore plus énervant et qu’on découvre au fil des épisodes, c’est l’incapacité des dirigeants à distinguer le pouvoir de la puissance.

 

Revenons rapidement sur cette distinction. Le pouvoir c’est l’autorité et le droit de commandement, tandis que la puissance relève davantage de l’efficacité et de l’effectivité de l’action qu’on entreprend. On peut ainsi avoir beaucoup de pouvoir et très peu de puissance. C’est le cas, par exemple, du tyran qui, à force de se rendre effrayant, finit par décourager tous ceux qui auraient des critiques constructives à lui apporter. Sa capacité d’action se réduit à mesure que son pouvoir augmente.

 

On peut aussi penser à un despote qui, décidant de censurer la presse pour conforter son despotisme, n’aurait plus aucune remontée sérieuse d’informations. Ici aussi, le pouvoir joue contre la puissance. Au contraire, un dirigeant avec peu de pouvoir mais beaucoup de puissance (l’idéal du dirigeant d’un Etat de droit) aurait des prérogatives très limitées, serait soumis chaque jour à de nouvelles critiques mais, grâce à elles, précisément, il disposerait d’assez d’informations pour mener une politique parfaitement efficace. Le dirigeant-puissant-sans-pouvoir possède ainsi une pleine conscience des enjeux et a, paradoxalement, un champ d’action beaucoup plus large que le despote narcissique.

 

Martin Luther King avait, par exemple, beaucoup de puissance et presque aucun pouvoir. Au contraire, certains historiens estiment que le monde libre a été sauvé grâce aux colères noires d’hitler, ce dernier ayant cumulé tous les pouvoirs, quiconque lui délivrait une information négative sur le champ de bataille risquait sa peau ou au moins son poste.

 

Revenons à nos administrateurs soviétiques de Chernobyl. Le film est centré sur leur incapacité et leur mauvaise foi terrifiante face au cataclysme. Lorsqu’un scientifique (Valery Legasov) s’affole des répercussions de l’incendie du réacteur, on lui reproche de dire « des choses affreuses » et de répandre de « fausses informations ».

 

Si on reprend notre distinction pouvoir/puissance, on constate que l’affaire Chernobyl a révélé au monde à quel point l’URSS avait sacrifié sa puissance sur l’autel de son pouvoir. Elle était prête à nier la réalité du désastre (et donc à ne rien faire contre), à ne pas moderniser son industrie nucléaire (et donc à risquer d’autres catastrophes) juste pour ne pas s’humilier auprès de l’Ouest et de ses alliés. Elle a préféré continuer à effrayer le monde plutôt que de demander de l’aide aux ingénieurs occidentaux.

 

Chernobyl, c’est donc le moment où un pays, ou plutôt un empire, sacrifie sa capacité d’action et son avenir pour sauver ce qu’il lui reste de pouvoir. Que Chernobyl nous serve de leçon, tant sur le plan politique qu’au niveau éthique : quiconque laisse son réacteur abîmé pour sauver son visage, perdra la face et ses organes.

 

 

 

 

Par Aurélio Koskas

 

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