Pourquoi oblige-t-on les jeunes à être heureux ?

Les jeunes sont-ils aliénés par une vision pernicieuse de ce que doit-être le bonheur ? Chercher à tout prix à être heureux ne nous rendrait-il pas plus malheureux ? Twenty s’est posé la question.
06/09/2018

 

 

Le docteur en psychologie Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz viennent de publier, aux éditions Premier Parallèle, l’ouvrage Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Un plaidoyer contre la science du bonheur, dont l’ambition consiste à vouloir refaçonner les identités, à les lisser et les détourner de l’essentiel, c’est à dire « la justice et le savoir ». Ici, ce qui est pointé du doigt ce sont «  les thérapies positives, la littérature du self-help, les prestations de coaching et de conseil professionnel, les applications pour smartphone et les méthodes diverses et variées d’amélioration de soi ».  Dans cet essai, les deux auteurs  dénoncent une vision réductionniste du bonheur, envisagé comme une marchandise fétichisée au service de la révolution culturelle néo-libérale et des pouvoirs modernes. Une nouvelle norme à laquelle les individus sont sommés de se soumettre. Pour le dire d’une manière plus simple, imposer aux individus un bonheur aseptisé et universel permettrait de les contrôler, tout en leur faisant croire qu’ils sont maîtres de leurs existences. Assimiler le bonheur au bien et en faire la consécration d’une vie accomplie, d’un idéal social à atteindre, implique que chacun se battra pour y parvenir, que les esclaves défendront leurs chaînes. C’est en tous cas ce que j’ai compris de cette lecture. Si le phénomène touche tout le monde, de l’employé de bureau anesthésié aux chouquettes à la ménagère obsédée par son bien-être, nous allons ici nous intéresser à la jeunesse. Pourquoi nous conditionne-t-on au bonheur ? Qu’y perd-t-on ? Et comment être heureux différemment ?  

 

 

« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie » écrivait Paul Nizan en son temps. En effet, peu de gens sont fondamentalement heureux à vingt ans. A cet âge, on attend encore que sa « vraie vie » commence, tout en prenant conscience que c’est une illusion. On se figure l’existence comme un vide à remplir, mais plane au-dessus de nous l’ombre de la perte, qui parfois nous frappe, imparable. C’est l’âge des premières séparations, des amis qui s’en vont, des grands choix et par conséquents des grands renoncements. On revoit nos attentes à la baisse, espérant que la vie nous détrompe. On se dit que rien n’est encore écrit, mais suffisamment pour réduire nos perspectives et déterminer nos prochains itinéraires, rectiligne et pas à pas pour les pions, en diagonale pour les fous… Et pourtant, on voudrait nous contraindre au bonheur…

 

Née à la fin des années quatre-vingt-dix, je me suis construite à cheval entre les vestiges du siècle passé et les fabuleuses promesses des années deux mille. Une dichotomie qui a forcé ma fascination pour les stars déchues, a peuplé mes fantasmes d’autodestruction glamourisée par une esthétique « héroïque chic » et m’a laissé entendre que le monde était foutu, donc autant en profiter, si possible par des nuits d’hallucination collective dans des entrepôts désaffectés. Adolescente, comme beaucoup d’autres, je tombais sous le charme d’Effy, personnage hypnotique et psychotique de la série anglaise Skins. Les garçons rêvaient de coucher avec elle et les filles voulaient lui ressembler. Un personnage en souffrance, écorché vif, capable d’assommer une fille à coups de pierre et de finir internée. Un personnage que les scénaristes n’ont pas épargné non plus, lui refusant toute possibilité de résilience ou de rédemption. Alors pourquoi, aujourd’hui, voudrait-on faire de nous des Zooey Deschanelles en col Claudine, une armée de Playmobil aux sourires figés ? Pourquoi vouloir nous lisser, nous enlever toutes aspérités, et nous faire croire qu’un peu de yoga, de la nourriture saine et des cours d’épanouissement personnel feront de nous des êtres civilisés ? « Aide-toi le ciel t’aidera », n’est-ce pas un peu limité comme philosophie ? Pourquoi ne pas nous laisser l’opportunité de déterminer seuls ce qu’est ou non une « bonne vie » ?

 

 

Parce que le jeune est un consommateur et que le bonheur fait vendre. Il se décline en toute une panoplie d’articles, allant de l’extracteur de jus aux baskets de running. Un bonheur aussi bien matériel qu’immatériel, et toujours aussi onéreux. « Le bonheur est désormais fait d’un ensemble d’«emodities», c’est-à-dire de services, thérapies et produits qui promettent une transformation émotionnelle et aident à la mettre en œuvre » expliquent Edgar Cabanas et Eva Illouz. De quoi contredire Baloo, l’ours du Livre de la Jungle de Walt Disney, qui chantait pourtant, orthodoxe dans son épicurisme « il en faut peu pour être heureux ». Non, aujourd’hui, il en faut beaucoup — plus et toujours plus. Le bonheur se fait infernal. Désormais, vous avez des étapes à passer, des niveaux à valider, pour accéder à un mieux illusoire. Imaginez une partie de Mario Bros, les champis et le fun en moins. Et puis, le bonheur, changé en marchandise, permet d’opérer sur les jeunes un pouvoir coercitif, sans même qu’ils ne pensent à s’insurger. C’est vrai, qui va se révolter contre le bonheur ? Alors on suit le mouvement, on cherche à prouver aux autres que oui, nous aussi, nous sommes heureux, que nous sommes des gens bien, que nous sommes dignes d’être aimés. Comme le soulignent les auteurs, « Celui qui part en quête du bonheur lui est en réalité offert. L’essentiel de ce que nous faisons au nom de notre bonheur profite en effet avant tout à ceux qui prétendent en détenir la vérité et nous la délivrer. Poursuivre le bonheur, c’est avant tout, aujourd’hui, contribuer à la consolidation de ce concept en tant que marché très juteux, industrie et mode de vie consumériste envahissant et mutilant ».

 

Mais bon, nous avons des excuses, depuis l’enfance, nous avons été conditionnés, insidieusement, à adhérer à cette science du bonheur, par une « culture éducative néolibérale qui dédaigne de plus en plus les notions d’esprit critique, de capacité de raisonnement et de connaissance, donnant de loin la primauté aux compétences relationnelles, managériales et entrepreneuriales ». La happy start-up nation ne s’est pas faite en un jour… Nous avons été dressés à nous écouter, à nous comprendre, à suivre notre instinct, tout en évacuant immédiatement toute gravité superflue. Les enfants solitaires et taciturnes étaient rejetés (et j’en sais quelque chose, j’ai passé toutes mes récréations seule, dans mon coin, à écrire des poèmes sur la mort) et les enfants hyper-sociables et populaires récompensés (même s’ils s’appelaient Kevin et portaient des chemises hawaïennes). Bref, nous sommes les produits d’une époque et d’une société pour qui « l’optimisme, l’espoir, l’estime de soi et le bien-être témoigneraient (…) d’une santé mentale complète, le pessimisme, le sentiment d’insécurité ou d’insatisfaction existentielle témoignant, eux, d’une santé mentale incomplète ». Le problème, c’est que ça ne fait pas des êtres très épanouis.

 

 

 

 

Etre obsédé par sa santé mentale et physique entraîne un repli sur soi évident. On se tourne autour du nombril en espérant le voir se déplacer. « La pleine conscience encourage les personnes à penser que tout se passera bien dans leur vie si elles se mettent à croire en elles, si elles se montrent patientes, si elles renoncent à tout regard critique et apprennent une forme de déprise ». Cette volonté de puissance bâtarde ne peut engendrer que frustrations et auto détestation. Ne pas correspondre à la norme, à savoir l’individu parfaitement heureux, signifie que l’on est en dessous de cette norme, d’où une « tendance à l’autoglorification, l’égoïsme, l’égocentrisme, diverses sortes d’hubris, le délire de grandiosité, le repli radical sur soi – autant de symptômes trahissant des désordres mentaux sévères ». On se culpabilise, on se dénigre et on entre dans un cercle vicieux, la remise en question appelant à toujours plus de « travail sur soi ».

 

Si le personnage de Pangloss était tourné en dérision par Voltaire dans Candide, aujourd’hui, il aurait son propre Talk Show. Sa fameuse phrase, reprise de Leibnitz à des fins moqueuses « Tout va pour le mieux dans le meilleur des monde » semble anticiper la méthode Coué (à la seule différence qu'au lieu de faire confiance au divin, il faut se faire confiance, à soi) On pourrait également évoquer ici le fameux dicton américain « Fake it till you make it » (faites semblant jusqu’à y arriver). Dès lors qu’on ne parvient pas à être heureux comme la psychologie du bonheur l’entend, on se sent contraint de simuler le bonheur, d’offrir une façade lisse, conforme à cette nouvelle norme. Ainsi, on va poster en story sur les réseaux sociaux des photos de fêtes, des clichés de paysages magnifiques, le reflet d’une existence idéale. On aura beau ne pas être heureux, pas à ce moment-là du moins, on ne pourra pas s’empêcher de capturer quelques instants fugaces reflétant l’idée d’un bonheur constant et plat. Des simulacres à faire miroiter aux autres, de la même manière qu’ils nous imposent les leurs.  De quoi développer un fort syndrome de l’imposteur, entendu comme celui qui réclame un impôt (la validation de son existence) sur l’image qu’il renvoie aux autres. Pour ne pas se sentir inadapté, nous développons une capacité à singer le bonheur, nous plongeant dans des abysses de faux-semblants.

 

 

 

 

Le problème, c’est que l'on nous trompe sur ce qu’est le bonheur. On aimerait en faire une bulle éternelle chapotant les individus tout au long de leurs existences. On oublie que le bonheur surgit et surprend, qu’il ne se force pas. Il n’est conditionné ni par une certaine hygiène de vie ni par des mantras Instagrammables. Le bonheur n’est pas l’autosatisfaction, ni même la satisfaction tout court. En mon sens, et c’est un point de vue extrêmement personnel, il vient de la transe, de la danse psychique, de la communion avec un élément extérieur à soi. Il est provoqué par un bug, un dysfonctionnement de départ, et possède quelque chose d’épiphanique. J’étais heureuse, à dix-sept ans, perdue dans les bois avec celle qui deviendrait ma meilleure amie, en quête d’une grange où une fête se tenait. J’étais heureuse, cet été, seule dans les rochers, à danser devant le coucher du soleil en écoutant un vieux blues grésillant me saisir aux tripes. Je suis heureuse quand je m’oublie, quand du chaos que je porte en moi jaillit une illumination, une révélation, un nouveau mystère à déchiffrer.

 

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

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Eva Illouz et Edgar Cabanas. Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies. Editions Premier Parallèle.

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