Qui a dit que les jeunes ne savaient plus aimer ?

Quand un premier roman vous plait, vous avez les crocs en attendant le deuxième… une attente largement satisfaite par Nino Dans la Nuit, le dernier roman de Simon Johannin (et Capucine Johannin), sorti ce 3 janvier.
06/01/2019

 

C’est compliqué de parler des livres qu’on aime, dont on aime tout. Déjà, on se sent con, on se dit qu’on ne peut pas juste en dire du bien, même si c’est franc. On se dit qu’un critique aguerri aurait analysé des choses qu’on s’est simplement contenté de ressentir. Et puis, on tombe vite dans l’emphase et les phrases toutes faites du genre « un texte poignant porté par une écriture sublimant le réel, comme une fuite en avant » ou encore « se déploie sous la plume de l’écrivain un cosmos de ténèbres hallucinées qui nous renvoie l’image de notre propre médiocrité » (Ok, là, j’avoue, pour un automatisme, c’est quand même un peu précis). En tous cas, quand on aime, on se sent obligé d’en faire des tonnes, d’alourdir le verbe de tournures impossibles, en singeant l’écriture de l’auteur, avec une aisance toute laborieuse. C’est comme si un critique de BD se mettait à décalquer au crayon à papier ses vignettes préférées, pour venter les mérites de la chose. Bref, tout ça pour dire que la lecture de Nino Dans la Nuit, signé Capucine et Simon Johannin, m’a plongée dans les profondeurs (et bim, encore de l’emphase) d’une « nuit noire de l’âme » (référence mystique pour faire crari t’es cultivé et capable de tisser des liens entre tes lectures) dont on ressort illuminé (et pour finir, un oxymore pseudo mystérieux pour qu’on lise quand même l’article jusqu’à la fin). Ha oui, une dernière chose, quand on aime, on adore aussi les longues intro qui disent « je ne ferai pas d’intro, mais… 

 

 

Nino Dans la Nuit, c’est le roman d’une jeunesse en marge et insoumise qui brûle et rage de brûler dans les souterrains et la nuit, dans lieux où les autres ne vont pas. Non. Nino Dans la Nuit, c’est le livre d’une société qui méprise sa jeunesse, l’asservit et la domine. Non. Nino Dans la Nuit, c’est le livre d’amour que notre génération attendait. Mieux, peut-être, mais toujours pas. En fait, on ne peut pas résumer et donc réduire ce roman. On y rencontre des personnages en dèche, des personnages en cru, des personnages qu’on pense avoir connu. On croit retrouver son premier amoureux un peu enfant perdu, son meilleur ami d’adolescence, des potes de soirées, des camés, des dealos sympas et moins sympas. Ça sent le mauvais shit, le kebab, le graillon, la sueur, le sang et le cul. On se prend dans la face d’un revers ironique tous nos sales travers, et surtout, on apprend ce qu’est l’amour, le plus pur, celui qui efface le monde dans sa course et refuse de s’essouffler, un amour de gosses des rues qui ne peuvent compter que sur eux et sur les amis, la mif’, la seule, la vraie.  

 

A 20 ans, Nino Paradis sourit à la vie, à vif, mais elle ne le lui rend pas toujours. Il ne vit que pour par Lale, ce « tu » qu’on aimerait bien être, qu’on jalouse par moments, même au plus noir de la nuit. Une fille sans rivale (quand elle croise une, elle lui met la tête dans la cuvette des chiottes du bar et tire la chasse), qu’il aime absolument, nécessairement. Lale est le point de chute de Nino, son double, son trouble, son ombre. Une fille élevée par deux profs de Français, qui a quitté Istanbul, sa Turquie natale, à dix-sept ans, parce qu’elle « bédavait » trop, était trop « turbulente » et risquait de finir en prison ou pire. Serveuse ou babysitter pour un couple de petits richoux radins, habillée de frippes pour ressembler aux filles de son âge même si elle n’en n’a pas les moyens, elle rêve à une carrière de journaliste, en espérant qu’on ne l’embauche pas juste pour « son cul ». De déception en humiliation, elle finit léthargique, vidée de toute pulsion de vie, avant le sursaut final. C’est elle, cette nuit que Nino traverse, qui lui colle à la peau et l’étreint passionnément. Une fille qu’on a peu croisée dans les romans, drôle, cynique, franche et parfois naïve, qu’on aime à notre tours à travers les yeux de Nino.

 

On dit que notre société oppose l’émotion au sentiment, qu’elle le nie au profit d’une intensité et d’une fugacité somatisées, réactions immédiates à une impression de quelque chose, de pas grand-chose. Ce livre, me semble-t-il, prouve le contraire. C’est le roman du sentiment, celui qui croit en nous et nous possède, s’enracine dans les tripes et pousse jusqu’au cerveau, jusqu’à ce que les bourgeons explosent en satanés fleurs. Lale, c’est à la fois Angie, Penny Lane, Roxane, Lady D’Arbanville, Marianne et toute la clique, les filles qui vous forcent à chanter l’amour quand vous les aimez. Des filles qu’on ne quitte pas, au risque de le regretter jusqu’à la fin de sa vie, parce qu’on se sent prédestiné à les aimer, qu’elles sont une évidence. Des filles pour qui tout vaut le coup, se planquer à la Légion Etrangère en sale redescente à dix lettres, voler, dealer, trafiquer, vendre de la weed à des mémés, passer des frontières avec des types pas nets, poser pour des abrutis suffisants et salaces, déglutir sa frustration pour l’empêcher de flancher, parce qu’il n’y a qu’elle qui compte, finalement, que son beau visage est la seule lumière, vous fait espérer qu’un jour vous vous en sortirez, pour elle, toujours pour elle.

 

En plus d’être drôle (très très drôle), bien senti et bien vu, heurté, accidenté, Nino Dans la Nuit est un beau livre. Un livre qui nous rappelle l’essentiel, apprivoiser la nuit, même quand elle se fait trop dense, embourbe le ciel dans la terre. C’est le roman d’un amour nyctalope, amour qu’on finit par envier aux personnages, même dans les pires galères, parce qu’ils l’ont vécu, et aux auteurs, parce qu’ils ont su l’écrire.

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

 

Retrouvez l’interview de Simon Johannin sur Twenty, au sujet de son premier roman : http://www.twentymagazine.fr/articles/talents/l%E2%80%99%C3%A9t%C3%A9-des-charognes-interview-litt%C3%A9raire-xxl

Et plus d’infos sur l’ouvrage : https://www.editions-allia.com/fr/livre/829/nino-dans-la-nuit

 

 

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