Qui inspire vraiment les créateurs de série Netflix ?

Pour notre Twenty pubarde, Netlix ne ferait que proposer une illustration scénarisée des études de marchés qu’elle consulte au quotidien dans son métier…
08/02/2019

 

Depuis quelques temps, je travaille pour une agence de publicité, ce qui signifie que je suis supposée être une experte en matière de « Millennials ». Rien de ce qui les concerne ne doit m’échapper, des grandes tendances aux épiphénomènes. Chaque jour, je passe au moins une heure plongée dans des études de marché, en quête de chiffres pour les déchiffrer. Adepte de teen movies et de séries brandées « jeune » (mon syndrôme de Peter Pan à moi), j’ai vite été déçue par les nouveaux programmes proposés par Netflix. Après des heures d’errance sur la plateforme de streaming, à binger tout ce que j’ai pu trouver en la matière, un terrible constat s’est imposé : Netflix ne fait qu’incarner et scénariser ces fameuses études de marché.  Là où Skins, Shameless ou encore Misfits, séries qui ont accompagné mes années lycée, avaient ce côté brut et sincère, tout ce que j’ai pu voir récemment sur la plateforme de streaming m’a semblé faux. Des scénarios trop bien construits, trop prévisibles, des décors similaires… c’est comme s’ils avaient pris un film témoin et l’avaient pimpé en fonction des publiques visés (fleur bleu, geek, engagé…).

 

Une uniformisation qui semble cependant enchanter nos aînés, qui crient au génie à chaque nouvelle sortie, regrettant de ne pas avoir grandis avec de tels modèles de tolérance, d’engagement et d’ouverture d’esprit… une ouverture d’esprit un peu fermée cela dit, en entonnoir, calquée sur le modèle anglo-saxon. Netflix ne fait qu’offrir une vision marketing et factice de la jeunesse. Même les moments de grâce ne sortent pas du cadre. Où sont les aspérités, la poésie, le grain ? Aujourd’hui, semble-t-il, le divertissement mainstream manque d’honnêté. Il fraye avec l’underground (sujets tabous ou carrément weirdos), mais garde un traité « pubeux », visuellement irréprochable, dénué de passion, privé des accidents mêmes de la passion.  

 

1- LES MILLENNIALS SONT « ALL INCLUSIVE »

 

 

Bon, pour le coup, on ne se plaint pas. Depuis quelques temps, toutes les beautés, tous les physiques, toutes les classes sociales, toutes les sexualités et toutes les couleurs de peau apparaissent à l’écran. Enfin, il devient possible de s’identifier à des acteurs qui n’auraient jamais eu leur chance dans les années 2000, car pas assez blonds ou trop ronds. Que ce soit une jeune fille d’origine asiatique dans A tous les garçons que j’ai aimés ou bien un jeune garçon gay et queer dans Sex Education, Netflix veille à checker cette case, devenue une nécessité pour séduire la jeunesse. Même en termes de classes sociales, Netflix propose un large panel, allant des gosses de riches autodestructeurs de Baby à un nouveau type de filles, la gamine qui a grandi dans une caravane, avec une mère déficiente et un père démissionnaire, mais lit Simone de Beauvoir et se la joue smart punk pour s’en sortir la rage au ventre. Un profil que l’on retrouve dans The End of the Fucking World ou le déjà cité Sex Education.

La série qu’on aime bien quand même : Chewing Gum

 

2- LES MILLENNIALS SONT « ANTI COOL »

 

 

Désolée les queen bees, prom queens et autres mean girls, mais les temps ont changé. Aujourd’hui, les cool kids sont les anciens loosers. Désormais, on aime les exclus, les weirdos, les nerds et les victimes, à l’image des gamins de Stranger Things, du genre à se faire tabasser à la sortie du lycée ou de l'héroïne d'Insatiable, ancienne petite grosse devenue bombe sexuelle et reine de beauté. Mais même ceux qui ont été gâté par la nature ont l’interdiction de capitaliser sur leur plastique parfaite pour s’intégrer. Il y a vingt ans, l’héroïne de 13 Reasons Why ne se serait jamais ouvert les veines dans une baignoire… Ainsi, des filles qui auraient joué les populaires et les pestes doivent désormais adopter une posture plus réfléchie, intello et en retrait, parfois torturée, de manière à valoriser leur intériorité (sur le modèle d'Effy Stonem, star de Skins et fantasme absolu de toute une génération d'ados). S'ils ne sont pas "cools", ces personnages ne sont pas pour autant des loosers. Fini d'encenser les junkys, les désaxés, les dérangés ou simplement les tire aux flancs... les nouveaux héros sont de bons élèves, travailleurs et sains, tous animés par diverses passions et en quête d'encapacitation (empowerment en bon français). Et oui, le millennial ne vit que pour la win. Enfin, les vrais solitaires n’ont pas la côte. Et oui, autre « insight conso », le jeune ne vit que par et pour le groupe, au sein duquel son identité se fond pour mieux s’affirmer. Un concept poussé à l’extrême par les jeunes de Bang Gang, film français oscillant entre Rhomer et Harmony Korine, où une bande de jeune se livre à des bacchanales sous MD, jusqu’à ce qu’une explosion de syphilis vienne calmer le jeu (pour le coup, le film n’est pas trop mal fichu et mérite le détours). 

La série qu’on aime bien quand même : The End of the Fucking world

 

3- LES MILLENNIALS SONT FEMINISTES

 

 

Alors là, Netflix a tout donné. Le féminisme est omniprésent dans tous les films et toutes les séries destinées aux jeunes. Par exemple, Sabrina lance un club féministe dans son lycée, pour défendre sa meilleure amie gender fluid. D’ailleurs, le simple fait d’avoir choisi de réactualiser les aventures de la célèbre petite sorcière n’est pas anodin. En effet, depuis quelques temps les sorcières sont devenues aux yeux des marketeux de véritables icones du féminisme (pourquoi, on ne sait pas ?). Dans sa version latino, Siempre Bruja met lui aussi en scène les aventures d'une jeune sorcière, laquelle, étant née esclave au 16e siècle, débarque en 2019 sur la côte caribéenne et découvre pleins de choses fabuleuses, comme les I phones ou l'émancipation de la femme. Dans Sex Education, toutes les filles du lycée (et même quelques garçons) se lèvent l’unisson en signe de solidarité envers une camarade dont le vagin s’est retrouvé exposé sur tous les téléphones, après un acte de revenge porn, en clamant haut et fort « my vagina ». Une manière également de nommer cette partie du corps que le proviseur du lycée (comprenez le mâle blanc de 50 ans ou le patriarcat) aimerait taire. Cependant, à force de vouloir nous bombarder de messages émancipateurs pour la femme, on en arrive parfois à quelques contradictions. Dans A tous les garçons que j’ai aimés, une petite fille arborant fièrement un T-shirt « I am a feminist » en vient à dire à sa grande sœur « J’espère que ton prochain mec saura conduire, lui, parce que toi, tu es nulle ». Niveau empowerment féminin, on aura vu mieux, à moins que ce ne soit une attaque souterraine dirigée contre Dior et son fameux T-shirt.... who knows... Autre paradoxe, Netflix semble fasciné par la prostitution juvénile, que ce soit deux amies lesbiennes jouant devant une webcam pour quelques sous, une adolescente enlevée et séquéstrée au Mexique ou des gosses de riches changées en escorts pour les frisson. Pute Nation je crie ton nom ! 

La série qu’on aime bien quand même : Insatiable 

 

 

4- LES MILLENNIALS ONT UN PUR STYLE

 

 

Les directeurs artistiques s’en donnent à cœur joie. Mine de rien, la mode est partout, même quand on ne l’attend pas. Dans The End of the Fucking World, la tendance est à la chemise hawaïenne et à la veste en cuir XXL. Everything Sucks capitalise sur des looks Lolita et garçonne pour les filles et retro extravaganza pour les garçons, dont certains osent arborer chemises à jabots et neoud pap, voire même le combo t-shirt tie & die fluo et chemise à manches courtes à imprimé tribal (que fait GQ ?). Quant à Sex Education, le personnage d’Eric, noir et queer, incarne une mode féminine, colorée, pop et joyeuse, concurrencée par Maeve et ses cheveux roses, plus Emo chic.  Le fashion faux-pas devient alors un fashion statement, car Netflix l’a bien compris, le jeune refuse les diktats sait revendiquer son propre style. Une manière de s’affirmer et de se raconter, car aujourd’hui, un look s’envisage comme un compte Instagram. Rien n’est laissé au hasard. Pour exister, il faut s’éditorialiser, et cela passe d’abord par la fringue. D’ailleurs, quel sera la prochaine étape ? Un renvoi immédiat vers le site d’Asos, pour pouvoir shopper en direct le style de nos protagonistes préférés au moment où l’on regarde un film ou une série ?  

La série qu’on aime bien quand même : Everything Sucks  

 

 

5- LES MILLENNIALS AIMENT LE RETRO

 

 

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais sur Netflix il devient de plus en plus difficile de déterminer à quelle époque se déroule tel film ou telle série. Si Stranger Things se passe dans les années 80 et Derry Girls dans l’Irlande des années 90, pour le reste on est perdus. Par exemple, Sabrina semble mélanger plusieurs esthétiques, tout comme Sex Education, où s’entremêlent inspirations vintages et smartphones. Rien que pour nous, la plateforme a donné vie à une temporalité indéfinie et élastique à l’image d’une jeunesse fantasmant des années qu’elle n’a pas connues, accro aux vinyles et à la pop d’un autre temps. Une atemporalité à laquelle répond une uniformité spaciale. Ces séries se déroulent en général dans des petites villes de carton pâte, Riverdale, Greendale, etc., toutes semblabkes, détachées de tout contexte spacio-temporel. Une manière de nous faire comprendre que la jeunesse rêve d'un monde déterritorialisé, hors du monde et de ses contingences, de sa finitude et ses crises. 

L’exception qu’on aime bien quand même : Derry Girls

 

Pour conclure, je dirais qu’il y a peut-être du bon à surfer sur certaines tendances "jeunes", mais avons-nous vraiment envie de réduire le féminisme ou la lutte contre le racisme à de simples « tendances », des arguments de vente vides de sens ? A moins que mon rejet de ces séries ne trahisse un problème plus personnel. Peut-être est-il simplement temps pour moi de grandir et de passer à autre chose. 

 

 

Carmen Bramly, 24 ans, pubarde et "millennial"

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