TWENTY QUARANTAINE #13 : Bye Bye Bernie...

En cette période de quarantaine, Twenty vous donne la parole et vous permet de tout partager avec nous : envies, angoisses, rêves, coups de gueule, coups de coeur... Aujourd'hui, nous vous parlons de Bernie Sanders et du socialisme aux Etats-Unis.
24/04/2020

 

Après le départ de Bernie Sanders, qui fera rêver les jeunes à gauche ?

 

Il discutait politique en direct sur Instagram mardi dernier avec Cardi B. “Tu seras toujours mon candidat préféré” lui a-t-elle promis, car Bernie n’est plus de la partie. Après avoir annoncé le 8 avril qu’il quittait la course aux présidentielles américaines, Bernie Sanders laisse Joe Biden affronter Donald Trump, au grand regret de l’électorat jeune et progressiste. Si Bernie renonce, les millennials aussi ?

 

Comme à Woodstock en 69, la jeunesse américaine rêvait d’un monde meilleur avec ses idées auto-proclamées socialistes, un mot qui effrayait pourtant les foules autrefois aux États-Unis, berceau du capitalisme libéral. À 78 ans, le candidat démocrate Bernie Sanders était loin d’être un boomer out aux yeux des jeunes américain.es, ou un illuminé d’ultra-gauche. “Depuis sa première candidature en 2016, c’est le seul candidat avec un message qui me parle vraiment. À l’époque, je sortais du lycée et j'expérimentais la bureaucratie pourrie du système éducatif, tout en faisant un job minable très peu payé. J’étais une des personnes à qui s’adressait son message, et grâce à lui, je me suis intéressé avec beaucoup plus d’enthousiasme aux élections et à notre système politique, ce que peu de politiciens américains parviennent à faire”, nous raconte Christopher, 23 ans, fervent supporteur et étudiant en communication à New York.

Susciter l'intérêt des jeunes en politique, c’est plus que jamais un défi qu’il faut relever dans la campagne électorale de 2020. Ces dernières années, intensifiée par l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, une vague de militantisme s’est déversée sur la jeunesse américaine, lui donnant plus de légitimité et de place dans le débat public. Environnement, droits LGBTQ+, discriminations raciales, contrôle du port d’arme… Des voix comme celles d’Emma Gonzáles ou Jamie Margolin (qui soutient Sanders) sont devenues les porte-paroles d’une génération progressiste qui veut se faire entendre. “Ayant grandi sous le premier président noir, une grande partie de ces jeunes acceptent moins le racisme systémique, les violences policières, et les profondes inégalités qui caractérisent le pays. Les questions environnementales les frappent aussi beaucoup, comme dans le reste du monde. Cette nouvelle génération des millennials cherche des solutions que la plupart de leurs aîné.es n'auraient pas envisagées : surtaxer les riches, pour financer une vraie sécurité sociale universelle et une politique sociale et environnementale ambitieuse”, explique Mathieu Bonzom, maître de conférence à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. La plupart de leurs aîné.es, mais pas Bernie Sanders : les points clés de son programme (Green New Deal pour l’environnement, Medicare for All pour la santé, et Free College soit l’université gratuite) prenaient la jeunesse et ses préoccupations très au sérieux.

 

Opportunisme électoral ? Non, car justement, le charme de Bernie, c’est d’être toujours resté fidèle à ses idéaux de jeunesse qui ne furent pas “juste une phase”. C’est ce qu’a rappelé une photographie de 1963, ressortie par le Chicago Tribune en février, sur laquelle on le voit, âgé de 21 ans et vêtu d’un hoodie, aux prises avec deux policiers alors qu’il manifestait contre le projet ségrégationniste d’une école réservée aux Noir.es. Le cliché a été un brillantissime good buzz, et une preuve que le fougueux dissident a toujours sommeillé chez le vieux Bernie. Pas besoin de s’acheter les services de “meme lords” tels que @fuckjerry sur Instagram pour rajeunir son image et lui donner un air cool comme l’a fait l’ex-candidat Michael Bloomberg : Sanders était un candidat authentique et naturellement cool aux yeux des millennials, et les soutiens qu’il recevait ne faisaient qu'accroître cette popularité : Cardi B, Killer Mike, Ariana Grande, Miley Cyrus, Vampire Weekend, Emily Ratjakowski, Red Hot Chili Peppers… Un dialogue intergénérationnel inédit que Mathieu Bonzom compare à “une sorte de "passage de témoin" entre deux générations appelées à jouer un rôle important dans l'histoire de la gauche aux États-Unis” : la jeune génération actuelle, et celle “qui a porté toutes les mobilisations des années 1960 et 70 contre les discriminations et la guerre” à laquelle Sanders appartenait. 

 

Pourtant, le candidat a mis fin à sa campagne le 8 avril, une décision justifiée par ses défaites aux dernières primaires démocrates, et accélérée par l’urgence sanitaire dans le contexte du covid-19. “Je pense que beaucoup de personnes de ma génération et moi-même sommes déçu.es car, encore une fois, on nous a volé un candidat qui partageait nos valeurs, nos espoirs et notre vision de ce que nous voulons pour notre pays”, témoigne Christopher, évoquant le scénario de 2016 dans lequel Bernie Sanders avait échoué face à Hillary Clinton. Beaucoup de déception, mais pas de grande surprise : “j’ai consacré chaque seconde de mon temps libre à suivre la campagne, et j’ai su que c’était fini pour Bernie dès début mars, quand les sondages ont changé après que les autres candidats [Amy Klobuchar, Pete Buttigieg, Michael Bloomberg] se sont désistés en faveur de Joe Biden”, se souvient Adam, 27 ans, qui est allé militer dans les États de New York, du New Hampshire et du Massachusetts pour la campagne de Sanders. Pour lui, l’engouement pro-Sanders a simplement manqué de stratégie : “ce qui me déçoit le plus, c’est que la plupart des supporteurs de Bernie que je connaisse, en particulier ceux avec qui je suis allé militer, étaient très hostiles à un compromis avec Elizabeth Warren ou avec le parti démocrate en général” ce qui aurait été, selon lui, “pour le plus grand bien” et un moyen de “prendre le pouvoir dans ce moment pivot”. 

 

Avec cette attitude du “Bernie or Bust” (“Bernie or rien”), la jeunesse engagée va-t-elle à présent s’effacer de la campagne et s’abstenir de voter ? Joe Biden, 77 ans, a moins de succès que Sanders auprès des jeunes de gauche : moins cool, moins hardi, moins progressiste, et candidat de l’establishment, accusé de harcèlement et agressions sexuelles par huit femmes. Comme le rappelle Mathieu Bonzom, même s’il “bénéficie d'une certaine sympathie en tant qu'ex vice-président d'Obama, il incarne aussi la continuité sur le fond de sa politique” : en bref, il ne promet pas assez de mesures révolutionnaires pour changer la société américaine dont les jeunes sont lassé.es. “Je ne suis pas content d’avoir à choisir entre deux prédateurs sexuels, surtout dans l’ère du mouvement MeToo”, confie Christopher à propos de Joe Biden et Donald Trump. Mais pour lui, pas question de s’abstenir : “j’ai entendu certaines personnes dire qu’elles ne voteront ni pour Biden ni pour Trump. À ces personnes, je leur réponds qu’elles doivent reconnaître le privilège qu’elles ont de pouvoir voter ! Ce dont nous n’avons pas besoin en ce moment, c’est de faire la leçon au parti démocrate. Nous devons jouer leur jeu et utiliser leur système pour élire des démocrates progressistes au niveau local et national. Au point où nous en sommes, s’abstenir c’est voter pour Trump”.

 

Christopher ira donc bien voter, et pour le démocrate Joe Biden, car bien qu’il soit un « homme blanc et âgé avec un message habituel et peu progressiste, accusé d’agression sexuelle tout comme Donald Trump », la différence entre les deux candidats, c’est que “l’un des deux ne détruira pas le monde, l’autre le fera”. Même si Sanders n’est plus candidat, il dit essayer de travailler maintenant aux côtés de Joe Biden. Par exemple, en l’encourageant à proposer l’augmentation du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, ou à annuler la dette étudiante, comme il l’a mentionné mardi dernier dans sa discussion en direct sur Instagram avec Cardi B, visionnée par plus de 900 000 personnes. Cette collaboration avec Biden devrait enjoindre les jeunes pro-Sanders déçus à se rendre aux urnes. Une affaire qui reste à suivre, car d’ici là, tout semble pouvoir advenir dans le contexte actuel qui chamboule les élections, comme le rappelle Mathieu Bonzom : “la situation actuelle (pandémie, crise économique qui démarre) est tellement imprévue et instable que le scrutin de novembre paraît très loin, d'ici-là il peut se passer beaucoup de choses encore imprévisibles aujourd'hui”.

 

Bernie Sanders ne sera sans doute jamais élu président (à moins qu’il se représente à 82 ans en 2024), mais il aura inspiré une génération et assuré sa descendance avec, par exemple, le “squad” des élues au Congrès que forment Alexandria Ocasio-Cortez, Ihlan Omar, Rashida Tlaib et Ayanna Pressley (cette dernière ayant cependant apporté son soutien à Elizabeth Warren). Ces quatre femmes issues des minorités ethniques qui se font surnommées “The Squad” partagent les idées de l’ex-candidat dont elles sont proches. La plus populaire d’entre elles, et aussi celle qui a le plus milité pour la campagne de Sanders, c’est Alexandria Ocasio-Cortez alias AOC, 30 ans, représentante de 14e district de New York à la Chambre des représentants. Futur espoir de la jeunesse progressiste pour les élections de 2024 ? Bien qu’elle jouisse d’une stupéfiante popularité à l’échelle nationale voire internationale, AOC est certainement encore trop peu expérimentée pour se lancer en 2024, selon Adam : “j’adore AOC, mais je ne pense pas qu’elle se présentera aux prochaines présidentielles. Je pense que c’est important d’avoir une expérience significative au gouvernement avant de devenir président. Elle devra briguer d’autres postes avant celui de la présidence, comme la mairie de New York ou le Sénat”. Le chemin est encore long pour la jeune élue à qui Bernie Sanders passera sans doute le flambeau. Il est long, mais prometteur : “elle a de réelles qualités dans l'arène médiatique, aussi bien sur les réseaux sociaux que tout simplement dans sa manière de prendre la parole publiquement, ce qui est forcément important dans le domaine de la politique électorale et représentative : elle se montre capable d'incarner une sensibilité politique et une génération qui cherchent à imprimer leur marque sur l'avenir du pays. Il est trop tôt pour dire si et quand elle pourra poursuivre son parcours jusqu'à devenir candidate à la présidentielle, mais ce qu'elle a déjà accompli à son âge donne l'impression que ce parcours est loin d'être terminé” analyse Mathieu Bonzom.

Le socialisme de Bernie n’est donc pas mort aux Etats-Unis : il ne fait que commencer.

 

 

Par Léonie Ruellan

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