TWENTY QUARANTAINE #17 : Les familles d'accueil face au confinement

En cette période de quarantaine, Twenty vous donne la parole et vous permet de tout partager avec nous : envies, angoisses, rêves, coups de gueule, coups de coeur... Aujourd'hui, nous vous proposons une immersion dans les familles d'accueil confinées.
08/05/2020

 

La crise sanitaire actuelle due au Covid-19 a des conséquences sur le secteur social. Entre l’arrêt des soins et la complication du suivi des jeunes placés, les mesures de confinement impactent fortement le quotidien des familles d’accueil.

 

Depuis l’annonce présidentielle du 16 mars, les jeunes bénéficiant d’une aide sociale à l’enfance (ASE) ont été répartis entre les foyers d’accueil et les assistants familiaux. Les places libres en famille d’accueil ont été réservées aux plus petits puis les admissions dans ces dernières ont été suspendues à partir du 18 mars. Les assistants familiaux acceptent la garde à la condition qu’il n’y ait pas d’allées et venues. Protéger les familles d’accueil de rencontres extérieures est essentiel. « Les visites aux familles originelles sont proscrites. Cette décision a provoqué la colère de certaines d'entre elles », explique Aurélie*, éducatrice spécialisée à l’ASE. Si les adolescents accueillis maintiennent le lien avec leurs proches, les assistants familiaux veillent à ce que les plus jeunes gardent un contact téléphonique avec les parents.

 

Une augmentation des signalements

Pour les enfants restés dans leur famille, qui font l'objet d'une mesure de protection, les éducateurs doivent régulièrement prendre contact avec eux. « On appelle la famille pour s’assurer que tout va bien et ainsi limiter les risques. Nous avons été alertés par les voisins d’une mère qui n’arrivait plus à maîtriser ses enfants à domicile », raconte Aurélie.

Les jeunes qui subissent des violences parentales sont encore plus exposés pendant le confinement. Au cours de ce dernier, des assistants familiaux comme Carole et son mari ont été contraints d’accueillir un enfant dont la situation familiale devenait critique. Les cas de maltraitance infantile ont augmenté de 30% : « La hausse des appels au 119 implique une augmentation des prises en charge en plus de ceux déjà en cours de traitement », précise Aurélie.

 

Une suspension des soins

Sans les sorties pédagogiques et sportives habituelles, la situation nécessite une réorganisation de la vie commune. Bien que les familles d’accueil s’efforcent de maintenir un rythme dans la journée, l’obligation de suppléer aux fonctions d’accompagnement pèse sur elles. L’enfermement associé à l’arrêt des soins peut favoriser les crises d’angoisse ou de colère chez les jeunes. Le mari de Carole est référent co-titularisé de Jules, un enfant à troubles qui ne peut pas rester plus de deux nuits dans la même famille au risque de dégénérer. Ce dernier est également issu d’un l’Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique (ITEP). Depuis la mi-mars, la suspension de la prise en charge médicale ainsi que celle des soins complémentaires tels que l’équithérapie perturbent le pré adolescent de onze ans. Des aménagements sont toutefois possibles pour poursuivre le travail commencé avant le confinement. Les consultations avec les psychologues et les orthophonistes peuvent être aménagées  par téléphone ou par Skype pour les jeunes qui le supportent. Cependant, l’absence de proximité désoriente nombre d’entre eux comme en atteste Daniel Coum, psychologue et directeur des services de l’association Parentel : « une relation virtuelle est moins applicable chez les enfants que les adolescents. »

 

Une situation « inédite et expérimentale »

Daniel Coum insiste sur le caractère exceptionnel et expérimental de la situation. Éduquer vient du latin ex-ducere qui signifie « guider, conduire hors ». Le confinement renverse la dynamique ordinaire des familles puisqu'il est plus difficile de favoriser l'ouverture de l'enfant sur le monde extérieur. L’enfermement engendre des réactions contrastées chez les familles d'accueil comme le constate le psychologue : « Paradoxalement, il faut être à la fois parents et professionnels. La vie familiale se replie sur elle-même. Certaines familles d'accueil vont se rendre compte qu’elles apprécient la présence du jeune placé, d’autres au contraire qu’elles ne le supportent pas. »

La coupure avec l'extérieur peut éventuellement faciliter la relation entre l'enfant et sa famille d’accueil. La suspension forcée des visites aux parents d’origine peut être vécue comme un soulagement lorsque la situation familiale est critique.

Trois jeunes sous ordonnance de placement provisoire (OPP) ont été placés chez Carole et son mari pendant le confinement. « Ils sont placés pour la première fois. Nous sommes surpris de leur capacité d’adaptation dans un contexte aussi spécial », témoigne l’assistante familiale. Cette dernière constate que la situation exceptionnelle est propice à la meilleure connaissance des jeunes : « Nous devons vérifier si le placement en famille ou en foyer est le plus adapté à chacun. »

Christophe, remarque quant à lui une insertion plus enracinée de l’adolescente qu’il accueille : «  Cela devait se faire au vu de son profil mais le confinement a accéléré son adaptation qui, en temps normal, aurait été plus diluée dans le temps. » En revanche, la fillette de huit ans qu’accueille Christophe présente des fragilités plus importantes en ce temps de confinement : « Sa sensibilité est exacerbée et sa capacité à appréhender la situation est mise à rude épreuve ».

 

Structurer l’espace et le temps

Les plus éprouvés sont les adolescents selon Daniel Coum : « Ce confinement familial augmente les interactions et enfreint l’intimité des adolescents. Les mieux construits psychiquement vont pouvoir s’évader par leurs propres moyens comme par le rêve et ainsi être ailleurs. Pour les plus fragiles, un seul mot, un seul regard les fait disjoncter donc ils veulent se mettre à l’abri des assistants familiaux. » Des stratégies doivent être appliquées afin d’éviter d’être constamment ensemble comme le changement de pièce. Afin de rendre le confinement aussi agréable que possible, structurer l’espace est aussi nécessaire que fragmenter le temps. Installer un cadre avec des repas aux heures fixes et des activités variées est primordial. Les relations entre les enfants des assistants familiaux et des jeunes placés sont également mises en tension. Frédéric doit parfois arbitrer pour éviter que l’entente dégénère entre les quatre filles. Selon Daniel Coum, le degré d’inclusion et de tolérance dans la famille d’accueil est mis à l’épreuve : "L’enfant placé n’est pas vu comme à la marge, mais fait partie intégrante de la famille. Les enfants des assistants familiaux peuvent alors les considérer comme frères ou sœurs tandis que d’autres sont animés par des mouvements de rejet." L’objectif est de trouver un juste milieu entre ces deux extrêmes.

 

Un avenir scolaire qui inquiète

L’avenir éducatif des enfants pris en charge soulève également des interrogations. Le rôle d’enseignant s’ajoute aux nombreuses tâches des assistants familiaux. Tous les matins, le salon de Christophe se transforme en salle de classe pour ses deux filles de quatorze ans ainsi que l’adolescente placée. « C’est plus simple de les encadrer ainsi que si elles travaillaient chacune dans leur chambre », constate le père au foyer qui tente, tant bien que mal, de suivre le niveau des trois collégiennes. Si la continuité pédagogique est facilitée chez Frédéric par le bon niveau scolaire des trois élèves, l’accompagnement est plus ardu pour Carole, dont les quatre jeunes âgés, entre huit et quinze ans,  sont moins en phase avec le système scolaire. « L’ASE insiste pour qu’on encadre les cours, mais c’est bien plus compliqué lorsque des jeunes tels que les nôtres ne sont pas motivés de base », remarque-t-elle.

Pour Daniel Coum, se mettre la pression est contre-productif. Le psychologue relativise : « Les assistants familiaux se sentent coupables de ne pas réussir à être professeurs. L’objectif est que l’enfant ait de bonnes relations avec eux. Un acharnement sur les devoirs peut créer des tensions et répéter une violence, un traumatisme. Ces deux mois de pause ne vont pas changer la donne pour des élèves en échec scolaire. »

Les familles originelles ainsi que les assistants familiaux sont majoritairement réticents à l’idée d’une rentrée scolaire à partir du 11 mai. « Les familles d’accueil ont la même bienveillance et souci de santé à l’égard des jeunes, si on ne remet pas ses enfants à l’école, on ne met pas ceux des autres », constate Aurélie.

 

Un manque de reconnaissance ressenti par les assistants familiaux

Christophe est élu du personnel et syndiqué au sein de son service de placement familial. Une réunion hebdomadaire sur les questions salariales liées au coronavirus a été instaurée. L’assistant familial est agacé d’entendre qu’il faille attendre les directives gouvernementales à chacune de ses interrogations : « Alors qu’il s’agit d’être réactif en ce qui concerne la protection de l’enfance !  »

Sur le plan financier, les familles d’accueil reçoivent, en parallèle de leur salaire, une rémunération équivalente aux environs de 14 euros par jour. La somme varie selon l’âge de l’enfant. Au vu de leur implication, ces dernières réclament un réajustement du prix de leur journée durant cette période de confinement. « L’augmentation des dépenses est due à la suppression de la cantine, la hausse des frais alimentaires ainsi que l’impression des documents scolaires », explique Damien, père de quatre enfants qui accueille quatre jeunes entre six et treize ans. Près de 40 000 assistants familiaux exercent leur activité en France métropolitaine. 

Outre les fatigues physiques et mentales qui s’accumulent au fur et à mesure des semaines chez ces derniers, le besoin de retrouver une intimité et un noyau familial est de plus en plus présent.

L’impression d’un manque de considération de la part de l’opinion et des pouvoirs publics s’est également accrue durant cette crise sanitaire. « On a le sentiment que notre métier n’est pas reconnu. Durant le discours de Macron, les travailleurs sociaux ont été cités parmi les derniers », regrette Christophe.

 

Par Louna Boulay, 23 ans

 

  • Certains prénoms ont été modifiés
  • Si vous êtes victime de maltraitance ou bien si vous pensez qu’un enfant ou qu’un adolescent l’est, appelez le 119.
  • Les services d’écoute de l’association Parentel restent joignables pendant la période de confinement.

Service Écoute Parents 02 98 43 21 21

Pasaj, service écoute jeunes 02 98 43 10 20 ou 06 32 98 22 07 (http://www.pasaj.fr/?fbclid=IwAR3R-bk3XrJfvidP8kaFG-m6kNqbTsDNfuDYxfh1T2wNjfRpk-etWx96-mQ)

Parent’âge, pour les personnes âgées et leur entourage familial
02 98 43 25 26

 

SOURCES

L’association La Voix de l’enfant

Parentel : association et services dédiés à l’aide à la parentalité et au soutien du lien familial.

La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees)

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