Twenty X Ecole W #5 : L’anonymat sur le net, bientôt une utopie ?

A quoi ressemblera l'Internet du futur ? Pourrons-nous naviguer en toute liberté ou bien serons-nous toujours plus tracés et épiés ? Une élève de l'école W s'est posée la question.
30/05/2018

*En partenariat avec les élèves de première année de W, l'école de journalisme des médias de demain, Twenty va publier durant plusieurs semaines une série d'articles autour de diverses thématiques - mode, travail, éducation, santé, consommation, sexualité - explorées dans un versant prospectiviste.

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Il y a quelque chose de pourri au royaume d’internet. Un problème qui se répand de plus en plus, et qui semble aujourd’hui être le dernier rempart contre une dystopie quasi-Orwellienne. On a pu le voir ce 10 avril, avec la convocation de Mark Zuckerberg devant les sénateurs républicains. L’objectif principal était alors de mieux comprendre l’usage que Facebook fait des données personnelles de ses utilisateurs. Le résultat: beaucoup de questions laissées sans réponses, et des sénateurs (souvent dépassés par le jargon informatique) plus inquiets que jamais au sujet de ce fameux problème. Ce problème qui faisait déjà parler de lui lors de l’avènement des premiers réseaux sociaux, des premiers chatrooms, et qui ne cesse d’inquiéter l’utilisateur moyen aujourd’hui. Ce problème qui, en théorie, permet aux trolls de proliférer, mais aussi à chaque utilisateur de partager le contenu qu’il désire, sans crainte de répercussions IRL (in real life). Ce problème, bien sûr, c’est l’anonymat. Mais son existence elle-même est, depuis déjà quelques années, remise en question. L’utilisation de plus en plus démocratisée, de divers types de logiciels afin de dissimuler ses traces, le prouve.

 

 

 

 

Peut-on réellement être anonyme sur le net ? D’après Jean-Noël Lafargue, chercheur, expert en technologies et en nouveaux médias, ce n’est pas vraiment le cas. « L'anonymat en ligne est en réalité assez limité, l'utilisateur lambda est plutôt facile à retrouver en cas d'enquête judiciaire, même quand il croit être caché. C'est à la mode de rechercher une telle vie privée, mais très illusoire. » Rayna Stamboliyska, auteure de « La face cachée d’internet », la recherche de l’anonymat sur internet est un cercle vicieux, auquel l’utilisateur participe (parfois sans s’en rendre compte)« On est plus prompts à donner des informations sur soi avec toutes les applis qui nous le demandent. On est devenus un peu pourris-gâtés à force de se reposer sur tout un tas de services, souvent relevant du gadget d’ailleurs, pour nous faciliter la vie. Je suis fatiguée le soir et je rentre en Uber ? Soit. Mais lorsqu’il a été clair que les données personnelles de dizaines de millions de personnes se sont retrouvées dans la nature et qu’Uber a offert des sous aux méchants pour endiguer la fuite, dois-je être rassurée ? C’était en 2017, personnellement je n’ai jamais été contactée par Uber à ce sujet. Donc, comment puis-je savoir si je suis affectée ? Pourtant, même s’il n’y a pas le numéro de ma carte bancaire dedans, il y a tout de même mes adresses favorites (maison, boulot, amis proches), des indications sur mes proches, etc. […] Et il est également très difficile de parvenir à récupérer ou encore, à faire supprimer, ces données par les fournisseurs de services concernés. »

 

 

À chaque instant que nous passons sur internet, nous laissons des traces. Chaque lien cliqué, chaque page ouverte, chaque site visité est une preuve de notre passage sur l’immensité du web. Les cookies, ces petits fichiers déposés par les sites webs que l’on visite, leur permettent de nous reconnaître si, d’aventure, on les visite à nouveau. Mais c’est un peu plus complexe que cela : les cookies sont récoltés, classés, analysés par des sociétés dont c’est la spécialité, et ne font pas que nous reconnaître. Ils retiennent les mots de passe, déterminent la rapidité de la navigation, et, surtout, permettent aux publicités ciblées de s’afficher sur nos écrans (qui n’a jamais, après avoir consulté le prix d’une machine à expresso, été par la suite hanté pendant des jours par des publicités sur lesdites machines à expresso?). Yahoo, par exemple, ne se dissimule pas à ce sujet, et admet utiliser les données anonymes de l’utilisateur afin de personnaliser les publicités et autres contenus proposés.

 

 

 

 

Un tel profiling, qui se précise à chaque site web, permettent à ces sociétés de nous connaître sur le bout des doigts : adresse IP, langue, les différentes utilisations des moteurs de recherche, le type de navigateur utilisé, et même notre nom, lorsque l’on effectue un achat en ligne. Toutes ces informations sont emmagasinées dans des buts commerciaux, mais la quantité énorme de données suffit à s’interroger sur la légitimité d’un internet « anonyme ». Pour Rayna, cela va même plus loin : « N’avoir aucun contrôle sur ces agences, comme c’est trop fréquemment le cas, fait que vous ignorez la plupart du temps ce qu’on sait de vous et ce qu’on fait de cette connaissance. Si vous proposer des chaussures fuchsia est une activité visible, quid de tout ce que l’on ignore ? Les récents scandales (Cambridge Analytica, entre autres) ont montré que les données personnelles sont une denrée très précieuse dont des acteurs souvent insoupçonnés souhaitent se saisir et pouvant ainsi être mobilisée pour tout un tas de finalités. »

 

L’importance de toutes ces données donnerait à n’importe qui l’envie de devenir moins visible sur internet, voire totalement anonyme — souhait qui était autrefois, dans l’imaginaire populaire, l’apanage des pirates et autres trolls. Aujourd’hui, cela s’est vulgarisé, notamment avec les VPN (Virtual Private Network). « Un VPN, pour faire simple, » explique Rayna, « crée un « tunnel » dans lequel passe votre trafic Internet. Prenons un exemple : je souhaite faire un bonhomme de neige, au lieu de toucher la neige avec mes mains nues (brrr, trop froid), je vais mettre des gants. L’analogie est simple : « mon ordinateur/mon téléphone » cherche à m’afficher un site web/une appli. Plutôt que de faire passer la connexion « à poil », j’active un VPN : la connexion est encapsulée (on a mis des gants). On sait évidemment que ce sont des mains qui font le bonhomme de neige, mais on ne peut pas connaître leur taille, le nombre de doigts, s’il y a des bagues, etc. Tout ça, c’est OK. Mais il reste un élément important : cool, on cache dans un « tunnel », mais qu’est-ce qui empêche quelqu’un de faire un trou et de tout voir ? Ma métaphore ignore la partie chiffrement. Autrement dit, le « tunnel » va prendre en charge un message rendu « caché » par une opération mathématique. C’est du gloubiboulga numérique, quoi, et seul le destinataire légitime pourra déchiffrer et lire l’original. »

 

 

 

 

Il y a également la solution du proxy, qui se connecte à un site web à votre place (le site web ne connaît donc pas votre identité), le logiciel TOR (The Onion Router)… Tant de solutions qui, bien qu’étant fortement utiles, ne sont pas sans risques, et surtout, ne sont pas infaillibles. De même, des associations comme La Quadrature du Net, créée en 2008, défendent avec passion la liberté d’utilisation du web, et propose « des alternatives pour un internet libre, décentralisé et émancipateur » à coups d’organisations d’ateliers pratiques, de campagnes de sensibilisation, d’interventions dans les médias… La préservation de la vie privée est devenu un enjeu majeur. Cela pose la question: à quoi ressemblera l’internet de demain ?

 

Pour Jean-Noël Lafargue, le futur paraît sombre. « L’internet de demain, je l’imagine terriblement verrouillé, sous les prétextes les plus divers. Verrouillé par les États, mais aussi par des sociétés telles que Facebook, par les éditeurs de système d'exploitation, etc., qui veulent tous tirer la couverture vers eux, capter le flux d'attention et d'activité des internautes, et font en sorte d'aliéner les internautes et plus largement, les utilisateurs de micro-ordinateurs : l'outil informatique et Internet, qui ont permis l'émancipation de leurs utilisateurs, deviennent des médias verrouillés, encadrés, et dans une certaine mesure, puisque Internet est vital, un piège. » Et cette vision semble petit à petit se confirmer, notamment avec la controverse autour de la neutralité du net : « Un Internet non neutre permet de moduler la vitesse de transmission de manière artificielle : un abonné de tel opérateur verrait cinq fois plus vite les vidéos diffusées par tel service, car son opérateur aura un accord avec ledit service. […] C’est un peu comme si on décidait sur une autoroute de créer une voie avec des arrêts obligatoires pour certains et pas pour d’autres. »

 

 

 

 

Pour Rayna, cependant, la mort totale de l’anonymat sur internet n’est pas imminente. « Il ne faut pas oublier que les mêmes technos servent à sécuriser nos achats sur le web, la consultation de nos mails et la publication de messages de haine sur des forums. Affaiblir le chiffrement par ex. sous prétexte de plus facilement retrouver les personnes nocives signifierait également affaiblir la sécurité du reste des activités. Ce n’est pas justifié et il faut parvenir à une meilleure sensibilisation des gens (les risques et leurs droits) plutôt que viser un empilement affreux de couches législatives. » Edward Snowden a écrit : “Un enfant né aujourd’hui grandira sans aucune conception de la vie privée.” A-t-il raison? La conscience de masse semble petit à petit s’éveiller sur le sujet, mais des actions collectives fortes n’ont pas encore été prises. Des acteurs comme le CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) tentent d’alerter et d’éduquer les internautes sur l’importance du problème, mais l’initiative n’est pas encore devenue suffisamment populaire pour provoquer un véritable changement. Le futur verra-t-il arriver, comme le propose Jean-Noël Lafargue, une acceptation progressive, où ceux choisissant de dissimuler leurs données deviendront des parias — ennemis de la sacro-sainte surveillance? 

 

 

Par Lisa Carette

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