Valentine Faure : "La violence des femmes est perçue comme un défi à l'entendement."

Dans son livre "Lorsque je me suis relevée j'ai pris mon fusil", Valentine Faure explore les questions soulevées par l'affaire Jacqueline Sauvage, depuis l'acte jusqu'à la grâce présidentielle. Un texte dense qui fait réfléchir. Rencontre.
09/11/2018

 

 

Twenty : Jacqueline Sauvage est-elle une icône paradoxale du féminisme ?

Valentine Faure : C’est une icône contestée du féminisme: pour ceux qui l’ont soutenue, elle représente les violences faites aux femmes et plus largement, l’idée d’une justice patriarcale. Pour ceux qui considèrent que François Hollande a fléchi devant l’emballement médiatique et la pression de l’opinion publique, elle incarne également l’idée d’une justice émotionnelle.C’est sa violence qui fait d’elle une icône paradoxale : elle est difficile à penser pour le féminisme - à moins qu’on ne l’efface complètement. 

 

 

Twenty : Comment interprétez vous ce lapsus de Jacqueline Sauvage au 20h, quand elle dit avoir reçu des lettres de remerciement et non de soutien ? Qu’a-t-elle permis aux femmes de comprendre sur elles-mêmes ?

Valentine Faure : Je pense qu’il y a une dimension cathartique dans son geste qui parle à beaucoup de gens : c’est la femme qui a renvoyé sa colère à l’agresseur. Elle suscite des réactions de sympathie immédiate, ou non, en fonction des expériences, du passé de chacun. Evidemment, quand on a vécu de près ou de loin ce qu’elle a enduré, la question du problème moral de son crime se se pose moins.

 

Twenty : Vous évoquez la question du droit, et de la manière dont la justice considère les femmes. Les femmes devraient-elles, pour être l’égales des hommes, avoir des droits différents ?

Valentine Faure : La justice doit d’être universelle, donc aveugle au genre. « Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ». A l’exception des textes liés à la maternité, et quelques autres articles (le code civil prévoit par exemple la limitation de port de charges lourdes pour les femmes) en théorie les lois sont les mêmes pour tous. Ce qui est intéressant, dans l’affaire Sauvage, c’est la notion de circonstance aggravante (tuer son conjoint est légalement considéré comme une circonstance aggravante). Comme la victime était son mari, elle risquait la perpétuité - d’où cette peine sévère  Or, c’est ironique, car cette mesure était au départ faite pour protéger les femmes de leurs maris (en les dissuadant de les tuer). Dans cette affaire, la chose s’est retournée contre elle.  

 

"En dix ans, les condamnations pour viol ont baissé de 40%. Quant aux violences faites aux femmes, on ne comprends pas pourquoi elles ne diminuent pas.".

 

Twenty : Mais la justice a parfois une attitude de méfiance par rapport aux victimes, notamment aux victimes de viol, surtout quand celles-ci sont des femmes… au point où beaucoup ne portent même plus plainte… ne faudrait-il pas créer des mesures spécifiques pour que la justice soit rendue, que l’on cesse d’incriminer les victimes en les rendant responsables des sévices qu’elles ont subis ?

Valentine Faure : C’est surtout un problème de comportement, de culture , de manque de compassion, de manque de formation de la part du personnel de la Justice. On nous dit que des efforts ont été faits, de ce point de vue-là, que des modules de formation ont été créés pour les magistrats, la police, mais il reste encore beaucoup à faire. Le problème, c’est plutôt son application. Dernièrement, le Monde a publié des chiffres alarmants : en dix ans, les condamnations pour viol ont baissé de 40%. Quant aux violences faites aux femmes, on ne comprends pas pourquoi elles ne diminuent pas. Si elles sont moins banalisées que par le passé, rendues inacceptables d’un point de vue social, dans les faits, les chiffres sont toujours effarants.  

 

"Je pense que Metoo a permis a beaucoup de filles de voir de l’injustice et de l’inégalité là où on n’en voyait pas forcément. Je suis sûre que ça a libéré une forme d’aplomb extraordinaire"

 

Twenty : A un moment donné, vous  évoquez le syndrome de la  « fille cool », celle qui se plie aux désirs des hommes en sans s’en rendre compte…  pensez-vous que MeToo ait inversé la donne ?

Valentine Faure : Je pense que derrière la « vague »  beaucoup d’hommes, mais aussi des femmes n’ont pas compris le mouvement MeToo. C’est vrai que vu de l’extérieur, on peut trouver que tout va à peu près bien. Le « syndrome de la fille cool », évoqué dans le roman Gone Girl, m’intéresse parce qu’il débusque quelque chose qui ne va pas si bien que ça même quand tout a l’air super cool. Ce syndrome désigne des filles qui vivent en décalage avec leurs désirs. Des filles qui ont l’air libre, mais manquent d’une certaine autonomie. C’est une forme de perte de liberté que de vouloir anticiper les désirs de l’autre, de vouloir s’y conformer, en étant cool, pas chiante, en se coulant dans l’idée que l’autre se fait de ce qu’est une fille idéale. On pourrait même parler d’épuisement psychique. MeToo est une manière de repenser aussi cet asservissement-là, ces abus plus ténus, moins visibles, moins violents. Je pense que Metoo a permis a beaucoup de filles de voir de l’injustice et de l’inégalité là où on n’en voyait pas forcément. Je suis sûre que ça a libéré une forme d’aplomb extraordinaire. 

 

 

Twenty : Et est-ce que le droit d’importuner est compatible avec #MeToo ?

Valentine Faure : Ce que Metoo a montré, c’est bien que ce droit là existe et se porte très bien. Il y a certaine femmes qui veulent que rien ne change, sans doute parce qu’elles n’ont pas souffert d’être « importunées », ce qui s’entend tout à fait,  mais je trouve ça étonnant que ce qu’en disent d’autres femmes, par centaines de milliers, ne les ai pas rendues plus précautionneuses. Elles pensent que traquer les abus se paiera d’une autre manière, que l’on y perdrait le désir, la séduction, la spontanéité. J’hallucine qu’on en soit encore là, qu’il faille expliquer que MeToo n’est pas contre le sexe ni la drague, mais qu’il s’oppose à tout ce qui n’est pas consenti. Il n’y a rien de puritain là-dedans. Et quand on dit qu’avec MeToo la peur a changé de camp, on ne parle de la peur que ressentent les femmes, quand elles sont seules, la nuit, dans un parking, on ne parle de symétrie… Il y a d’abord la peur de se faire accuser, qui me semble parfaitement saine, une fois qu’on a évacué le sempiternel argument des « fausses accusations » dont on sait qu’elles sont très résiduelles. On parle aussi de la peur de blesser, de s’être trompé, de ne pas s’être rendu compte de la portée de certaines actions et paroles. Une forme de souci de l’autre que les hommes peut être vont un peu mieux prendre en charge. Ce qui m’agace, également, c’est qu’on fait un procès du mouvement en victimisation, comme si les femmes se posaient en pauvres petites choses fragiles et traumatisées pour rien, le fameux « une main aux fesses n’a jamais tué personne ». Ce genre de phrase (d’Eugénie Bastié) dit bien à partir de quand on aurait le droit de se plaindre: si on est menacé de mort. C'est ce que disait déjà Jack Lang à propos de Nafissatou Diallo « il n'y a pas mort d’homme »! Mais Metoo couvre un large spectre de tout ce que les femmes n’ont absolument aucune raison d’accepter, du très grave au plus banal.

 

 

 

 

Twenty : Votre livre m’a fait penser au film Monsters, avec Charlize Theron, où une prostituée violée devient tueuse en série ( le film présente également une femme à la fois victime et bourreau). Pourquoi avons-nous à ce point du mal à accepter et comprendre la violence des femmes ?

Valentine Faure : Son cas a beaucoup embarrassé les féministes de l’époque, qui ne savaient pas très bien quoi faire de sa violence, qu'elle revendiquait d’ailleurs avec force comme une violence de défense. C’est intéressant car on l’appelait « la première serial killer de l’histoire », ce qu’évidemment elle n'était pas. Mais  la violence des femmes est souvent présentée comme une nouveauté. Pourquoi ? Une réponse évidente, c’est je crois qu'on aime penser aux femmes comme les « gardiennes du temple ». Lidée d’une mère maltraitante est insupportable. L’autre jour j’ai entendu parler de ce fait divers : une mère qui a gardé son bébé dans le coffre de sa voiture pendant deux ans, en lui donnant juste un petit biberon de temps en temps,quelques jouets… J’ai passé quinze jours à y repenser non stop, comme un disque rayé, parce que c’est impensable, c’est un défi à l’entendement. La violence des hommes,  elle est tristement banale. Brecht disait: lorsque les crimes s’accumulent, ils deviennent invisibles. Il y a toute une division sociale de la violence à prendre en considération. Jusqu’à il y a peu de temps encore, les hommes avaient le monopole de la violence légitime : la police, l’armée. Des féministes du début du siècle ont d’ailleurs réclamé le droit de se battre en duel, de porter une arme, de faire leur service militaire. Pour elles, avoir le droit de défendre la patrie garantirait le droit de vote, ce qui montre qu’il y a une corrélation entre l'accès à la violence et la pleine citoyenneté. Au 19e siècle, le fondateur  de la criminologie  Cesare Lombroso, a écrit un traité sur la femme criminelle. Il cherchait des raisons biologiques pour l’expliquer, en analysant les organes, les traits, et même les rides comme les rides) et pensaient que la maternité pouvait remettre les femmes dans le droit chemin. Paradoxalement, l’infanticide, c’est le seul crime où les femmes sont majoritaires.

 

 

Twenty : L’homme est-il toujours le problème de la femme ? Vous dites qu’on a souvent tendance à chercher l’homme derrière la femme violente…

Valentine Faure :  Il y a des cas où c’est la violence est une réponse, de défense face à un homme. Il arrive aussi qu’elles soient manipulées par des hommes. Mais Il faut être capable de penser la multiplicité de la violence des femmes et leur autonomie, jusque dans le crime.  Je pense qu’il y a une forme de mise à distance de la violence des femmes qui s’opère soit dans une mythification, soit dans une forme de mise en comédie: pensez au cliché de la ménagère avec son rouleau à pâtisserie pour rosser son mari. Ce n‘est pas sérieux, pas menaçant, c’est vidé de toute substance.C’est l’exemple de Lorena Bobbit, une femme battue qui a coupé le pénis de son mari. On en a fait une blague, on en a complètement vidé la substance,  de colère, de violence sociale. C’est devenu un gimmick dans la pop culture américaine. Les gestes violents, c’est une forme d’agencement entre, peut-être des dispositions biologiques, une éducation, un contexte social, des rencontres, des fréquentations… C’est le produit de tout cela. Il se trouve que pour les femmes, la socialisation éloigne de la violence et à la colère   

 

"Les choix de Jacqueline Sauvage peuvent coexister avec le fait d’être une victime.  on peut tenir une entreprise de transports d’une main de fer et par ailleurs, se faire tabasser par son mari et avoir peur de partir".

 

Twenty : vous faites intervenir beaucoup de monde dans ce livre, et à la fin, vous laissez la parole au procureur, qui livre un portrait plus sombre de Jacqueline Sauvage… Si vous aviez commencé par lui, les autres témoignages l’auraient en quelque sorte disqualifié, or là, il conclut presque l’ouvrage… qu’avez-vous voulu dire, en construisant l’ouvrage de la sorte ?

Valentine Faure : C’est un des chapitres les plus intéressants du livre, à mes yeux. Le procureur rend à Jacqueline Sauvage une forme d’autonomie: la présente comme une femme affirmée, responsable des choix qu’elle a fait, qui s’est mariée contre l’avis de ses parents, qui a monté son entreprise, etc... Il pense que la version des avocates, qui en font une victime absolue, va à l’encontre de ce que Jacqueline Sauvage a toujours voulu faire. Il semble vouloir restituer sa volonté et son libre-arbitre, mais, ce qui est assez troublant, c’est qu’insister sur sa détermination, c’est une manière pour lui de l’incriminer. Or, les choix de Jacqueline Sauvage peuvent coexister avec le fait d’être une victime. On peut tenir une entreprise de transports d’une main de fer et par ailleurs, se faire tabasser par son mari et avoir peur de partir. Est ce que c’est plus grave de « péter les plombs » comme elle l’a fait si on est par ailleurs une femme à poigne ?  Ce que dit le procureur, c’est aussi qu’Il n’a pas réussi à entrer en empathie avec elle, qu’elle ne l’a pas ému et on imagine bien quel genre de femmes lui aurait tiré les larmes…   Quel aurait été le jugement ?

 

Twenty : Vous même avez failli tuer votre mari en 2012, dans un accident de voiture. Vous posez la question « qu’aurait-on dit pour ma défense? ». Avez-vous une réponse, aujourd’hui, surtout après avoir écrit ce livre ?

Valentine Faure : C’est plus une question rhétorique: j’imagine bien comment ferait un avocat pour me défendre. En revanche, je m’interroge sur l’origine de cette violence. Venait-elle de lui ou bien de moi? Je ne me trouve pas du tout violente, mais  son contact, j’ai appris un accès à la colère. Est-ce que ça veut dire que c’est sa faute si ça s’est retourné ce jour là contre lui? Je n’en sais rien. Cet accès de violence m’a laissé un grand sentiment de honte, mais avec le temps je me suis dit que j'avais aussi appris à  me fâcher, à écouter ma colère: c’est une forme d’affirmation de soi. Je me souviens d’un jour, quand j’étais beaucoup plus jeune,, j’étais à la gare et une femme était en train de pourrir la guichetière. Elle lui parlait vraiment mal, ça n’en finissait pas. J’ai senti une colère folle monter en moi, et quand j’ai décidé d’intervenir, j’ai explosé en larmes !  Savoir quoi faire de sa colère, ça demande de l’entrainement, une forme d’apprivoisement aussi, et c’est un outil nécessaire dans la vie.  

 

 

Twenty : Et qu’est-ce qui fait que nous ne prenons pas toutes notre fusil en nous relevant ?

Valentine Faure : Je pense qu’on nous apprend beaucoup à retourner la colère et l’indignation contre soi.  J’imagine qu’avant de prendre son fusil, une femme pense à ses enfants, elle se demande si elle peut vivre toute seule, elle pèse le pour et le contre. On est davantage éduquées à trouver des résolutions  non violentes aux conflits, à réfléchir pour l’autre, à se mettre à sa place, à la médiation. C’est une force, mais il ne fait pas perdre le contact avec ce que l’on ressent. J’aimerais citer ici l’exemple d’une   sociologue, Arlie Hochschild, qui a étudié  les femmes travaillant dans l’industrie des services, comme les hôtesses de l’air. Leur travail présente quelque chose d’aliénant. A force de devoir sourire, rassurer les passagers, ce qu’elle appelle le « travail émotionnel », elles finissent par être complètement déconnectées de ce qu’elles ressentent vraiment. Cela rejoint aussi le travail émotionnel demandé à la femme, au sein d’un couple, d’une famille. A force de devoir faire bonne figure, on finit par être coupé de ses émotions profondes.

 

"On peut s’autoriser l’indépendance".

 

Twenty : Un dernier message à adresser à nos jeunes lectrices. Comment, alors, ne pas être coupé de ses émotions profondes ?

Valentine Faure : Je suis assez optimiste pour elles. Je pense que c’est une forme de dialogue qu’il faut avoir avec soi, et qu’il faut vraiment s’extraire de la situation et se demander régulièrement si on est bien content d’être là. Est-ce que c’est de ça dont on a envie ? Est-ce qu’on attend pas un peu mieux que ça ?  C’est une forme d’honnêteté à avoir avec soi-même. Mais il faut aussi avoir une dose d’optimisme. On est aussi un peu terrorisé par l’idée d’être seul et en fait, ça va très bien. Il faut voir comme certaines personnes renaissent après une séparation. On peut s’autoriser l’indépendance.

 

 

Propos recueillis par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain

Instagram : https://www.instagram.com/voiturehommes/ et https://www.instagram.com/periodsarent/

 

Pour en savoir plus sur le livre : https://www.grasset.fr/lorsque-je-me-suis-relevee-jai-pris-mon-fusil-978...

 

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