Vieillir sans filtre

Comment expliquer notre fascination pour les filtres vieillissants de l’application FaceApp ? N’est-ce pas paradoxal, pour une société rêvant de jeunesse éternelle ?
24/07/2019

 

Quand un ami m’a envoyé une photo de moi, grisonnante et ridée, mon téléphone m’est presque tombé des mains. Pourquoi m’imposer une telle vision ? Mon visage déformé, affaissé, éloigné dans une représentation terrifiante du grand âge. Si j’ai quelques névroses et angoisses à régler à ce sujet, j’ai tout de même du mal à comprendre l’engouement pour un ce genre de divertissements digitaux. 

 

Pourquoi, dans une société où la jeunesse est considérée comme une valeur essentielle, souvent synonyme d’espoir, de progrès, d’audace, de créativité, de conscience écologique ou encore humaniste, mais aussi de beauté ou de vérité, s’amuse-t-on à se vieillir sur une application mobile ?

 

 

1- Parce que tout le monde le fait ?

C’est un phénomène de masse, le « pokemon go » de 2019. Si l’application existait déjà en 2017, c’est aujourd’hui qu’elle explose (ou plutôt qu’on en parle). Poster une photo de soi, sur les réseaux sociaux, avec le filtre vieillissant de l’application, permet de se sentir faire partie d’un mouvement plus grand que soi. On pense ainsi entrer dans une tendance, car, soyons francs, aujourd’hui il n’y a plus que cela, des tendances ou trending topics. En faire partie permet de se sentir exister, d'être validé par la meute mondialisée des internautes. Ironie cependant, notre quête perpétuelle de de nouveautés se manifeste aujourd’hui par un travestissement massif en personnes du 3e âge. Serait-ce là une manière "ludique" de matérialiser un certain essouflement de notre idée du progrès et du renouveau ?  

 

2- Parce que c’est « beau » ? 

En donnant vie au cauchemar de Yann Moix, à savoir des filles bonnasses de vingt-cinq ans postant des photos d’elles en vieilles dames, nous ne sommes pourtant pas en train de redessiner les lignes du beau. Non, et c’est navrant, mais les standards de beauté restent les mêmes. Si quelques campagnes publicitaires osent montrer des rides, la jeunesse reste malheureusement l’apanage du beau. Ces mêmes campagnes, au lieu de nous dire « mes rides sont belles », disent au contraire « je reste jeune et belle, malgré mon âge ». Ainsi, cette bouffonnerie faussement gérontophile, n’est en vérité qu’un leurre. 

 

3 - Parce qu’on aime bien les vieux ? 

Non, nous n’aimons pas les vieux. Nous tolérons le grotesque et les efforts d'intégration des quadrados, quincados et autres sexados (oui, la formulation est troublante), mais les vieux "vieux", jamais ! Les valeurs du grand âge n'ont pas vraiment la côte. Nous préférons les appeler réacs ou « dépassés », leur rappeler qu'ils n'ont pas leur place dans monde adolescent, en bouleversement hormonal permanant. Ainsi, des jeunes accros aux filtres vieillissants ne sont qu’une manière de rendre davantage invisibles les vieux « authentiques », les vieux sans filtres. N’est acceptée que la vieillesse virtuelle, celle qui disparait dans le monde IRL. Et pourtant, pour reprendre l'expression populaire "les vrais savent"... mais bon, nous sommes trop occupés à déléguer les problèmes de ce monde à la jeunesse pour les écouter. 

 

4 - Parce que c’est virtuel ?

Nous avons souvent du mal à nous projeter dans l’avenir. Personnellement, au-delà de vingt-quatre heures, mon imagination se brouille. Avoir recourt à un outil virtuel, pour créer l’image hypothétique d’un soi à venir (quitte à céder les droits d’exploitation de toutes les images de sa galerie de photos à une obscure société russe), permet d’apprivoiser la conscience de sa propre entropie. Le virtuel est indolore, pense-t-on. Ainsi, lorsqu’on contemple son visage, vieilli et ratatiné, en un sens, on s’accoutume à l’idée qu’un jour nous serons vieux. Mais l’accepte-t-on vraiment ? Parce que c’est un jeu, la gamification de notre processus de vieillissement permet d’en réfuter la fatalité. On mime la chose comme pour l’annuler. En un sens, se vieillir, et se vieillir de manière maximisée et brutale, permet paradoxalement de se persuader qu’on ne vieillira jamais. Ainsi, c’est une manière de nier la vieillesse, en la singeant, à travers un filtre virtuel. Nous assistons à l'émergence d'un nouveau syndrome de Dorian Gray... l'image "prends cher", pour que nous puissions rester jeunes et beaux, jusqu'à expirer notre dernier souffle. 

 

5- Parce que le temps est relatif ?

Dans une société d’accélération, où les individus subsistent au jour le jour dans un présent continu, vieillir est mal venu. Mais vieillir, c’est aussi mûrir, et pour mûrir, il faut être en mesure de s’inscrire dans une durée. C’est un long processus, intégré à un parcours de vie dense, dont les multiples ramifications nous ont mené là, façonnant progressivement notre visage. Chaque ridule, chaque sillon, chaque affaissement raconte notre chemin existentiel. Jouer à se vieillir, sans prendre en compte cette donnée fondamentale, est en mon sens aussi stérile que morbide. De la même manière que nous avons tendance à nier l’histoire, à hurler au génie à chaque copie ou réappropriation crasse du passé, généralement vidée de sa substance, nous refusons de reconnaître que les vieux sont aussi un peu de notre mémoire. Eux sont à même de tisser des liens, de connecter le passé et le présent et nous mettre en garde… mais nous préférons sans doute vivre dans un monde amnésique et post-historique. Comme l’a théorisé le délicieux Phillippe Murray, nous évoluons dans une société ponctuée de micros évènements détachés les uns des autres et détachés de l’Histoire. Chercher désespérément à retrouver les traits de ses grands-parents, en surimpression sur son propre visage, à travers un filtre frelaté, ne nous inscrira pas davantage dans une idée de continuité, bien au contraire... 

 

Par Carmen Bramly

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