Vit-on dans une société post-humour ?

Peut-on rire de tout ? Ou bien rire de tout, à condition d’être drôle ? Et si on s’offusquait plus en 2018 que par le passé ? Devinez quoi ! Twenty a des réponses à ces questions...
15/09/2018

 

Tout commence quand je regarde l’épisode 6 de la saison de 16 de Family Guy (vous me suivez ?). Brian, le chien de la famille, va au ciné voir Alerte à Malibu et avant d’entrer dans la salle il poste un tweet. En photo, l’affiche du film Mise à l’épreuve 3 avec Kevin Hart et Ice Cube. En légende, « Je vais voir le nouveau film avec Kevin Hart. Je déconne, je suis blanc et éduqué. #AlerteàMalibu ». Son tweet créé un tollé et il tente de se justifier auprès de sa famille en expliquant que ce n’était qu’une blague. La mère lui répond « On n’est plus en 2005. Tu ne peux pas aller sur Internet et dire ce que tu veux ». Les enfants de la famille Chris et Meg vont ensuite au lycée et pendant le déjeuner, les autres lycéens refusent de les laisser s’asseoir à la cantine à cause de la blague raciste de leur chien. Encore une fois les deux ados expliquent que ce n’était qu’une blague, sauf que pour les autres il n’en est rien : « Ça n’existe plus les blagues. On vit dans un monde post-humour. »

 

 

« We live in a post-joke world »

 

Évidemment, n’ayant pas fait l’école du rire et n’étant humoriste qu’à mes heures perdues ou pendant les repas de famille, je me suis dit qu’il fallait faire appel à plus qualifiée que moi pour répondre aux nombreuses interrogations que l’humour peut susciter et surtout à une question qui est née après mon visionnage de l’épisode de Family Guy : « Est-on dans une société post-humour ? » Pour ce faire, j’ai demandé à Nelly Quemener, sociologue des médias, spécialiste des cultural studies et Maître de conférence en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, de m’éclairer sur certains points et surtout de me dire ce qu’elle pensait de mon hypothèse d’une société post-joke. Une société où l’on voit le mal partout, où l’on s’offusque de tout et de… rien. Bref, une société que la légèreté et la bienveillance auraient quittée. L’humour selon Nelly Quemener ? Elle m’explique que contrairement à moi, elle ne voit pas l’humour d’un point de vue journalistique mais plutôt avec un regard de chercheuse en cultural studies. Le regard d’une sociologue qui a étudié une bonne partie des productions humoristiques françaises de ces quarante dernières années. « Du point de vue de l’analyse en tant que telle, l’humour c’est avant toute chose un acte de discours, un geste qui consiste à faire rire. »  Mais un doute subsiste quant au rôle et à la fonction de l’humoriste. Qui est-il ? Justement pour notre sociologue « Il y a plein d’éléments où ça se brouille au niveau de la catégorisation parce qu’on se demande ‘est-ce un humoriste, un journaliste ?’ Il y a depuis une quinzaine d’années beaucoup de brouillage autour des rôles qu’occupent les humoristes dans les émissions. » Mais attention, outre cette catégorisation parfois ambiguë, Madame Quemener insiste sur le fait que « L’humour est quelque chose de socialement situé, dans le sens où l’humour, dans l’absolu, n’existe pas. Il n’est que contextuel et conjoncturel et l’humour auquel les gens répondent par le rire insinue que cette blague là ou ce sketch là est du domaine du risible, du rire autorisé dans un contexte, avec un groupe et une conjoncture précis. » De plus, elle nous explique qu’en fonction des arènes publiques dont on parle, les vidéos d’un humoriste ne sont pas appréhendées de la même façon. « Il n’y a donc pas d’humour en soi qui puisse répondre à une définition généralisée. » Il faut donc retenir que la fonction de l’humoriste peut parfois être brouillée mais que ce qui compte également dans l’humour c’est le contexte, la conjoncture et le public. C’est donc, en partie, lorsque tous ces points sont réunis que le rire est autorisé. Mais alors, cela signifierait-il que l’on ne peut pas rire de tout ?

 

 

« Même les professionnels de l’humour

ne se posent pas cette question en ces termes là »

 

« Beaucoup de personnes, de journalistes posent souvent la question ‘Peut-on rire de tout ?’ Pour moi c’est difficile de répondre parce que la question ne peut pas se poser en ces termes, même les professionnels de l’humour ne se posent pas cette question en ces termes là ! Quelles sont les conditions pour qu’une phrase fasse rire, provoque le rire et qu’elle soit considérée comme humoristique ? Qu’est-ce que ça nous dit de nos sociétés ? C’est à ces questions que je peux répondre. J’analyse surtout après coup. Pourquoi ça s’est passé de la manière dont ça s’est passé et pourquoi ça n’a pas fait rire, qu’est-ce que ce refus raconte ? » Le refus serait donc la limite de l’humour et on ne pourrait pas tout oser, en tout cas pas avec tous les publics et ça Nelly Quemener nous l’explique bien : « On peut quasiment et méthodologiquement décrypter cette question. Pour moi, ça questionne beaucoup la position d’énonciation dans le sens où ça dépend beaucoup de l’identité et de la position sociale de la personne qui fait la blague, le sketch, le spectacle ou du moins qui tient des propos qui veulent avoir une valeur humoristique. Ça dépend aussi de quel est l’habit que revêt cette personne là, on est dans une sorte de position d’énonciation, à savoir au nom de qui et de quoi parle la personne ? » Prenons un exemple concret pour illustrer ce propos. Coluche par exemple, parlait-il en son nom ? Quel message voulait-il véhiculer ? Pour Madame Quemener « Il parlait d’une position issue de la classe populaire masculine sauf que cet aspect là s’incarnait surtout dans sa corporalité. Il avait un costume, une salopette, un nez rouge et une bedaine. C’est tout cet attirail qui créait cet imaginaire de la masculinité populaire. Sauf que paradoxalement, Coluche ne parlait jamais de lui et englobait cette persona populaire dans un comique bouffon qui absorbait quasiment tous les mécontentements populaires. Sa persona médiatique était une position de comique avant toute chose qui était par la même occasion une position d’observateur critique et parfois d’acteur critique qui observe le monde social de l’extérieur. » D’un autre côté, si on prend un humoriste comme Jamel Debbouze, on peut se douter que la position d’énonciation est différente. Jamel Debbouze parle de sa vie, de sa famille et comme le souligne Nelly Quemener « Il raconte son histoire qui est une histoire fabriquée, son authenticité est fabriquée. Il s’empare des traits de l’authenticité. Je ne dis pas que tout est faux dans ce qu’il dit mais il met en scène ces situations. Ça ne lui donne pas les mêmes autorisations, ni la même force — son aura est très différente en fonction de sa fonction d’énonciation. » Alors rire de tout, pourquoi pas mais à partir d’une position bien définie et comme le confirme la sociologue « Ça créé du scandale quand la position d’énonciation est trouble. On ne sait pas vraiment qui nous parle. On peut d’ailleurs penser à Dieudonné. Est-ce qu’il parle en tant qu’homme politique ? En tant qu’humoriste ? C’est très complexe et c’est ce qui a cristallisé beaucoup d’angoisses sociales autour de son humour. C’est simple dès que la position d’énonciation est trouble, ça ne fonctionne plus, on se pose des questions et ça peut aller jusqu’au scandale… »

 

 

Politiquement correct = pas de liberté d’expression ?

 

« Je pense qu’il faut d’abord souligner que tout le monde n’a pas accès à la parole publique et au débat public. Selon les arènes publiques, tous les sujets ne sont pas disciples et on fait le choix de ne pas parler de tout. Il y a des choses qui sont du domaine du dit et du non-dit. Parler de la liberté d’expression en tant que principe pourquoi pas et paradoxalement on peut se demander doit-on réguler les espaces de paroles pour éviter les propos sexistes, homophobes et racistes ? »  Evidemment, il est important de pouvoir condamner et dénoncer des propos racistes, sexistes, homophobes mais il ne faut pas oublier que l’on peut choisir ou non de se rendre à un spectacle et il ne faut surtout pas négliger le pouvoir du public sans qui l’humoriste tomberait dans l’oubli et se verrait exclu de la scène médiatique. Mais alors notre société est-elle plus sensible ? Laisse t-on moins passer certaines choses ? Certaines blagues ? « D’une certaine façon, je dirais que certains publics expriment de plus en plus facilement leurs endroits de sensibilité à certains types de blagues et ce grâce aux réseaux sociaux. N’oublions pas qu’il y a eu des transformations sociales assez fortes dans notre société. On parle beaucoup plus aisément des questions du racisme, du sexisme, de l’homophobie. Il y a des figures qui émergent autour de ça, ce qui permet à la parole de se structurer. Aujourd’hui, on constate une transformation des types d’accès à la parole publique à travers les réseaux sociaux qui rendent les barrières moindres à l’entrée et les réactions plus fortes. Tout le monde peut réagir à tout, » nous explique Nelly Quemener. « Cela dit l’humour a aussi eu cette fonction sociale de permettre de surpasser des traumatismes. On essaie de rire dans des situations dramatiques pour passer outre. Parfois, à des enterrements on fait des blagues pour se souvenir du mort, on raconte des anecdotes drôles pour essayer de rendre cette épreuve moins difficile. Je pense vraiment que l’humour a cette fonction sociale là et peut la garder. Certains se demandent si l’humour est une arme et je répondrai que oui, bien sûr, il permet de dire des choses qu’on ne pourrait pas dire autrement sauf que c’est une arme sensible. C’est une arme qui peut très vite être à double tranchant. On peut rire d’un sujet avec ceux et celles qui veulent bien en rire et puis il y a celles et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas pour des raisons morales ou d’autres raisons complexes. On en revient donc encore une fois à la question du contexte de la blague, du public mais je continue quand même à penser que l’humour a un grand pouvoir. » 

 

La France, au « Couvre-feu moral » ?

 

 

C’est Christophe Alévêque qui a utilisé ces termes de « couvre-feu moral ». Nelly Quemener n’est pas vraiment de son avis et développe sa vision des choses ainsi :  « Il faut être clair sur un point . Nous n’avons jamais eu le droit de rire de tout. Cette idée qu’on serait dans une société moins permissive qu’avant est fausse. Les années 1970, n’étaient pas des moments où il y avait la possibilité de rire de tout. La censure était au goût du jour, notamment avec la RTF (Radiodiffusion-télévision française, qui était une société nationale française chargée du service public de l’audiovisuel) et quand une blague ne plaisait pas, le ministre de l’Information de l’époque appelait les présentateurs et ça se passait mal pour eux. N’oublions pas non plus que les femmes n’avaient quasiment pas d’espace de parole… Il faut donc vraiment arrêter de penser que l’on pouvait rire de tout avant parce que ça n’a jamais été le cas et ça ne le sera jamais. Par contre, les limites, les frontières du risible se sont déplacées et aujourd’hui il est peut-être plus difficile de rire de certaines religions, de rire des femmes et de rire des sexualités mais on ne peut pas non plus dire qu’il n’y a pas d’espace pour le faire. » En somme, n’oublions pas qu’il y a toujours eu des interdits sociaux, qu’il y en a encore à l’heure actuelle et qu’il y en aura encore dans les années à venir. Et sinon qu’en est-il de notre question originelle ? Est-on dans une société post-humour ? Vous avez sûrement lu la réponse entre (toutes) ces lignes mais mettons fin à cette interrogation une bonne fois pour toutes. Nelly Quemener le dit et le re-dit « La réponse est non. Il y a de nouvelles sphères d’acceptabilité du risible qui s’ouvrent et d’autres qui se ferment. Ça fait partie du jeu. J’ai l’impression que toutes les décennies on dit qu’il y a moins de liberté qu’avant alors que c’est juste que ça se déplace et qu’il faut faire une véritable analyse critique de tout ça. Alors non, on n’est pas dans une société post-humour même si ça ferait plaisir à certains de l’entendre et de le lire. On va vers un humour de plus en plus individualisé et qui va cibler des publics spécifiques. On essaie de jouer sur des cordes de sensibilité comme si chacun avait un public de niche. » Et les réseaux sociaux dans tout ça ? « Ils permettent une humorisation de la société. Sur Twitter, par exemple, on vanne en permanence, à tel point que son usage en devienne excessif qui finit par susciter d’autant plus de réactions et je pense que c’est en partie ce qui créé cette sensation que l’humour est plus provocant aujourd’hui. »

 

 

Par Kahina BOUDJIDJ, 23 ans

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