Arnaud Le Guern - La jeunesse comme royaume de l'insouciance

Dans "Une jeunesse en fuite" le romancier Arnaud Le Guern se plonge dans ses souvenirs d'enfance pour mieux comprendre son présent d'adulte. Un récit autobiographique sensible à l’élégante mélancolie.
04/02/2019

 

 

En janvier 2019, Arnaud Le Guern publie son nouveau livre, Une Jeunesse en fuite, aux Editions du Rocher. L’histoire d’un adolescent qui voit son père-soldat partir pour la première guerre du Golfe en 1991. L’histoire de l’adulte-écrivain aujourd’hui père à son tour. L’histoire de l’individu qui revient sur son passé pour le lier au présent. Une jeunesse en fuite qu’il rattrape élégamment.

 

« Je ne veux pas enfermer les choses dans le passé. »
 

Le roman est ancré dans la réalité et dans les faits. Le lecteur oscille entre les références culturelles, les souvenirs précis et la vie quotidienne, entre la peur et la légèreté. Et ce mélange est dû sans surprise au contexte d’écriture. Lorsqu’Arnaud Le Guern entreprend la rédaction du roman, nous sommes en 2015. L’année qui a commencé par les attentats de Charlie Hebdo et qui s’est terminée par les attentats visant le Bataclan et les terrasses parisiennes. « Et au milieu de cette année, un accident s’est produit dans ma famille. Cela m’a beaucoup atteint. » Mais cette gravité ambiante s’est accompagnée d’apesanteur. Son roman Adieu aux Espadrilles, salué par la critique, est paru et Arnaud Le Guern entreprenait la lecture d’un autre roman, léger aussi.

On a lu et on sait désormais que Daesh et ses terroristes sont en partie le fruit de la guerre du Golfe, autour de laquelle se construit le roman. « Cela m’a ramené à la peur de voir son père partir, ma peur d’adolescent. ». Et ainsi a débuté la rédaction d’ « Une Jeunesse en fuite ».

 

« J’ai voulu démêler les fils de l’histoire familiale. »
 

Dans le roman, la relation entre l’auteur, son passé et son père, se mêle à sa vie actuelle, père à son tour. Une réflexion autour de l’idée de famille se noue ainsi. Le roman débute par la mort de Tess, chienne du père de l’auteur. Tess, « Comme Nastassja Kinski dans le film de Polanski ». Le père a toujours été une figure forte pour l’auteur et la mort de Tess a révélé « une fragilité cachée, qui m’a ramené à la guerre du Golfe ». La famille dans le roman, n’est pas ce recommencement cyclique qu’on a l’habitude de lire. C’est un socle sur lequel s’appuie l’auteur pour se créer et recréer des cadres. Pour Arnaud Le Guern, « les schémas sont mouvants ».

Au fil de la lecture, on suit une introspection et le parcours de la mémoire n’est pas linéaire mais multidimensionnel. « J’aimais bien l’idée de créer le principe romanesque d’aller-retour ». On part, en effet, d’un été récent qui sert de point d’ancrage, pour fouiller un été lointain, pour entreprendre une quête du passé. Les souvenirs s’entremêlent, entre l’afflux de références culturelles, le rapport au désir, la vie de famille.

« Je note en permanence des bribes, des phrases mais je ressens quand quelque chose se construit ». Les souvenirs resurgissent par fragments et s’ordonnent pour former une unité.

Le roman est éclairé par une citation de Youth (Paolo Sorrentino, 2015) en épigraphe. La mélancolie teintée de légèreté du film se retrouve dans le roman d’Arnaud Le Guern. « J’espère que ma nostalgie est rieuse ! » Et cette nostalgie, ce regard sur le passé, permet de mieux comprendre le présent, offre un angle différent sur les faits actuels dans la vie de l’auteur-narrateur. Le temps de l’adolescence, de la jeunesse se présente ici comme le royaume de l’insouciance.

 

« Pour qu’un roman soit léger, il faut être sérieux dans l’écriture. »
 

Le texte est présenté sous le nom de roman mais on se dit rapidement que la catégorie d’autobiographie pourrait aussi convenir. Aragon écrit que « L'art du roman est de savoir mentir » et Une Jeunesse en fuite s’inscrit dans cette lignée. « Je pars des faits, de paroles et d’actes et je construis une scène », explique Arnaud Le Guern. Par exemple, le lecteur se retrouve à un moment confronté aux lettres du père et se demande si elles sont réelles ou fictionnelles. « J’ai le souvenir de les avoir lu à l’époque mais ma mémoire a éludé leur contenu. » Les lettres sont ainsi re-travaillées, comme les bribes de souvenirs. Il ne s’agit en aucun cas d’un roman de guerre ou d’une liste de souvenirs mais bien d’un récit construit et cohérent qui nous transporte dans un entre-deux, entre passé et présent, entre mémoire et recul sur les faits.

 

Et un roman d’Arnaud Le Guern complètement fictionnel, est-ce envisageable ? L’auteur répond avec honnêteté : « Je ne suis pas capable d’écrire un roman historique, ça ne correspond pas à mon procédé d’écriture. Ce n’est pas moi. »

 

"Il faut tomber de la phrase"
 

Le procédé d’écriture repose ainsi sur ce lien complexe entre les souvenirs, la perception que l’on exerce sur eux et la manière dont on est les retranscrit.

Pour écrire sur son passé, Arnaud Le Guern insiste sur le fait qu’« il faut assumer qui on a été et ce qu’on est ». Il faut ainsi « tomber de la phrase », se retourner de temps en temps sur ce qu’on écrit mais « l’important, c’est d’avancer même si on est comme moi, un obsédé de la virgule et du mot ».

« C’est étrange, j’ai l’impression que j’avais vingt ans hier, mais mes quinze ans sont beaucoup plus éloignés. » Par l’écriture, Arnaud Le Guern relie l’adolescent impuissant face à la guerre qui éloigne son père, et le père épanoui. L’histoire d’un fils de général devenu écrivain. Lorsqu’on demande à Arnaud Le Guern sa définition de la jeunesse, il répond avec un sourire en coin : « On est plus jeune lorsqu’on met une semaine à se remettre d’une soirée ». Cette distanciation entre l’adolescent et l’adulte se retrouve dans tout le roman.

 

Par Reuben Attia.

 

Arnaud Le Guern. Une Jeunesse en fuite. Editions du Rocher.

https://www.editionsdurocher.fr/livre/fiche/une-jeunesse-en-fuite-978226...

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