Boris Bergmann vous aide à sortir la tête de l'eau !

Boris Bergmann, 25 ans, publie Nage Libre, son quatrième roman, aux éditions Calmann Lévy. Un roman initiatique porté une écriture poétique et viscérale. C’est notre coup de cœur littéraire de la semaine !
22/01/2018

 

Le roman est introduit par une citation de La Nuit Remue d’Henri Michaux - « L'âme adore nager. Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait » - qui lui donne son élan, le coup de talon initial à même de propulser le récit du haut du grand plongeoir. Une nage comme une chute libre, pour une nage vers la liberté, c’est en somme le propos du texte. Issa, le protagoniste, a dix-huit ans et il vient de rater son bac. Ce qui aurait pu être l’été de la défaite pour ce jeune garçon effacé, élevé par une mère célibataire femme de ménage, se change progressivement en un été de la découverte. Une brasse coulée vers le salut, à travers un océan, ou plutôt une piscine de désir.

 

 

 

 

Bergmann détourne les codes classiques du Bildungsroman pour créer un conte où le symbolique fraye avec le sensuel. La description de tous ces corps donne au texte son relief et son odeur, ça sent la sueur utérine ruisselante de chlore, « Corps à mille têtes mais zéro origine – le corps idéal ». Ici, l’initiateur est incarné par Elie, l’ami unique et inconditionnel. Lui aussi a raté son bac et vit dans le même immeuble qu’Issa, un HLM perdu en plein cœur du 19e  arrondissement, comme une anomalie, le dernier bastion d’un Paris insalubre et paupérisé, résistant tant bien que mal à la gentrification. C’est la Zone, « un terrain vague pour les petites terreurs, un tribunal pour les différents, un champ de ruines pour les rêveurs, un supermarché pour les croyants ». Bref, un espace mystifié et cloisonné, une citadelle mentale que seul Elie parvient à fuir. Lui doit échapper à l’Ogre, au Grand Méchant Loup, au Beau-Père, fanatique brutal qui retient sa mère captive et n’hésite pas à lui mettre une droite quand il écoute de la musique le soir du Sabbat. Un besoin de prendre le large qu’Elie transmet à Issa en le conduisant à la piscine, en lui faisant découvrir l’ivresse des profondeurs ou la connaissance par les gouffres du petit bain. Avec l’aide de son ami, Issa, qui vivait comme hors de lui, mal à l'aise et distant, réintègre son corps et sent, pour la première fois, poindre en lui l’urgence du désir. Un désir d’évasion, un désir d’émancipation et un désir de corps, ceux qui le frôlent où s’offrent à lui. Et oui, comme le dit si bien l’auteur, « nager est une histoire de vision, de vision retrouvée ». Une nouvelle acuité visuelle et psychique qui conduit Issa à élargir ses perspectives. A présent, ses illusions dépassent la Zone, elles donnent sur le bassin, cette « mer raisonnable », où il peut enfin muer, se déployer dans toute la densité de son être. Issa se sent d’ailleurs pousser des ailes, au point de suivre Elie en dehors de la zone, pour une virée parisienne aux effets défibrillateur, dans le tourbillon et les remous de la nuit, dopé au poppers. Néophyte existentiel, Issa s’abandonne au frisson d’une liberté enfin envisagée « Il jauge le néant de son éducation sentimentale et se dit qu’il n’a le droit de dire NON à aucune des expériences qui viennent à lui ».

 

 

Ici, il est d’abord question de désir. Un désir qui n’est au début que désir de lui-même, un désir autophage et parfois désincarné. Parce qu’Issa - et je me suis d’ailleurs un peu reconnue ici - a du mal à l’appréhender, ce désir, il est prêt à tout pour le ressentir, quitte à perdre sa virginité malgré lui (en échange d’un couteau), quitte à se laisser tripoter par principe, « désir ne devient jamais jouissance, désir ne va pas au bout ». Et puis, le désir se fait de plus en plus précis. Le roman passe comme un long travelling, où le désir, d’abord flou et toujours en point de fuite, se fait de plus en plus net et précis. Grâce à un jeu d’autofocus, il passe de l’arrière plan au premier plan. A la fin, le désir triomphe, parce qu’enfin, il n’est plus une quête mais un accomplissement : l’amour. J'ai d'ailleurs été heureuse de retrouver, résumé en une scène, la concrétisation d'un désir ou fantasme personnel : s'introduire nuitamment à deux dans une piscine publique et prendre l'eau pour des draps chlorés.

 

 

Voilà pour l’histoire, dans les grandes lignes, mais ce qui frappe, à la lecture, se trouve ailleurs. Si j’ai préféré savourer le livre, n’en lire que quelques pages tous les jours, c’est qu’il y a quelque chose qui nous retient dans le texte. Peut-être parce que tout y est symbole, idéal et absolu plus que dans le clair-obscur, on s’y sent plus ou moins en sécurité – un peu comme lorsqu’on nage dans un couloir de piscine - balisé. Une sécurité mais pas un confort. Le texte est rugueux, douloureux. Ces deux garçons vivent sur le qui-vive. L’un rase les murs et voudrait disparaître, l’autre affronte les choses de face en bouclier fébrile. Mais l’amitié entre Issa et Elie m’a rappelée mes premières amitiés, violentes comme un électrochoc, souvent désaccordées. La leur est une amitié conquérante capable de s’opposer à l’adversité, à la morosité et à la tristesse infinie qui ruisselle sur eux. Capable même de transgresser les religions - Elie est juif et Issa est musulman – et la chape d’interdits qui pèse sur la Zone. A deux, tour à tour, ils se sauvent. De la même manière, à dix-huit ans, je ne jurais que par mes deux meilleures amies. Elles étaient mon horizon et parfois ma peine, nous nous étions rencontrées par hasard et ce hasard avait été interprété comme une fatalité. Je les suivais, j’apprenais d’elles, je trébuchais sur elles ou les portais à bout de bras, pour le meilleur et pour le pire. La fin du roman, en polar poème, donne justement à voir l’étendue de ce qu’ils sont prêts à faire l’un pour l’autre, mais je ne n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler le « plot twist » final. 

 

 

 

 

Pour conclure, je dirais simplement qu’en tant que nageuse, j’ai été heureuse de retrouver les sensations de mon premier bain, par procuration, à travers Issa. Ce mélange de gêne, de peur, de frisson et d’attente. « Il se sent idiot flottant, immobile entre les ombres trop rapides qui l’évitent sans le toucher ». Je me souviens qu’au début de ma vie aquatique, je laissais toujours ma serviette le plus près possible du bassin, pour écourter le sentiment d’impudeur et de honte. Ensuite, j’attendais un long moment avant m’élancer, jalousant la grâce et l’aisance des autres nageurs. Une impression que l’on peut élargir à quelque chose de plus vaste, si on envisage la piscine comme le grand bain de la métamorphose, celle du passage de l’enfance à l’âge adulte. Quoi qu’il en soit, en refermant l’ouvrage, j’étais persuadée d’avoir les doigts tout fripés, comme lorsqu’on s’est trop attardé dans l’eau.

 

 

 

 

PS : la rédaction invite vivement le Prix de Chlore des Bains Douche, qui récompense chaque année les plus belles scènes de piscine de la littérature, à considérer le présent roman pour sa sélection.   

 

 

Par Carmen Bramly, 22 ans, écrivain. 

 

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