Dans l'enfer de la première année de médecine

Après Hippocrate et Médecin de Campagne,Thomas Lilti conclut sa trilogie médicale avec Première Année, où il suit les déambulations agitées de Vincent Lacoste et William Lebghil en fac de médecine, signant un film naturaliste pour une rentrée harassante.
13/09/2018

 

 

Benjamin jeune bachelier né d’un père médecin se lance sans éclat dans sa première année de médecine. Il y rencontre Antoine qui lui triple son année. Ils décident ensemble de s’entraider pour surmonter cette première année jugée comme la plus difficile post-bac dans la filière la plus sélective de l’enseignement supérieure : un peu plus de trois cent places pour deux mille candidats.

 

 

De ce pitch simple, Thomas Lilti construit un film de rentrée faussement feel-good où il met son expérience d’ancien étudiant en médecine et de médecin, au service de la véracité de son récit. Si le diable est dans les détails, Lilti le sait, ancrant son film dans un naturalisme bienvenu ; ainsi Benjamin et Antoine naviguent cette année scolaire mêlant cours en amphis bondés, partiels, restaurant étudiant, programme de révision fluoté, concours, bibliothèque universitaire et burn-out étudiant. Ajoutant son œil intérieur et expérimenté sur la scolarité médicale, Lilti rend ses situations palpables et concrètes.

 

Il s’amuse à méthodiquement déconstruire le squelette du système étudiant médical pour un film ludique flirtant dangereusement avec la tragicomédie. Ce trop-plein d’informations et de connaissances à ingurgiter mécaniquement sans qualités réflexives, s’inscrit sur nos deux compères.

 

 

 

Benjamin incarné par le formidable William Lebghil, à la bonhommie et la sincérité désarmante et contagieuse, et Antoine interprété par Vincent Lacoste qui retrouve Lilti après le succès d’Hippocrate. Lacoste c’est l’incarnation de la gravité de Lilti passant d’interne paumé et surbooké d’Hippocrate à étudiant fragile et passionné triplant son année. S’ils sont tous deux le corps sacrifié d’un rythme estudiantin épuisant au nivellement vers le haut toujours plus exigeant et poussif, ils permettent la mise en lumière d’un système compétitif voire abrutissant mais reflètent également la crise identitaire d’une tranche de la population charnière, celle des moins de vingt-cinq ans.

 

Benjamin, élève avec des facilités d’apprentissage, doute de son parcours post-bac et ne trouve pas la validation qu’il pense attendre auprès d’un père chirurgien, insatisfait de son fils, ni auprès de son entourage proche, dont une mère historienne et un frère normalien. Il personnifie un pan entier et conséquent d’une jeunesse sclérosée par l’incertitude de son avenir. Une jeunesse à qui on dit qu’à quinze ans il faut savoir choisir quelle vie d’adulte elle devra mener, qu’elle sera son projet professionnel. Il est le symbole de cette jeunesse qu’on ignore et qu’on ridiculise, en lui répliquant que tout est tellement plus facile aujourd’hui, minimisant la douleur lancinante d’une génération. Antoine matérialise une autre forme de douleur, malgré ses efforts acharnés et sa rage juvénile, il est la déception du redoublement et de la sélection. La médecine ou rien, la réussite ou l’humiliation, quitte à cramer son corps et son cerveau par les deux bouts.

 

On salue cet exercice plaisant même si un peu conventionnel dans sa réalisation. Lilti tire au mieux de ses souvenirs mettant sur le devant la solitude et le stress d’un système performatif basé sur une sélection impitoyable où règne un individualisme permanent et des rivalités infectieuses au grand dam de la stimulation des qualités humaines et d’équipes qui font sens au sein du corps médical et des métiers de la santé, au service de l’humain.

 

Lisa Durand, 24 ans

 

Première Année, réalisé par Thomas Lilti (1h32), actuellement en salle

 

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