The hate U give : Ouvrir la voix/e

Film coup de poing sur les violences policières envers les populations afro-américaines et réflexion sur la dualité du métissage, The Hate U Give a passionné notre critique ciné Lisa.
27/01/2019

 

 

Adapté du best-seller jeune adulte de l’Américaine Angie Thomas, The Hate U Give se concentre sur la jeune Starr Carter et son combat pour faire résonner sa voix après le meurtre par balle de son ami Khalil lors d’une bavure policière dont elle est la seule témoin. Auscultation nécessaire de l’Amérique de l’administration Obama et pré-Trump. Angie Thomas et le réalisateur George Tillman Jr. (Notorious B.I.G, la franchise Barbershop) taclent avec beaucoup de justesse le sujet des crimes raciaux, des violences policières et la naissance du mouvement Black Lives Matter. L’intrépide Amandla Stenberg, actrice et activiste queer afro-américaine fait briller Starr de tous ces feux.

 

 

 

 

  • THUG LIFE

 

THUG qui est l’acronyme de The Hate U Give est inspiré par l’expression THUG LIFE qui fut elle même popularisée en 1993 par le rappeur afro-américain Tupac Shakur lorsqu’il baptise un de ces groupes Thug Life qui sortira l’album Thug Life volume 1 . Si on ne connaît pas l’origine historique exacte de l’expression, si ce n’est que le mot «thug» renvoie au lexique gangsta ; littéralement vie de voyou, et que « thug »définissait, originellement, les membres d'une organisation criminelle indienne, des brigands, depuis le XIVème siècle . L’expression est l’une des formules immortelles laissée par le célèbrement funeste Tupac, qui fut un monument du rap des années 1990 et demeure un pilier de la pop culture.

 

Lorsqu’il définit l’expression le rappeur s’exprime en ces termes « THUG LIFE : The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody » qui pourrait se traduire par « la haine que vous transmettez aux enfants finit par tous nous détruire ». Il y ajoute sa propre lecture en lançant que « ...vous nous nourrissez d’une graine de haine qui pousse et qui éclate à vos visages ». Pour Tupac la Thug Life n’appelle pas à la brutalité, la destruction et la violence. Elle est le synonyme de tolérance face à la haine, qu’elle soit raciale ou policière.

 

Véritable philosophie de vie pour le rappeur ; il se la fera tatouer sur l’abdomen, elle est l’acheminement d’une vie de galère où après avoir surmonté son lot d’épreuves, on peut s’en sortir. Il faut être méritant et appartenir à une extraction défavorisé et ignorée de la population pour se permettre d’aspirer à cette vie et pour pouvoir mieux embrasser son message. Elle est une filiation évidente au mythe américain du self-made man (l’homme qui se construit seul) qui est une branche du chéri American Dream. Malheureusement sa signification s’est perdue et l’expression a resurgit au début des années 2010 grâce à la viralité d’Internet et sa propension au détournement, où de nombreuses vidéos s’en servent à des fins comiques. L’expression détournée devient un classique du web mettant en avant le côté malin et badass du thug qui s’en sort toujours.

The Hate U Give tente de nous expliquer cette réappropriation en remettant au centre la vision de Tupac. Khalil, l’ami d’enfance de notre protagoniste ouvre le sujet en donnant sa version du message du rappeur alors qu’ils écoutent sa musique en voiture et avant que Khalil se fasse assassiner. Par sa mort Khalil ouvre la brèche et permet à Starr de remettre son monde et son existence en question. La dualité de Khalil mais surtout la dualité de Starr oriente toute la réflexion du film mais aussi son message.

 

  • La dualité du métissage

 

Starr, adolescente afro-américaine et héroïne de notre histoire mène ce qu’elle appelle elle-même une double vie. Il y a la Starr de Garden Heights son quartier natal à prédominance afro-américaine et celle de Williamson, le lycée privé à prédominance blanche où elle étudie. Starr se partage difficilement entre ces deux existences pas assez noire d’un côté, pas assez blanche de l’autre. Le film s’impose alors comme le roman d’apprentissage de la jeune fille où elle devra surmonter les épreuves posées sur son chemin pour pouvoir se révéler et choisir sa voie.

Starr est un cas typique où il est plus aisé de ne rien dire plutôt que d’affronter le réel. De part son métissage elle ne se sent jamais légitime d’exister et de faire entendre sa voix, pensant qu’elle n’a pas de valeur jonglant toujours avec le concept de deux poids, deux mesures.

Je ne suis pas née dans la communauté afro-américaine mais en tant que française afro-descendante, il m’est facile de m’identifier à Starr. Née d’une mère Africaine noire et d’une père Français blanc, j’ai longtemps cherché ma place. On nous reproche souvent de ne pas comprendre la souffrance et les expériences des uns et des autres en pointant du doigt sans nous connaître notre métissage. On est jamais vraiment noir ou blanc. On est considéré comme privilégié et cool seulement à cause de notre couleur de peau. Pourtant on fait face aux mêmes difficultés que Starr qui pour s’intégrer dans son lycée gomme une partie d'elle-même pour être plus en phase avec le modèle dominant, gommage qu’elle reproduit à l’inverse dans son quartier pour se fondre dans la masse et ne pas faire de vagues. En plus d’être sujette à un colorisme permanent ; notion qui définit une discrimination basée sur la signification sociale d’une couleur de peau, Starr doit également faire face à tous les commentaires désobligeants et ignorants de ces petits camarades sans broncher de peur de faire trop « ghetto » ou d’être cataloguée comme la figure de l’angry black girl » (la femme noire énervée NDR).

Alors que Tupac devait faire face à la dualité obsolète gangster/ rappeur lettré. Fardeau qui l’a poursuivit toute sa vie surtout quand les médias et l’opinion publique préféraient le ranger dans la case du gangster violent et immoral. Ceci, malgré son combat pour mettre un terme à la violence dans les quartiers en usant de son influence médiatique pour rallier les gangs sous la bannière d’un pacifisme progressif et du Thug Life code avec lequel il espérait réduire les affrontements et les dommages collatéraux (souvent des jeunes gens). Il n’aura malheureusement pas le temps de concrétiser ses plans puisqu’il se fera assassiner par balles en 1996 à Las Vegas.

 

Starr à son échelle doit embrasser sa dualité de métisse afro-américaine issue d’un quartier défavorisé mais à l’éducation privilégiée pour se trouver et pouvoir par ses choix et ses actions rendre justice à son ami réduit au silence pour la mort.

 

  • Conscience activiste et Black Lives Matter

 

A l ‘origine du livre d’Angie Thomas, il y a une prise de conscience militante vécue directement par l’auteure. L’incident déclencheur est la mort par balles d’Oscar Grant un afro-américain de 22 ans tué par la police en 2009, fait divers qui a bousculé l’Amérique lui rappelant la violence du mouvement des droits civiques des années soixante ainsi que les émeutes meurtrières de Los Angeles dans les années quatre-vingt dix. Cet événement à également inspiré au réalisateur Ryan Coogler (Creed,Black Panther) son premier long-métrage, Fruitvale Station mettant en scène les dernières vingt-quatre heures de la vie de Grant. Devant l’incrédulité de ces camarades de classe qui n’arrive pas comprendre la résistance et la colère de Grant et estiment que la police ne fait que son travail, alors qu’il s’agit clairement d’une bavure policière ; Thomas fait de The Hate U Give un court devoir pour exorciser sa douleur et mettre la situation en perspective. Après les tueries consécutives de Trayvon Martin, Eric Gardner, Michael Brown et Tamir Rice et l’incompréhension d’une partie des médias et de la classe politique américaine face à ces violences, Thomas décide d’exhumer son devoir et d’en faire un livre qui devient rapidement un best-seller en 2015.

En écrivant l’histoire de Starr, Thomas propose un point de vue neuf et trop souvent ignoré. Elle ne rejette pas tout d’un bloc en voulant choisir entre bien et mal, elle s’offre la possibilité de contextualiser une lutte et de faire voir l’autre côté à ceux/celles qui ne la comprennent pas mais aussi à ceux/celles qui s’identifie à elle en choisissant de faire de la dualité sa force. L’éveil de Starr est pavé par de nombreuses tragédies, elle qui a perdu ses deux amis d’enfance avant l’âge adulte et qui a du se passer d’un père lorsqu’elle était enfant et qu’il purgeait une peine de prison. Starr réussi à se construire au-delà des cartes que la vie lui prédestine, elle s’émancipe de l’influence d’amis ignorants mais surtout de sa peur et de son manque de légitimité présumé que l’auraient réduit au silence. A travers Khalil et Starr, l’auteure se fait la porte-parole d’un mouvement activiste et d’une philosophie de vie à but pacificateur.

 

 

Angie Thomas dit que c’est la création du mouvement Black Lives Matter qui a cristallisé son besoin d’écrire l’histoire des morts pour réparer les vivants. Elle fait référence à Emmett Louis Till ; pierre angulaire du début du mouvement des droits civiques, un jeune afro-américain roué de coups à mort en 1955, pour avoir supposément siffler et parler à une jeune femme blanche. En évoquant ce souvenir coincé sur sa rétine d’enfant Thomas fait appel à l’histoire récente d’une nation ravagée par la ségrégation et qui baigne toujours dans ses relents empli de préjugés.En empruntant à l’histoire elle démontre la nécessité de son récit et engage le lecteur/le spectateur à ne pas reproduire la haine aveugle. Laquelle, pour emprunter les mots du grand Tupac Shakur, finit toujours par nous détruire.

 

Lisa Durand.

 

 

 

 

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