Les Nouvelles Aventures de Sabrina : un sortilège raté

Reboot de la célèbre série des années 90, Les Nouvelles Aventures de Sabrina tentent de surfer sur la figure féministe de la sorcière récemment remis au gout du jour. Mais pourquoi la magie n'opère t-elle pas ?
04/11/2018

 

 

 

Sorti sur Netflix à temps pour le week-end Halloween, espérant surfer sur le succès et l’absence du mastodonte du service de streaming en ligne Stranger Things, la série Les Nouvelles Aventures de Sabrina s’annonçait comme la bonne surprise ultra "binge-watchable" des premiers jours gris et pluvieux de Novembre. On l’a vu pour vous.

 

Origines Alléchantes

 

Dernière création du scénariste et auteur américain Robert Aguirre-Sacasa, papa de l’autre mastodonte teen de Netflix Riverdale, Sabrina était doublement attendu. Pour les enfants des 90’s, Sabrina c’est avant tout un double support, une série d’animation mais surtout une série télé, toutes deux pures bluettes du début des années 2000 avec scénario sucré, personnages doucereux et un peu neuneu avec en prime un horrible chat parlant. Pas d’inquiétudes, le reboot se veut plus sombre et sociétalement éclairé sans l’option félin anthropomorphique. Ce reboot ne vient d’ailleurs pas de loin puisque Aguirre-Sacasa en plus d’être scénariste et showrunner de Riverdale est également auteur de comics dont quelques titres de l’écurie Marvel mais surtout celle d’Archie Comics. En rebootant la licence Archie Comics, il s’offre non seulement les clés de la série principale Archie et ses aventures à Riverdale mais aussi des titres parallèles comme Sabrina et ses aventures à Greendale. Il publie donc un premier volume des aventures de la sorcière en Octobre 2014. C’est de ce volume qu’il tire les fondements principaux de l’intrigue de sa nouvelle série. Face au succès retentissant de Riverdale, Netflix mets Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur les rails.

La formule Aguirre-Sacasa

 

Conçu dans le sillon de sa voisine Riverdale, Sabrina se déroule dans la petite bourgade voisine, Greendale. L’univers visuel et sensoriel est lui aussi identique. Aguirre-Sacasa qui fut scénariste de Glee, Supergirl et du reboot sans saveur du culte Carrie, est en terrain conquis et applique sa science de la série teenager dans un dosage inégal, plus volontaire qu’efficace. Aguirre-Sacasa reprend les codes esthétisants de Riverdale qui font au meilleur l’attrait de la série et au pire un objet intemporel un tantinet vide et alambiqué. Sabrina ne s’affranchit jamais vraiment du carcan faussement rétro de Riverdale qu’elle cherche à assimiler difficilement jusqu’à l’écœurement et surtout dans tous ses travers lourdauds. L’action se déroule dans un lycée alignant les problématiques adolescentes propres au genre, tout en essayant de développer une hybridation magique parallèle. La série se construit comme un teen movie classique déroulant un cahier des charges mécaniques s’appliquant aux deux mondes. Sabrina la sang mêlée est autant une adolescente en transition chez les mortels que chez les sorcières. Malheureusement la formule pop-corn s’essouffle rapidement, la faute à des épisodes mal construits et interminables (près d’une heure chacun). Contrairement à Riverdale, qui malgré ses abus scénaristiques et sa logique abyssale reste un guilty pleasure efficace et addictif, Sabrina ne décolle jamais vraiment, même lorsque qu’elle s’offre quelques scènes d’empowerment féminin jubilatoires. La faute à une construction globale lourdingue, à une utilisation factice, problématique et contradictoire de la figure de la sorcière et d’un féministe vengeur post MeToo.

Ma sorcière bien aimée

 

Alors que la figure de la sorcière est remise au goût du jour et célébrée comme étendard du féminisme moderne, Sabrina et son assemblée satanique se dessinent comme le prolongement pop et accessible de ces revendications. Au premier abord la série fait le boulot en présentant une galerie de personnages féminins à l’écriture variable. Si certaines bénéficient d’un traitement bi-dimensionnelles sur le tard ( les tantes Hilda & Zelda, Prudence,…) d’autres se contentent d’être présentes. Sabrina prétend mettre le pouvoir féminin au centre, mais on se rend rapidement compte qu’il s’agit d’un faux matriarcat emprisonné dans un culte satanique patriarcal. Les figures dominantes qui font les lois ne sont incarnés que par des hommes avec en tête le Seigneur des Ténèbres et le Grand Prêtre. Clairement présenté comme une inversion maléfique d’un catholicisme très puritain, le culte satanique est corseté par son pendant humain. Tout n’est que reproduction inversé des commandements, des châtiments, des interdits, des rites et des interdictions d’un catholicisme caricatural. Sabrina n’est donc pas maîtresse de son corps qu’elle doit réserver au Seigneur des Ténèbres en se soumettant à un pacte de sang qui lui promets le pouvoir total, l’élévation supérieure.

 

Rien n’est simple, surtout Sabrina qui se pose comme le personnage pivot. Jeune femme sang-mêlée , mi-mortelle mi-sorcière, elle défend une certaine ouverture d’esprit doublée de valeurs féministes post-modernes. Elle semble réussir à mener son combat dans le monde mortel puisqu’elle évolue dans une bande issue de la diversité et gender fluid qui monte un groupe de parole et de défense des marginaux et surtout des jeunes femmes (la WICCA). Paradoxalement, elle rencontre plus de résistance au sein du monde magique, qui n’est pas aussi libertaire, nihiliste et transgressif qu’il n’y paraît. Elle se heurte à une institution plus ancienne et installée : l’église satanique. Le joug religieux, ancestral, rituel est plus puissant mais grandement contestable.

Sous couvert de quelques coup d’éclats de sororités, Aguirre-Sacasa veut nous faire croire au pouvoir de ces personnages féminins en leur opposant seulement des obstacles masculins archaïques dans le monde des mortels , à l’image des sportifs de Greendale, du proviseur du lycée ou de M. Kinkle. Miraculeusement Sabrina conteste toutes les autorités patriarcales posées sur son chemin, mais succombe finalement dans la quête désespérée et finale de l’accession au pouvoir. Ce retournement de situation final est lui aussi problématique puisqu’en abandonnant ses convictions et sa « pureté », elle se tourne non seulement entièrement vers l’église satanique mais insidieusement vers le mal , passant de vierge virginale à potentielle concubine de Satan embrassant une dichotomie millénaire, datée et désastreuse sur la perception et la représentation féminine.

 

Mirage féministe

 

Conçue comme une série jeunesse dans l’air du temps, Sabrina s’empare des bouleversements pop de ces derniers mois et se revendique d’une descendance prônant des valeurs de sororité et de solidarité. Un an après l’électrochoc de l’affaire Weinstein et du mouvement MeToo, elle s’inscrit dans un création jeune et réfléchi qui se veut éveillée sur les sujets sociétaux et surtout sur le droit des femmes.

 

Le résultat n’est pas à la hauteur de la promesse annoncée, la faute à un puritanisme américain qui sclérose de mièvrerie et de demi-mesure une série qui avait pourtant toutes les cartes en main. Présenté sur la plateforme avec un avertissement 16+ que Netflix avait déjà mis en place avec l’autre succès jeunesse 13 Reasons Why ; plus controversée et subversive. Sabrina nous promettait du gore, du sexe et du frisson , soit le cocktail parfait d’un week-end d’Halloween. A la place on se retrouve avec un programme sage qui ne ferait pas même rougir une nonne. Si on peut compter sur quelques contenus gores et un jump-scare syndical, dès que la série s’aventure sur un terrain plus charnel, elle s’empresse d’éteindre les bougies et de tirer les rideaux occultants.

 

Véhiculant des valeurs de féminités positives et multiples, de contrôle du corps féminin et de la sexualité féminine par la femme, la série se défile dès qu’il s’agit de représentation graphique intime du sexe. On devine sagement les contours d’une orgie, on sort par la fenêtre dès qu’on tombe le pantalon. L’exemple le plus clair serait la relation adultérine qu’entament la Tante Zelda et le Grand Prêtre qui tourne rapidement à la punition religieuse. Non seulement Hilda est stigmatisée par son rôle de femme désireuse donc adultère mais seule l’expiation solitaire et violente de ces pêchés est montrée à l’écran, elle s’auto flagelle, alors qu’aucune de ces relations charnelles avec le Grand Prêtre n’est explicitée , comme si la sexualité masculine était hors limite et sacro-sainte et la sexualité féminine un pêché indigne d’être représenté.

Ce constat parasite également la représentation du « Mal » féminin incarné par Madame Satan qui prend les traits d’une enseignante coincée qui, par la possession, deviendra une vamp mystique aux desseins machiavéliques. Présentée comme l’ennemie principale de notre héroïne, Madame Satan assure sa fonction pendant quasiment toute la durée de cette saison mais elle se dissolve dans le dernier tiers lorsqu’on réalise qu’elle est Lilith la concubine du Seigneur des Ténèbres et qu’elle ne tourmente pas Sabrina pour son plaisir et ses plans personnels, mais qu’elle le fait pour demeurer la seule fiancée du Mal. Il n’y a donc pas de grand méchant féminin, juste une femme de main hyper sexualisée qui accomplit les caprices d’un Satan tout puissant et incontestable. Ce personnage reproduit une idée de la jalousie féminine néfaste où les femmes seraient au bout du compte toujours prêtre à l’indicible pour s’assurer les faveurs et l’affection d’un homme tout puissant qui leur promets le pouvoir total et par extension la liberté. Il permet également de souligner l’utilisation du jeunisme, puisque Madame Satan use de tous ses tours pour s’assurer que sa rivale adolescente virginale revêche et contestataire, fruit défendu donc ultra désirable, ne séduise pas son homme et ne le détourne pas d’elle.

Famille quand tu nous tiens

 

Tout n’est finalement que violence et vengeance dans un monde réglé comme une boite à musique autour du poids d’un héritage familial et antédiluvien. Mortels ou sorciers sont le produit d’une saga familiale qui se joue et se rejoue depuis des siècles. Greendale prend sa source dans la mythologie des premiers colons et des procès de Salem, ainsi même avant leur naissances, Sabrina, Harvey, Prudence et les autres sont placés sur le grand échiquier de la prédestination familiale. Tout le monde découvre ses racines et doit faire face à son destin soit en embrassant l’héritage familial soit en s’y opposant. On regrette que notre héroïne si bagarreuse et bornée est déjà choisi son camp.

 

Roberto Aguirre-Sacasa avait développé son comics Sabrina en bonus de ses aventures de Archie, il s’annonce donc déjà un crossover entre Riverdale et Les Nouvelles Aventures de Sabrina. L’hybridation en plus d’être redondante et pas très inspirée n’augure rien de bon pour l’avenir des deux séries qui structurellement tiennent laborieusement la route en solitaire.

 

 

Par Lisa Durand

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