Twenty défi : j'ai testé le karaoké nudiste

Parce que chez Twenty, nous sommes un peu sadiques, nous avons envoyé une de nos jeunes recrues tester une soirée Karaoké dans un restaurant nudiste. Alors, convaincue ?
18/04/2018

                                          

 

Rien n’est plus plaisant, à mes yeux, que les heures passées à alimenter et documenter le chaos de ma propre existence. Chaque épisode « chelou » de ma vie, provoqué par le seul besoin de me mettre en récit, me plonge dans un état de transe absolue. Ainsi, après avoir vendu mes chaussettes à un fétichiste un peu trop envahissant, fait des courses de caddie sur le périph, établi la stratégie de communication d’une société qui vendait des mobiles homes fictifs, aimé un vieux fou, mangé une méduse, voilà que j’étais à court d’histoires marantes à raconter. Mon dernier fait d’arme ? Avoir été confondue avec une installation dans un lieu alternatif, où un type jouait de la flute traversière dans une cage fluo. J’étais donc dans l’urgence de trouver une nouvelle expérience à laquelle me confronter.

 

Par chance, un ami allemand, de passage à Paris, m’a proposé de l’accompagner à une soirée Karaoké, dans un restaurant naturiste.  Pas hyper à l’aise avec l’idée, j’ai tout de même accepté. Je ne voulais pas passer pour une prude et encore moins le décevoir. Pour me rassurer, je me suis dit que nous serions à égalité, aussi vulnérable l’un que l’autre - pourtant, quelque chose bloquait. Pour quelqu’un qui passe sa vie à se répandre sur sa vie sexuelle et sentimentale, je n’en suis pas moins extrêmement pudique. C’est sans appel : me déshabiller devant des inconnus me terrifie.

 

Dans un premier temps, j’ai réfléchi à toutes les parades possibles. Option un, demander à garder ma culotte en faisant croire que j’ai mes règles. Le problème, c’est que c’est peut-être plus gênant encore que de l’enlever. Option deux, garder une veste pour couvrir mes seins nus. L’ennui, j’aurais l’air idiote, debout, en train de chanter, les fesses à l’air sous ma redingote. Option trois, acheter une perruque XXXL, suffisamment longue pour cacher toutes ces parties de moi que l’on ne saurait voir. A nouveau, un gros inconvénient, le prix. J’allais devoir débourser une coquête somme d’argent, si je ne voulais pas ressembler à la fille du film The Ring ou à un travelo sous crack. Résignée, j’ai dû accepter l’idée de passer cette soirée dans le plus simple appareil. Fatalement, j'ai du me rabattre sur Body Minute. Quitte à être nue, autant soigner les apparences. A moi manucure, pédicure et maillot impeccables. Ma nudité prochaine allait se transformer en une réappropriation – bon marché - de ma féminité et de mon corps.

 

 

Body Minute

 

Mercredi. Quatre heures de l’après midi. Les Halles. Je n’ai jamais été chez l’esthéticienne de ma vie. J’avais peur. Cela faisait trois jours que je harcelais tous mes amis, incapable de choisir entre tiquet de métro et full bush.

 

 

Bien sûr, j’aurais pu appeler mon mec du moment pour lui demander son avis, mais j’ai préféré ne pas le mettre au courant. Pas sûr qu’il apprécie l’idée d’un karaoké nudiste, et surtout, comment lui expliquer qu’il ne soit pas invité ?

Bref, j’ai pris mon courage à deux mains, et, attirée par la nouveauté, je me suis laissée tenter par un maillot « sexy ». Pour une première fois chez Body Minute, je n’en menais pas large. J’avais l’impression d’être une grenouille sur une table de dissection, les yeux grillés par la lumière des néons, le plafond technique pour horizon. C’était un peu le Claire’s du soin beauté, « Despacito » en fond sonore, pour appuyer l’aspect morbide de mon aventure. Je tremblais, j’avais envie de disparaître. La jeune femme chargée de me rendre « porn-star compliant » faisait de son mieux pour me calmer – en vain. Afin de faire abstraction du grotesque de la scène, je me suis récité quelques poèmes dans ma tête, mais ni Lorca, ni Hugo, ni Dylan Thomas ni même Michaux ne sont parvenu à me distraire complètement. Une fois rhabillée, je me suis fait la promesse de ne plus jamais revenir, même si je devais faire un reportage sur les meilleurs buffets froids des clubs libertains de la capitale. Je préfère encore être mal épilée que de devoir revivre ce moment.

 

 

 

 

L’étape deux concernait mes mains. A trop les regarder, je commençais à les trouver difformes, à en oublier leur fonction première. Dans un silence stalinien, j’ai subi diverses opérations, consistant à me redéfinir les ongles, à les rogner, à les polir, avant de passer plusieurs couches de vernis, bien rouge. Finalement, le résultat n’était pas si mal. J’avais l’impression d’être passée de Mimi Cracra à Lauren Bacall.

Satisfaite, j’ai renoncé à la pédicure, décidant d’arrêter les frais ici. De toute ma vie, je n’étais jamais restée inactive aussi longtemps !

 

 

 

 

O’Naturel

 

Jeudi. Sept heures du soir.  

Mon ami m’attendait devant le restaurant O’Naturel, situé dans le très obscur douzième arrondissement de Paris. Lui-même journaliste, il devait couvrir la soirée pour le magazine JWD, la version Millenials de Stern.  Son sujet : "j'ai fait un date dans un karaoké nudiste à Paris". Il était accompagné de deux compatriotes photographes (et oui, la presse schleu a encore de l’argent, elle), de quoi accentuer le malaise. Nous sommes rentrés – hilares et nerveux – sans savoir trop quoi faire nous-même, attendant que les propriétaires nous en disent un peu plus sur le déroulé de la soirée.

 

 

 

 

A l’intérieur, premier constat, il faisait chaud. Trop chaud. Deuxième constat, l’endroit été éclairé. Trop éclairé. Personne n’a envie de se voir nu, sous la lumière blanche des spots, le bourrelet bien mis en évidence. D’ailleurs, si je peux me permettre un petit conseil, la déco est à revoir complètement. Valérie Damido ne me contredirait pas. Le faux parquet brillant, les rideaux blancs qui bordent la salle, les tables de restauroute et même la police du logo écrite en géant sur l’un des murs, ce n’est pas idéal pour appâter une clientèle primo-accédante ou simplement curieuse, plus jeune, plus dynamique, plus « bobo avide de nouvelles expériences ». S’ils voulaient tripler leur chiffre d’affaire, l’idéal serait, en mon sens, de végétaliser complètement l’endroit, d’installer un éclairage plus chaud et plus sombre et d’ajouter des « booths » dans un coin, comme dans les dinners américains, pour les nudistes plus réservés, de manière à en faire un genre de sauna suédois croisé avec les backrooms du Castro et la maison de Blanche Neige.

 

 

 

 

Le cuisinier a eu le temps de passer deux fois devant nous, chargé de victuailles, avant qu’on nous invite à nous déshabiller. Les vestiaires étaient mixtes, bien sûr, et j’ai dû briser pas mal de barrière d’auto-défense pour me retrouver en culotte devant mon ami, les deux mains sur ma poitrine pour la protéger des regards – du mien en particulier. « Ce n’est pas juste », m’a-t-il dit « tu ne peux pas garder ta culotte, on doit être à égalité ». Le patron est d’ailleurs venu à son secours et a insisté pour que je me sépare de ma self-space en dentelles. Electrochocs. Sans ma culotte, j’étais nue, vulnérable, exposée, presque réifiée. « Je vais te l’enlever ». Je laissé faire mon compagnon de galère, résignée. Quitte à vivre l’expérience, autant aller jusqu’au bout. Voilà, j’étais nue dans mes chaussons de bain.

 

 

 

 

Nous avons couru prendre place à table, dans l’espoir que le restaurant se remplisse. Espoir vain. En tout, il n’y avait que deux petits vieux, chacun à une table séparée, et deux types plus jeunes - mais pas tellement plus – à la même table. Une débauche de peaux lâches et fripées, de poils épars en tirebouchons, d’organes génitaux en berne, d’aigreurs corporelles. Contrastant avec les premiers arrivants, plus tard dans la soirée a débarqué un jeune couple, tout deux extrêmement jolis, obscènement sains. Ils se sont installés en retrait, comme s’ils étaient seuls au monde. J’aurais aimé leur parler, comprendre les raisons de leur venue en ces lieux interlopes. Qu’est-ce qui pousse deux jeunes gens qui s’aiment à passer leur jeudi soir dans un restaurant naturiste, fréquenté par une bande de croulants déjà gâteux ? Le pire, c’est qu’ils n’en étaient pas à leur premier essai, c’est en tous cas ce que semblaient indiquer les tongs qu’ils portaient. Etaient-ils trop supérieurs à nous pour porter des chaussons de bain comme tout le monde ? Quoi qu’il en soit, ils auraient été bien mieux chez eux, à vivre leur nudité entre quatre murs autour d’un bon repas fait maison, à moins qu’ils ne soient venus pour nous imposer leur insupportable « body positivism ».

 

L’enfer est un karaoké naturiste – lui aussi est pavé de bonnes intentions. Pour me retrouver debout, nue, face à une telle assemblée, en train de brailler dans un micro « I will surviveeeeee », c’est qu’à un moment donné, dans ma vie, j’ai merdé – conjoncture punitive ou succession de choix existentiels foireux. Et pourtant, l’idée avait du bon. Perspective jubilatoire à la concrétisation morbide. Si je m’étais emballée, au début, inscrivant plusieurs chansons sur notre carton de doléance, j’ai dû rattraper le serveur pour lui expliquer que nous renoncions, finalement, à « Nuit de Folie », « Mon mec à Moi », « Ca plane pour Moi » et tant d’autres. Nous n’avons sauvé que « Daddy Cool » - la chanson est courte et les paroles se limitent au refrain. Il faut dire que pour un allemand, chanter le fleuron de la variété du Terroir, ce n’est pas tip top. Ainsi, lui et moi, jetés en pâture dans l’areine du ridicule, avons dû enchaîner fausses notes et regards complices, pour survivre psychiquement à la chose. Les autres ne semblaient pas avoir le même problème, bien moins conscients, j’imagine, de leur nudité et du regard des autres. Ce petit vieux, cet amas de chair ballante, qui massacrait Marc Lavoine sur ses deux jambes parkinson, semblait avoir été touché par la grâce. Du Lynch à la sauce Liddle. En revanche, qu’un quinquagénaire la bite à l’air s’en prenne à l’île aux enfants de Casimir, c’est un grand non, #PedoWeirdo. Le jeune couple, lui, a opté pour une chanson en italien. Ils ne chantaient pas mieux, mais la scène était charmante, d’une authenticité toute cinématographique – tellement touchants que les patrons ont baissés les spots pour eux, comme pour sublimer les arabesques sculpturales de leurs corps.

 

 

Photo extraite du magazine JWD 

 

 

Sinon, pour ce qui est du dîner, en lui-même, il n’y a pas grand-chose à en dire. J’étais trop occupée à rentrer le ventre, et mon camarade à bander ses muscles, pour avaler quoi que ce soit. La nervosité coupe l’appétit, c’est bien connu. Et puis, pour ne pas aider, les deux photographes nous prenaient en photos, et elles étaient habillées - un passe droit que les patrons ont avoué regretter lorsque nous sommes partis. D’ailleurs, mes parents seront fiers en voyant mes boobs dans la version « Gen Y » de Stern.

 

 

Le magazine en question (avec un petit mot de mon compagnon de galère)

 

A table, lorsque nous n’étions pas en train de commenter ce qui passait autour de nous ou de triturer nos légumes bouillis du bout de la fourchette, nous parlions de la montée de l’extrême droite en Autriche, de crémation, d’échangisme, de tous les sujets absurdes que nous avons couverts au cours de nos jeunes carrières. Des tentatives d’esquive, extrêmement volatiles. Inlassablement, nous étions rattrapés par le malaise de la situation. « Is this shame ? » s’est d’ailleurs interrogé mon ami. Une question à même de résumer la soirée.

 

 

En me rhabillant, je me suis surprise à dire « Je me sens à nouveau humaine ». C’est comme si ma nudité me privait de mon essence. Me retrouver en public sans aucune protection me donnait l’impression de n’être plus que moi, une matière brute - à vif. C’est comme si mes vêtements faisaient office de retranchement identitaire, qu’ils m’appuyaient ou me permettaient de m’évader de moi-même. Et puis, n’être qu’un corps, c’est angoissant, même s’il est par définition désexualisé – l’érotisme est dans la suggestion. J’avais le sentiment d’être cette chose grotesque, sans rien pour la contenir. Passer deux heures, totalement nue, ne m’a, pour ainsi dire, pas aidée à changer d’avis. Au contraire, l’expérience a renforcé le blocage et l’idée que nue, je ne contrôle plus rien.

 

Pour conclure, si vous voulez tester le Karaoké nudiste, sachez simplement qu’il ne s’agit pas uniquement d’être « body ready », mais d’avoir su s’affranchir d’une vision honteuse et culpabilisée de sa propre nudité. Il faut également savoir laisser flotter les rubans, cesser de se regarder. C’est pour ça, peut-être, que les vieux sont les premiers séduits. Passé un certain âge, est-ce que notre image nous importe vraiment ? Une philosophie hédoniste, à base de lâcher prise. Je reviendrai donc dans quarante ans.

 

 

Par Carmen Bramly, 23 ans, écrivain, "nudiste curious"... 

 

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