Yes we Cannes #4 - C'est beau un festival, la nuit ?

En projection, ça suinte l’alcool au milieu des ronflements. Et plus le Festival avance, plus les cernes se creusent. Mais, il se passe quoi au juste la nuit à Cannes ? Révélations d'Alix, notre envoyée spéciale sur la croisette.
18/05/2018

 

 

Comment rentrer en soirée ?

 

Chaque film diffusé à Cannes est suivie d’une « after party », or ces soirées sont accessibles uniquement sur invitation. Comment les obtenir ? Pour survivre à Cannes il faut être sans scrupule. N’hésitez pas à rééveiller l’opportuniste qui sommeille en vous. Quand vous avez enfin obtenu une invitation grâce au cousin éloigné de votre pote d’enfance la fête peut commencer. Les soirées sont open-bar et se déroulent généralement à la villa Schweppes, à l’AME, chez Albane ou sur la plage Magnum. Il y a bien évidemment des fails,. On se prend beaucoup de vents à Cannes mais étrangement c’est quelque chose qui est totalement socialement accepté. Aucune honte à avoir puisque tout le monde s’est déjà au moins une fois fait recalé d’une soirée cannoise.

 

Thomas Smith
 

 

Comment rester ?

 

La fréquentation de ces soirées est complexe à identifier. Au même endroit se côtoient le technicien, l’actrice, l’homme d’affaire et le pique assiette. En dix jours de festival j’ai eu l’occasion de parler à toutes sortes de gens et je peux vous assurer que la population n’est pas homogène. Il y a de tout la nuit à Cannes. Le sujet principal des conversations reste bien évidemment le Festival. Impossible alors de se retrouver en carafe : vous aurez toujours des choses à dire à la personne que vous venez de rencontrer. Cannes est bel et bien le temple de la sociabilité, le lieu de toutes les rencontres. C’est aussi bien évidemment l’occasion de « faire du réseau », il faut savoir se vendre, avoir un story-telling bien rodé. On se parle, on s’adore et on s’invite à droite à gauche « You should defintely come to LA » est une phrase qui revient souvent. Mais on oublie parfois de se dire au revoir. De toute façon, on se re-croisera probablement le lendemain soir, le sur lendemain et ainsi de suite. Si vous êtes lasse de tenir des propos insipides, allez enflammer le dance-floor. Les soirées étant un peu guindées certains peuvent avoir un peu du mal à se laisser-aller. Chauffez-vous, ouvrez la danse, et vous serez suivi.

 

Thomas Smith
 

 

Si vous échouez ?

 

Si vous avez la flemme de faire des pieds et des mains pour vous retrouver à une soirée un peu trop coincée, il y a d’autre options. Le bar le Petit Majestic est le rendez vous des techniciens et des locaux pour boire une bière pression et ainsi relâcher la pression à l’ombre des strass et des paillettes.

 

L’After

 

Il est 4h du matin, vous sortez de soirée en compagnie des gens que vous vous venez de rencontrer, votre groupe d’amis éphémères, et vous ne voulez pas laisser la nuit se terminer. Qu’est ce qui s’offre à vous ? Il reste le Vertigo, la boite cannoise huppée qui sera toujours ouverte. Sinon, dirigez vous vers n’importe quelle boite qui pourrait éventuellement vous accepter. A Cannes à 4h du matin, les frontières sont troubles : la Cagole et le producteur dansent sur la même musique. A cette heure là, la ville est un étrange spectacle. : sur la croisette défilent des femmes en robe longue aux pieds dénudés et des pingouins égarés.

 

Thomas Smith
 

 

Le lendemain

 

Il y a les bienheureux, ceux qui sont venus uniquement deux trois jours pour faire la fête, qui ne ressentent absolument aucune culpabilité à l’idée de venir à Cannes sans voir de film. Pour eux la question de la décuve n’est pas très importante, ce sera l’occasion d’aller à la plage. Et puis il y a les autres, ceux qui travaillent, qui ont des rendez vous fixés à 10h du mat, ceux qui ont des articles à rendre etc.. Et c’est là que ça se corse. Alors que le Festival de Cannes s’achève demain on a un peu l’impression qu’on va devenir fou. Après dix jours aussi intenses l’esprit et le corps entrent dans une autre dimension : on commence à tenir des propos incohérents, on confond les gens et les soirées, on n’arrive plus à réfléchir sur les films compliqués qu’on vient de voir . « Je ne sais même plus comment je m’appelle » est une phrase que j’ai entendu hier soir. Bien évidemment cet état qui mêle nervosité, gueule de bois et excitation permanente a un impact sur la façon dont on perçoit les films : on devient beaucoup plus exigeants et beaucoup moins patients. Pour que la journée passe buvez de l’eau et prenez sur vous pour supporter les quelques coups de barre. De toute façon, dès que la nuit tombe, ça recommence.

 

 

L'auteure par Robin Buchholz 

 

 

Bonus : Lazzaro Felice. De Alice Rohrwacher avec Adriano Tardiolo, Tommaso Ragno

 

 

Le jeune Lazzaro vit avec toute sa famille de paysans dans un hameau du vaste domaine de l’Involta, à l’écart du monde, sur les terres de la cruelle Marquise de la Luna. Dès le début du film on est perdu, ne sachant pas dans quelle époque il se situe : il y a la fois des portables et des paysans qui vivent comme au Moyen-Âge. Apparaît alors le personnage de Tancrède, fils extravagant et capricieux de la Marquise, avec qui Lazzaro va devenir ami. Le monde dans lequel ils vivent apparait comme inchangé depuis l’éternité, un monde où les forts exploitent les faibles, et ces mêmes faibles (les paysans)  exploitent à leur tour Lazzaro qui est bon, innocent et pur. On voit la cruauté du monde se déployer devant ses yeux innocents. Lazzaro fait immédiatement penser au Candide de Voltaire.
 

Car Lazzaro Felice est une fable morale, un conte à la fois merveilleux et sordide qui offre une critique acerbe de notre monde moderne.  Alors que les choses autour de lui se détruisent et régressent Lazzaro est immortel. Dans la deuxième partie, tous les paysans se retrouvent chassés de l’Involta, pour une raison que je ne vous dévoilerai pas. Ils habitent désormais dans un bidonville au bord des rails. Ils ont tous vieilli sauf Lazzaro dont la jeunesse figée dans le temps symbolise l’éternelle innocence.

 

Lazzaro Felice est porté par l’interprétation remarquable d'AdrianoTardiolo qui incarne Lazzaro. Il parvient merveilleusement à donner chair à ce personnage troublant et symbolique. Il réussit le prodige d’incarner la bonté à travers son seul regard. En conférence de presse j’ai pu lui demander comment il avait abordé ce personnage, il a répondu « J’ai mis des mois à l'apprivoiser, ce n’est qu’au tournage qu’il m’a semblé enfin le posséder. » Alors que le film a été projeté en Sélection officielle avant-hier, on a immédiatement rapproché Alice Rohrwacher des plus grands maîtres du cinéma italien. Pour ma part, j’ai pensé au Temps des gitans de Kusturica et au réalisme magique de Cent ans de Solitude dans la façon dont le merveilleux surgit du grotesque. C’est une séance dont je suis sortie hagarde mais ravie. Ma palme d’or.

 

 

Par Alix Welfing, 21 ans, étudiante

 

Crédit photo : Thomas Smith (alias the party diary), explorateur de la vie nocturne depuis 2011

 https://thepartydiary.fr/

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